‹ Théorie générale de l'étatChapitre 67 sur 118 · I. — DE l'État de nature · texte numérisé non relu

I. — DE l'État de nature

La spéculation philosophique aime à imaginer une primitive sans gouvernement, et partant de là elle < comment l'humanité est arrivée à TÉtat. L'imagination laire s'est plu à animer ces origines des images riantes de cence, du bonheur, des jouissances simples et naturelles rêvé un âge d'or exempt de mal et d'injustice, où tous, 1 heureux, se félicitaient de leur paisible existence. La pi privée n'existait point encore ; la nature féconde coml désirs naïfs et purs de chacun ; nulle distinction d'ordn profession, égalité parfaite ; ni autorité ni sujets, ni ft naires ni juges, ni armée ni impôt * !

* Shakespeare (la Tempête) peint avec une brillante ironie cet < posé : (( Gonzalve : Si j'avais la colonisation de cette île, monseign* j'en étais roi, savez-vous ce que je ferais? Dans ma république, je rebours toute chose : aucune espèce de trafic ne serait permise Nul nom de magistrat, nulle connaissance des lettres, ni richesse vreté, nul usage de service ; nul contrat, nulle succession ; pas d( pas d'enclos, pas de champ labouré, pas de vignobles. Nul usage < de blé, de vin ni d'huile. Nulle occupation : tous les hommes sen néants, tous I Et les femmes aussi ! Mais elles,innocentes et pures ! souveraineté!... Tout en commun ! la nature produirait sans sueur

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ivant cet idéal, l'état politique qui suivit devait sembler une 4écliéance. Une force et une puissance qui punît les méchants et assurât le bonheur troublé de tous, inutile d'abord, serait develane nécessaire par la survenance de maux inconnus à l'origine, par les passions réveillées enfantant des périls nouveaux, par la faute venant troubler la paix des âmes. L'État serait donc, sinon un mal nécessaire, au moins une institution pénible de nécessité et de contrainte, qui prévient des maux plus grands.

Mais d'autres au contraire, et parmi eux certains philosophes chagrins, ont représenté Vétat de nature sous des couleurs sombres, qui contrastent avec ces idées douces et naïves de paradis terrestre. Leur imagination inquiète peint d'incessantes violences et la lutte de tous contre tous au lieu de cette paix divine ; et si l'État lui-même leur semble un mal, du moins ce mal est-il plus supportable qu'une vie semblable à celle des bêtes fauves. Ces conceptions trouvent un appui dans la spéculation théologique, ^ui définit l'État l'organisation, non du paradis terrestre, mais ^^ « l'humanité déchue. »

Les deux systèmes oublient la nature essentiellement po/if/^ue ^«l'homme. Ils ignorent * cette vérité, si admirablement expri- '^ée par Aristote, que Vhomme est sociable par nature. Si beau ^u'on imagine cet état primitif, il ne pouvait suffire à nos besoins élevés*. La manifestation de la sociabilité, l'État, fut un pas immense pour l'humanité.

^e n'aurais ni trahison, ni félonie; ni épée, ni pique, ni couteau, ni moussât, ni besoin d*aucun engin. Mais ce serait la nature qui produirait, par 9a propre fécondité, tout à foison, tout en abondance pour nourrir mon peuple innocent. — Sébastien à Antonio : Pas de mariage parmi ses sujets? — Antonio : Non, mon cher. Un peuple de flâneurs ! Des putains et des chenapans. » [Traduction de F. -F. Hugo, qui fait observer (note 24) que Schakespeare avait probablement sous les yeux le chapitré des Cannibales, où Montaigne vante l'état de nature.]

* Rousseau entre autres (Disc, sur l'inégalité, etc.) : « L'homme, dans l'état de nature, répugne à la société. » Mais Mirabeau lui répondait parfaitement : « Non seulement Thomme semble fait pour la société, mais on peut dire qu'il n'est vraiment homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et capable de vertu, que lorsqu'elle commence â s'organiser. Les hommes n'ont rien voulu ni dû sacrifier en se réunissant en société; ils ont voulu et dû étendre leurs jouissances et Vusage de la liberté, par les secours et la garantie réciproques. »

* Platon, Rep., II, 349, fait également dériver l'Etat de l'impuissance de rbommc isolé et du besoin qu'il a de la société.

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