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L'INTERPRÉTATION ETHNIQUE SON CARACTÈRE PRÉLOGIQUE

Dans le chapitre précédent, nous avons montré que l'interprétation individuelle et l'interprétation ethnique de l'expérience objective de toute espèce se développent concurremment. Nous avons appliqué aux stades successifs de la seconde les termes « prélogique », « logique » et « hyperlogique », que déjà nous avions trouvés convenables pour désigner ceux de la première (1). Nous les emploierons également dans la suite de notre exposé, où nous traiterons des progrès ethniques de l'interprétation. Dans ce chapitre, nous nous occuperons de la première grande période ou période « prélogique ».

§ 1. — Caractère général de Vinlerprétation ethnique primitive.

1 . Si ce que nous avons dit plus haut de la relation entre les facteurs individuels et les facteurs sociaux est exact, cer-

(i) Dans un ouvrage important, auquel nous nous référons plus loin. M. L. Lévy-Bruhl applique aussi les termes de logique et de prélogique à la pensée civilisée et à la pensée primitive respectivement (L. Lévy» Bruhl, Les fondions mentales dans les sociétés inférieures, 1910). Voir plus loin, dans ce chapitre, sect. 6.

taines différences marquées entre les sociétés primitives et la nôtre devront dès l'abord s'imposer à notre attention, des différences d'ordre général qu'une étude plus détaillée devra tendre à confirmer et à définir. S'il est vrai que les processus psychiques de l'homme primitif sont dans une large mesure prélogiques, alors, quand l'individu est toutàfaj.t soumis aux règles sociales et se laisse absolupnent guider par les intérêts sociaux, il doit en résulter une floraison de mobiles et d'intérêts prélogiques échappant en grande partie au contrôle des principes de l'organisation et de la validité logiques.

Nous devons nous attendre à ce que l'interprétation individuelle primitive de la nature et de la vie ait ce caractère. Elle doit comporter des modes d'appréhension émotifs, pratiques et mystiques. La sorte d'organisation que l'on reconnaît chez l'individu dans le domaine de la logique affective et émotive — plus que dans celui de la logique discursive — doit se trouver au premier plan. Tous les mobiles d'un caractère illogique et alogique, que, du point de vue d'un développement logique supérieur, on appelle superstition, fanatisme, préjugé, mysticisme et contradiction avec soi-même, en même temps que les mobiles, tant individualistes que collectivistes, qui procèdent du rapport social lui-même, doivent se manifester nettement. Le contrôle exercé par la vérité et par les faitg étant absent ou relativement subordonné, les motifs que représentent l'utilité, la sûreté personnelle, la solidarité, la tradition, la peur, la crainte respectueuse, le prestige prennent chacun, suivant l'occasion, une place prépondérante dans la pensée primitive. Il en résulte, du point de vue logique, un état de complète confusion, mais comportant néanmoins une organisation sociale. C'est comme si un enfant était soustrait à la direction d'esprits plus raisonnables et plus conséquents que le sien, affranchi de la contrainte imposée à sa conduits par des sanctions plus rationnelles que celles qu'il peut imaginer lui-même, et comme si les seules choses offertes maintenant à son appréhension et à son action étaient illogiques et émotives. Telle est, en réalité, la place de l'enfant dans le groupe primitif; il est membre d'une société d'enfants. Sa pensée ne peut pas s'élever plus haut que la source où elle

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prend naissance; il est contraint de penser et d'agir comme les autres membres de la société.

Ce fait général nous indique suflisamnient les difTérences prononcées que noua devons nous attendre h trouver entre l'interprétation primitive des choses et celle à laquelle nouiJ sommes accoutumés. Il nous interdit d'appliquer à la pensée de l'homme primitif les critériums logiques de la vérité et de la croyance. Ce qui est raisonnable et normal pour lui peut être irrationnel et anormal pour nous. La seule méthode légitime d'investigation consiste dans l'observation patiente et l'intelligence sympathique de la vie sociale de l'homme primitif. En la suivant, nous verrons ce qu'est son esprit et comment il fonctionne. Le plus que nous puissions dire, c'est que, si extrême que puisse nous paraître l'action exercée sur lui par certains facteurs, tous ceux qui agissent sur lui s'imposent également à l'esprit humain pris en général. Divers intérêts peuvent prédominer chez lui, mais tous sont des intérêts humains fondamentaux et naturels.

2. Nous sommes conduits à une seconde observation générale lorsque nous considérons les conditions auxquelles prend naissance la vie sociale elle-même. Le groupe le plus simple est indubitablement le produit d'une sélection naturelle. Le groupe représente une unité où l'utilité collective, assurée par quelque sorte de coopération et d'union des activités, remplace l'utilité individuelle ou lui succède (1). La sélection agit sur les groupes, et le groupe le plus apte survit, de même que le type d'individu qui lui appartient. Dans le monde animal, cela se voit aux instincts de la vie collective, qui poussent les individus à coopérer.

Chez l'homme, les instincts proprement dits — les actions presque parfaites que les individus d'une espèce accomplissent sans les avoir apprises — sont réduits à leur minimum, et le groupe ne compte pas sur eux, mais, sur des procédés d'éducation et d'entraînement. De là résulte la nécessité absolue de règles strictes, de sanctions inéluctables imposées par la société ; la vie mêm.e du groupe et celle de ses membres sont à

(i) Celte thèse a été soutenue par différents sociologues. Voir le chap. III de Le Darwinisme dans les sciences morales^ de l'auteur.

ce prix. C'est pourquoi lacoutrainte et la direction auxquelles la société soumet l'individu dans les choses essentielles de la vie ordinaire ne peuvent pas être interrompues ni affaiblies, même pour un moment. Gela se reflète dans l'empressement avec lequel l'individu satisfait aux exigences de la société. Il se forme un type social d'individu qui est de plus en plus porté à Timitation, à l'obéissance, à la coopération. La contrainte de la règle sociale, comme celle de la loi biologique, est remplacée par l'impulsion des mobiles intérieurs du de voir et de la conscience. L'homme se socialise progressivement dans le mouvement de ses intérêts et de ses mobiles personnels les plus intimes.

3. Si ce qui précède est vrai, nous devons nous attendre à trouver les moyens d'organisation et de direction employés par la société d'autant plus énergiques, plus puissants, plus rrésistibles que nous remonterons plus loin dans l'évolution de la culture humaine. L'homme primitif est gouverné par un système précis de règles, de rites et d'observations mystiques qui ne connaissent pas d'exceptions et ne montrent pas de miséricorde. Nous sommes habitués à regarder 1' « homme naturel » comme une S:Orte d' « individualiste » primitif exempt de nos conventions sociales et errant selon son caprice dans les>vastes champs de la vie. Or c'est exactement le contraire qui est vrai. L'homme primitif est un esclave ; il est exposé à des sév'érités, des brutalités, des terreurs, des sanctions, des persécutions inouïes, représentées par des cérémonies et des rites compliqués, qui le maintiennent dans un état d'épouvante perpétuelle et font de sa vie un affreux cauchemar. Rien n'est assez insignifiant, pas même son ombre ou son rêve, pour échapper à la réglementation des puissances mystiques, dont le code social exprime la volonté, et rien n'est assez grave pour lui assurer un moment de répit ou pour le mettre, ne fût-ce que pour un instant, hors de l'atteinte des châtiments décrétés par la société. Le sauvage n'est jamais gai ; la gaieté est un produit de la civilisation.

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i< 'i. — Caractère social de iiiUerpréLation ethnique primitive .

4. Tout cela est confirmé d'une façon frappante par les recherches anthropologiques effectuées dans ces derniers temps. On s'attendait généralement à ce que rinterprétation primi-

ive manifestât un caractère social et collectif très accusé : cette attente est absolument remplie. Des études récentes, notamment celles de l'école française de sociologie, ont mis ce point hors de doute. La théorie delà représentation collective, établie par Durkheim, Lévy-Bruhl et d'autres auteurs, est fondée sur des observations détaillées relatives à ane grande variété de coutumes, de croyances et de rites primitifs. Laissant de côté cette théorie même et son application sociologique dans une doctrine traitant de la relation de l'individu à la société, nous recueillerons les données sur lesquelles elle repose, parce qu'elles démontrent le caractère commun ou collectif des significations attachées primitivement aux choses, et nous les interpréterons dans les termes des recherches que nous poursuivons dans le domaine de la connaissance et du sentiment <c communs » chez J'individu.

5. Nous pouvons dire sans hésiter que l'interprétation primitive, considérée comme « signification » commune ou comme représentation collective, est « syndoxique », c'est-àdire qu'elle est regardée par l'individu comme étant le bien commun du groupe, comme étant acceptée par les autres comme par lui-même. Il n'a pas la prétention de l'avoir découverte, ni même de l'avoir confirmée. C'est un ensemble de choses enseignées et communément acceptées — de rites, d'observances, de prescriptions, de prohibitions, etc., — dont il n'est pas responsable, mais qu'il accepte lui-même comme étant déjà établies, et auxquelles il pense qu'on doit se conformer». Dès sa première enfance, il est élevé dans cet ensemble de croyances et d'appréhensions syadoxiques, tout comme l'enfant civilisé est élevé dans un ensemble de vérités

et d'usages admis par la société. Ce qui différencie les deux cas, c'est que, aux stades logiques de la culture sociale, l'individu en vient tôt ou tard à critiquer dans une certaine mesure les formules sociales, à les confirmer ou à les rejeter dans tel ou tel de leurs détails en faisant usage de son jugement individuel. De cette manière, le syndoxique devient personnel et « synnomique ». C'est là une chose que le sauvage ou l'homme primitif ne peut pas faire ordinairement; il passe toute sa vie sous la domination de la tradition collective qu'il a trouvée en naissant. Les règles sociales restent pour lui les seules règles ; l'individu ne perce pas la croûte sociale.

Les raisons de cet état de choses apparaîtront quand nous aurons poussé plus loin notre analyse. Nous nous bornerons à signaler ici le pouvoir absolu, la contrainte que les éléments du régime social exercent sur l'individu, particulièrement dans les choses pratiques de la vie. La société prescrit de longues séries d'observances fastidieuses, sans en donner des raisons cohérentes, et les sanctions sont d'autant plus dures qu'elles sont occultes, mystérieuses et vagues.

6. Pour mettre encore davantage en lumière le caractère collectif de la pensée primitive, particulièrement en tant qu'il manifeste la nature prélogique de cette pensée, nous allons utiliser les résultats auxquels nous sommes parvenus dans l'étude que nous avons faite de l'élément commun qui se trouve dans la connaissance de l'individu. Nous découvrirons certains points où. se révèle une analogie frappante entre les deux développements, des points où ils coïncident ou « coopèrent » de la manière indiquée plus haut (1).

1° En premier lieu, la nécessité où se trouve l'homme primitif de se conformer aux règles sociales procède en général

(i) Dans la préface du tome III de Thought and Things, qui a pour sous-titre « Interest and Art », j'ai signalé l'accord frappant que présentent nos résultats, tels qu'ils sont exposés dans le tome I, avec ceux auxquels est parvenu M. Lévy-Bruhl, relativement à la pensée primitive, dans l'ouvrage intitulé : Les fondions mentales dans les sociétés inférieures, où il a réuni et interprété les résultats des recherches récentes des anthropologistes. Certains points brièvement indiqués dans celte préface sont traités ici d'une façon plus complète.

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<rinic discipline due à des sniiclious qui lui sont exlérieurcff. Gr.'icc à son obéissance à ces rendes, il recueille peu h pensa part de Thérita^^e social de coutumes et de devoirs. Ses impulsions spontanées sont canalisées par la société et ses appétits réfractaires sont refrénés par des interdictions rigoureuses. Les peines sont celles que comporte un ordre social organisé. Elles sont d'une sévérité terrible et d'une rigueur inflexible.

Cela revient à dire que, à ce stade de son organisation, la société n'est pas parvenue aux résultats qu'obtient la morale individuelle réfléchie. Les sanctions du droit et du devoir n'ont pas remplacé celles des conventions sociales fondées sur la prudence, la peur, la crainte respectueuse et la vénératiort. La vie active est « syntélique » ; c'est une vie où les fins, les pratiques, les valeurs sont communes, oii elles ont leurs racines dans la société, qui les sanctionne ; elle n'est pas « synnomique », c'est-à-dire qu'elle n'est pas dominée par la conscience individuelle ni réglée par des sanctions intérieures et morales.

2° Un autre caractère important de cette sorte d'interprétation collective est sa dépendance à l'égard du réel, de l'événement ou du fait réalisé, tel qu'il apparaît dans une situation sociale observée ou rapportée ; elle n'exige rien d'autre en fait de confirmation ou de preuve. Une certaine sympathie entre un animal et un. homme une fois admise, l'animal est désormais 1' « ami » de l'homme et de sa famille. Etant donné un fait succédant à un autre, et qui ne lui est unique par une liaison temporaire ou locale, il s'établit entre eux une relation inviolable et mystique. Les conventions imposées par la société sont expliquées ou justifiées par des événements simplement accidentels qui, n'étant soumis à aucune espèce d'épreuve, se prêtent tout aussi bien à une interprétation qu'à une autre, et, par suite, sont interprétés «uivant la tendance des coutumes et des intérêts sociaux. Toutes les choses déjà acceptées sont considérées comme confirmées par les nouveaux événements ; tout ce qui est en contradiction avec ces choses est inexistant, sans •rapport avec elles. Le réel sert donc de base à toute espèce d'interprétatations préférentielles et sélectives, qui varient Baldwin 4

avec les états d'esprit et les; altitudes actives éur ^oupe^ 7. Ces caractères de la pensée primitive sont manifestement illustrés par Texistence et La signification dru totem.. S-i différentes que soient entre elles les théories du totémisme, nous pouvo-ns y trou:ver une base d'accord en ce qui regarde la signification que possède le totem pour le aau\cage luimême. Il réunit pour lui les sig-nifîjcationa de son groupe social, de son clan, de toute sa parenté, naturelle et aurnaloirelle; il établit donc le fait central de sa vie, à savoir son nom et son identité, qui peuvent ^uls lui permetàrede co^mprendre les autres facteurs. Saai cette identité, qui est celle de son groupe, il n'a pas d'ioskdividiaalité. De plus, les faits q<i>ii n'entrent d'aucune Haanière dans la sphère de l'influence totémique ne peuvent pesexister pour lui ; mais dans le domaine dea intérêts que représente le totem., domaine qui à ses yeiWL renferaie tout, les irègleSy les prohibitio>cL3,. le» injonctions, les sanctioiûis sont absolues et délinitives.. Dan&ie do-maine de l'autorité comme dans celui de l'actualité, en indiquant ce qui est accepté comme en obligeant à faire ce qui est désirable et à s'abstenir de ce qui doit être évité, pour les indications théoriques comme pour les injonctions pratiques, le toteiBi apparaît camme l'unité syndoxique de l'organisation sociale, et, en même tem>ps, comme celle des croyances et dies pratiques personnelles (1).

&. 3® On peut aussi aborder par le côté négatif l'étude de la signification syndoxique de l'interpréta.tion ethti-ique pirimitive. Le groupe ne se borne pas à établir certaines coutumes et certains rites positifs auxquels il exige que l'individu se conforme ; il décrète eii» outre toia.6 un ensemble de prohibitions. Il ne dit pas seulement à l'individu : « tu feras ceci », il lui dit aussi : « tu ne feras pas cela ». Naturellement, dans une société plus développée, qui dispo«ey tant dârns La sphère intellectuelle que dans celle de la pratique, de critériums lo-

(i) Suivant une opinion qui tend à se généraliser, le totémisme, te qu'on le trouve chez les tribus de PAustralie centrale, représente le^ type de culture le plus primitif. L'ouvrage récent de Durkheira mtitufé. Les formes élémentaires de la vie religieuse contient un vaste eipos^ critique- tant des théorie» relatives au lotémisme que du totémisHïe luimême.

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giques cl réftcctifs, reiTCiir cl le mal (ionnciil lieu à une con- Iracliclion et à une opposition élahlics par des règles plus ou moins rationnelles. « Si ceci est vrai, cela ne l'est pas »». « Si ceci est bien, cela ne Test pas ». II y existe des règles de logi(pie cognitive cl afTective j)ar lesquelles le négatif s'ôlablit en niênie lein[)s que le positif.

Mais nous avons vu, en étudiant la suite des stades par où a passé lanégation (I), qu'avant l'apparition de la négation logique il existe des modes très importants de significations négatives. II y a de forts mouvements d'acceptation et de rejet, qui ont leur source dans la préférence active et dans le choix, et qui remontent à des instincts et à des attitudes originaires. II y a des rejets dus au malaise, au dégoût, à la coutume, à la nouveauté, au caprice personnel; tous ces rejets sont déterminés par des mobiles actifs et émotifs, et quelques-uns d'entre eux s'élèvent au niveau de la négation logique dans leur tentative de se justifier.

9. Ces rejets actifs se divisent en deux grandes classes. L'une se compose des cas d'exclusion véritable, dus au fait que la personnalité réagit, au moyen de quelqu'un de ses intérêts actifs, contre la chose ouïe contenu rejeté. Ce principe moteur apparaît dans les rejets de l'enfant, qu'il s'agisse d"'un mauvais goût, d'un hôte fâcheux ou de tout autre cas. Il existe,, sous un grand nombre de formes différentes, dans les stades inférieurs et dans les stades sublogiques des processus mentaux.

L'autre classe se caractérise par le mode de rejet connu sous le nom de « privation ». Ici le rejet d'une chose est subordonné à un choix positif ; il accompagne l'acceptation d'une autre chose. Tels sont les rejets déterminés par l'affection, par le sentiment, par l'appréciation esthétique, par toute espèce d'intérêt exclusif. Le fait de s'absorber dans la jouissance de la chose choisie et vantée implique l'exclusion et le rejet d'une autre chose ou de toutes les autres choses. L'individu qui fait un choix ne rejette pas intentionnellement.

(i) La pensée et les choses, tome I, « La logîquo fonctionnelle »,: chap. x,el Thought and Things, tome II,- « Expérimental Logic»,, chap, m. Cf. ansKÎ plas loin, chap. tu, S 4 et 5.

une chose à cause de certaines de ses qualités positives, mais seulement parce qu'elle n'est pas comprise dans ce qu'il choisit et accepte. L'enfant qui rejette toutes les poupées sauf « Biddy », quelque plaisir que puisse lui causer, dans d'autres conditions, une poupée neuve, nous fournit un exemple de cette privation. Son affection pour Biddy exclut chez lui tout sentiment de tendresse pour une poupée rivale.

10. Cette distinction entre le rejet prélogique et la négation logique étant admise, nous constatons que le premier de ces phénomènes nous aide beaucoup à comprendre Tesprit et la vie de l'homme primitif. Les prohibitions, les observances et les rites négatifs, les tabous, etc., des peuples primitifs sont très remarquables. Ils sont souvent plus bizarres et plus déraisonnables que les règles positives elles-mêmes. Le sauvage est garrotté par mille règles qui lui signifient ce qu'il ne doit pas faire, ce dont il doit s'abstenir dans ses pensées et dans ses actions. Les défenses comportent pour ceux qui les enfreignent les châtiments les plus sévères. La plupart des choses permises ne le sont qu'avec des restrictions en ce qui concerne le temps, le lieu et les circonstances, restrictions impliquant des rites préliminaires qui permettent seuls d'éviter des désastres.

Le phénomène remarquable du tabou et celui de la distinction entre le sacré et le profane doivent être regardés comme des aboutissements du développement des rejets sociaux motivés par des intérêts émotifs et des intérêts actifs, soit directs soit lointains, ou comme des cas de privation dus au fait que la société s'absorbe dans d'autres choses et d'autres intérêts, parmi lesquels la chose rejetée semblerait déplacée. Si nous supposons, par exemple, dans le développement ultérieur de l'intérêt religieux, la croyance en une divinité exclusive et intolérante, nous trouvons, comme résultat secondaire, un rejet privatif de tous les autres systèmes et objets religieux. Au lieu que ce soit, comme au stade de culture où nous sommes parvenus, la consanguinité qui règle des questions telles que celle de la limitation du droit de se marier ou celle des degrés de parenté, ou encore les mêmes questions envisagées sous leur aspect négatif, comme la définition de l'inceste, c'est le totem qui, dans le système to-

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U'iniquc, sert à les Innulicr. I.e iiiaria'^c est interdit entre Ica personnes ayant le même totem. Ce ne sont pas là des ({ueslions de raisonnement on de logique, mais des questions tle croyances et de préoccnpations sociales positives, dont la solution se présente sous la forme de prescriptions collectives ri^Mclcs, tant positives (jue néjL,Mlives. Cela veut évidemment dire que l'org^anisation sociale de l'intérêt, dont les rejets sociaux constituent un aspect, revêt, dans le premier cas, un aspect positi-f. Nous noterons le fait que les rejets de l'indivîdu, comme ses acceptations, sont réglés par la société. Toutes les interprétations, tant négatives que positives, sont prescrites par la société. Les lois de prohibition sociale sont formulées, sanctionnées, appliquées par la collectivité ; elles répondent à la définition de tout l'ensemble des interprétations traditionnelles, étant comme celles-ci syndoxiques. Mais le caractère syndoxique ou commun de cet ensemble d'interprétations est privatif et non logique; il est de l'espèce que produit l'organisation affective.

4° On peut résumer ce qui précède en disant que la vie primitive est essentiellement religieuse, puisque c'est la croyance religieuse qui conserve les valeurs et les sanctions tant sociales qu'individuelles. C'est la période « théologique » de l'interprétation. Le symbole religieux représente, comme nous le verrons plus loin, l'esprit de la communauté.

^3. — Caractère adualiste de l'interprétation ethnique primitive.

11. Nous avons noté le caractère adualiste de la pensée prélogique chez l'individu, l'absence, chez lui, des dualismes qui marquent la pensée logique ou discursive pleinement développée (1). Il y a deux sens importants dans lesquels la

(i) Pour les détails, voir La pensée et les .choses, tome I, « La logique fonctionnelle », chap. m.

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pensée logique et l'état d'esprit appelé réfléchi sont dualistes- Il y a d'abord le dualisme « du moi et des objets de la pensée », celui a du penseur et des pensées » ; c'est la forme la plus rafBnée du dualisme. Elle exige la conception d'une vie intérieure où existent des idées ou des pensées, et, d'autre part, celle de réalités auxquelles se rapportent ces idées ou ces pensées. C'est ce qu'on appelle proprement le « dualisme de la réflexion ».

Mais il y a un autre dualisme qui lui est antérieur et qui pourtant persiste dans la période de la réflexion, c'est le dualisme de substances, de classes de réalités, « de l'esprit et du corps ». Les progrès de l'interprétation qui ont permis h ce dualisme d'éclore dans la pensée primitive et d'arriver à maturité dans le mode du jugement ont été étudiés en détail (IJ.

Il suffit de l'examen le plus sommaire de la pensée et des coutumes des peuples primitifs pour se coBvaincre de l'absence chez eux de ces deux sortes de dualisme, si l'on donne à ce mot son sens plein ou un sens approchant. I>a matière de l'expérience est la même, mais elle est organisée de façons diff"érentes. Car, ainsi que nous devions nous y attendrCj l'absence des formes de la classification dualiste (esprit et corps, penseur et objets de la pensée) ne se manifeste pas seulement par la simple absence des effets bien connus de pareils modes de division (2), mais aussi par la liberté donnée à d'autres mobiles, auxquels la pensée individuelle civilisée n'offre guère l'occasion de s'affirmer avec force et de prendre de l'ascendant.

12. Etant donné ce qui précède, on comprendra que les différentes tentatives qui ont été faites pour interpréter la pensée primitive au moyen de certains principes plus simples, tels que l'association des idées, l'animisme, etc., n'aient

(i) Voir ibidem^ ohap. x et xi. Dans History oj Psjchology^ tome I, Tanteur a exposé ce développement tel qu'il apparaît dans la philosophie grecque et Va représenté comme atteignant son plus haut de^ré dans le dualisme de Descaries.

(a) Tels que la croyance à la matfère inanimée, à l'âme purement spirituelle, au domaine iatéri«ur de l'expérience, prodniis reiatîvemenl récents de la réflexion.

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\)j,a eu un pJciii nuccii». La déf.iul <lc pareille! théoriet» con- Kinte soil ii faire us.i^^-^e d'iiii den Uinues -d'un dualisme xlélcrluiiié, en Je réduisuut à Jombrc de ce qu'il est eu vùidiLé — du ternae « aspiil »^ parexciiif;le,daiii» la Ihéorie de J'cUiimism^ — ert à r^iiiribuer au sauvage ; soil à dépouiller simplement Tespril de riioninie primitif de la foiiction lo^^^ique et à tenter d'appliquej- quelque priiicipe simple d'or^ranisation Aueulale, tel que V v< association des idées », ou « le raisonnemeiit par aualogie ^. Dans toutes ces théories, on admet que le premier g.tajd« de rorganisallon mentale, d'où Ton suppose absents les dualismes et les classifications lo^àques, est simplemciit ce qui resterait si les^ foiaclioxis lo^^iques avaient été re- •tranclKSes de la conscience iadividtielle telle que aous La connaissons. Il en résulte une conscience individuelle mutilée, et non une fonction sociale véritablement prélogique. Ce n'est que par l'étude de la vie primitive que Ton peut comprendre comment la pensée sociale s organise à des périodes où riedividu n'est pas «ncore capable d'au raisonnement logique, et BOUS riniluence de ti'aditions résultant d'une expérience et d'habitudes sociales encore pins primitives et inoias individuelles. On n'y Arrivera pas en envisageant un individu élevé dans d'autres conditions sociales, de quelque façon qu'on le mutile. Il faut permettre aux mobiles prélogiques d'opérer dans le milieu social qui leur est propre et de se révéler par eux-mêmes.

13. Nous reprendrons plus loin l'étude des éléments positifs de rintea^prétation primitive, qui soat dus à une véritable organisation sociale des mol>iles prélogiques sur une grande échelle. Nous noterons ici certains points de vue auxquels une pareille pensée prélogique manifeste l'absence des prin- -cipes d'organisation de la pensée discursive, cest-à-dire certains points de vue où elle est vraiment adualiste.

1" L'absence de la distinction qui s'impose entre les pensées •ou les idées elles réalités — c'est-à-dire du dualisme entre la sphère de la vie intérieure ou de la réflexion et celle du monde extérieur, où les choses restent relativement constantes — se montre dans certaines confusions frappantes de la pensée primitive. Elle apparaît dans l'incapacité de l'homme jjrimitifde se naettre à un point de vue purement cognitif ou

désintéressé. L'idée d'un système extérieur de choses, existant dans sa neutralité, étranger aux intérêts et aux efforts humains, est, à la vérité, relativement récente ; elle n'a atteint son expression complète que dans le positivisme^4e la science moderne. Mais, dans les sociétés primitives, elle n'existe même pas sous sa forme "rudimentaire, qui exige simplement un certain pouvoir discriminant et une'^certaine mémoire des choses en elles-mêmes, indépendamment de leur valeur dans la pratique, dans les cérémonies et dans le symbolisme. Et cela en dépit de la nécessité de reconnaître à l'occasion les choses extérieures, et du fait qu'elles conservent leur valeur ccgnitive (1). Le sauvag-e nie l'identité d'une flèche avec elle-même, refuse de l'appeler une flèche, y voyant un symbole de rites totémiques et de valeurs sociales qui lui donnent une identité différente ; mais en même temps il prend la flèche afin de Vemployer comme telle quand il part pour la chasse et pour la guerre. Il en est de lui comme de l'enfant qui refuse d'admettre que sa poupée est simplement un objet de bois recouvert de peinture, parce qu'il y voit l'identité d'une compagne aimée et caressée, mais qui la jette à droite et à gauche, y enfonce des épingles, et montre par toute sa manière de la traiter qu'en pratique il admet précisément le fait qu'il a nié antérieurement.

14. Il semble que, dans l'un et l'autre cas, la contradiction 'soit due au fait que le sujet est incapable d'isoler le contenu de l'apprehension comme [quelque chose qui reste fixe, de le regarder comme étant exactement et seulement ce qu'il est en réalité, la signification sélective ou l'intention changeant avec l'intérêt particulier éveillé. La séparation d'une de. ces deux sortes de signification d'avec l'autre exige que la chose objective soit reconnue comme quelque chose qui est soumis à des lois indépendantes de l'usage sélectif et préférentiel qui en est fait, c'est-à-dire étrangères à la sphère subjective de l'esprit (2). Le dualisme entre la sphère de l'ex-

(i) M. Lévy-Bruhl semble ne pas prendre garde à cela quand il dit que le sauvage ne peut pas isoler l'objet simplement comme il le perçoit.

X^) Dans les spéculations des philosophes grecs, le point de vue du

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