ETHNIQUE
§ 1. — La, question de V interprétation ethnique.
1, L'étroitesse des liens par lesquels l'individu, à tous les stades de son développement, se trouve uni au groupe, a été signalée dans nombre de discussions récentes. Si étroits sont ces liens, si profonde l'influence mutuelle qui s'exerce entre le groupe et l'individu, que l'étude de l'interprétation individuelle du monde paraîtrait incomplète si l'on n'y joignait celle du mouvement correspondant qui s'opère dans les organisations sociales. La question de savoir comment l'individu comprend la réalité, comment il l'interprète aux différents stades de son développement personnel, appelle celles-ci : Gomment la collectivité humaine dans ^on ensemble, comment la race, aux différentes époques de son évolution, considèrent-elles la réalité et l'interprètent-elles ? Y a-t-il des preuves que ces collectivités aient avancé d'un point de vue à un autre, des indices de progrès historiques dans l'organisation sociale de l'intérêt et de la connaissance ? Et s'il en existe, par quelle corrélation ces deux mouvements génétiques sont-ils unis ? Y a-t-il eu quelque sorte de coïncidence ou de « coopération » entre eux pour la direction de
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leurs progrès et pour Tordre daiiH lequel se sont succédé leurs stades ou leurs modes (I; ?
Pour pouvoir ahonler celte question avec profit pour le lecteur, il nous faut, au préalable, lui donner certaines explications. Nous avons déjà indiqué clairement ce qu'est et ce que comprend le mouvement individuel ; nous devons dire clairement aussi ce que nous entendons par le mouvement ethnique ou social auquel il s'ag^it de le comparer (2).
(i) La ncocssilé do comprendre ce problème dani le programme de la logique génétique nous apparaît quand nous nous remémorons les résultats de recherches anthropologiques récentes et ceux de certaines analyses psychologiques. Los recherches qui se poursuivent en ethnologie démontrent do plus en plus clairement que, dans la culture primitive, le social, le collectif est le facteur principal, le facteur dirigeant dans la pensée comme dans la conduite ; l'individd est un produit social ; sa compétence et son intégrité personnelle se forment lentement au cours de l'évolution sociale. Cela s'accorde avec nos résultats, qui font voir l'élément commun inhérent à la connaissance individuelle à tous les stades, le reflet, dans le jugement le plus individualiste, des conditions sociales de son origine.
La théorie de la manière dont l'individu comprend le monde et l'interprète ne peut pas plus se passer de celle de l'évolution sociale que cette interprétation elle-même ne peut se passer de son support social. Toute question de genèse individuelle soulève aujourd'hui des questions d'évolution sociale.
(2) En abordant cette question, nous devons la distinguer soigneusement de certaines autres, avec lesquelles il est facile de la confondre. Et d'abord, nous n'avons pas à discuter la question des capacités acquises ou des dons naturels, envisagés en eux-mêmes ou comparativement, des races ou des groupes. L'humanité a t-elle fait, de génération en génération, de grands progrès, de faibles progrès, ou pas de progrès du tout, dans ses caractères héréditaires ? Ce sont là des points qui ne concernent pas directement notre sujet. L'enfant du groupe civilisé est-il mieux doué, plus capable que celui du groupe primitif, de telle sorte qu'il le dépasse s'il est placé dans les mêmes conditions sociales? Nous n'avons pas à le rechercher. Une pareille enquête devrait suivre plutôt que précéder la nôtre ; car la découverte d'une espèce donnée d'interprétation k laquelle serait arrivé tel ou tel groupe pourrait, dans certaines conditions, nous éclairer sur les dons psychiques de ce groupe. Mais cela même ne rentre pas dans notre sujet. Nous devons rechercher les interprétations mêmes auxquelles l'humanité est par- Bal dwi a 3
2. Tout d'abord, nous pouvons admettre que, dans cette grande masse de croyances que nous appelons interprétation, il n'y a pas deux mouvements, Tua individuel et l'autre so(!ial ; il n'y en a qu'^n, le mouvement relatif à l'organisation interne des pensées et des valeurs qui s'opère dans le groupe donné. Objectivement, il est constitué par les institutions, les lois, les rites, les coutumes, les sanctions. Subjectivement, il se reproduit dans les individus, qui, à leur tour, donnent au groupe son impulsion vitale et déterminent sa marche ascendante. Dans tout ce mfouvement, la relation absolument fondamentale qui lie les deux facteurs apparaît constamment.
Le développement simultané de l'interprétation individuelle et de l'interprétation ethnique est donc dû à un seul facteur, à savoir .aux progrès accomplis par les individus en tant qu'ils se généralisent et s'incorporent dans l'ensemble des croyances et des coutumes sociales (1). Les stades successifs du développement social reflètent, dans l'ordre où ils se suivent comme dans leur nature, les progrès réalisés par les individus. D'un stade correspondant, par exemple, à la période prélogique de la connaissance, la pensée du groupe passe à un stade de jugement éclairé et de raisonnement logique ; mais cela n'est possible que parce que les individus
venue au cours de son histoire, et l'ordre dans lequel elle y est parvenue, puis comparer, sous ce double rapport, ces interprétations à celles auxquelles parvient l'individu normal au cours de sa vie d'homme conscient.
Reprenant tout ceci d'un point d« vue plus positif, nous dirons du problème de l'interprétation ethnique que c'est une question non d^ dons naturels, mais de produit, et que ce produit^ tout en étant trouvé . da>ns l'individu, ne provient pas exclusivement de lui,
(i) A.U lieu de dire, comme font les biologistes au sujet d« la récapitulation vitale, que le développement individuel répète la série génétique établie par l'évolution ethnique, nous dirons que l'évolution sociale a été déterminée, à ses différents stades, par les progrès essentiels qui se sont accomplis dans l'esprit des individus. Bien entendu, le développement individuel ne pourrait pas être continu sans la vie sociale stable et continue où les premières acquisitions individuelles ont pris forme et sont devenues permanentes.
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-ont cléj;\ fait Ic^ progrès nécessaires à la transition et oui (létcrmin(^ des modilirntions dan>> les CDulumes et les habitudes sociales. Lorsqu'il avail un caractère assez général et assez imp;''ratif pour s'imposer à l'attention du groupe, chaque progrès pareil faisait faire un pas en avant à Tinterprétation dite sociale ou ethnique; se transmettant ainsi h la société, il se concrétait par cela même et devenait une sorte de propriété ethnique stratiforme. Puis de nouvelles générations continuaient la construction, suivant leurs moyens congénitaux ou la force et le sentiment individuels, et, répétant l'opération, déposaient comme de nouvelles couches de progrès social.
Il semble qu'il suffise de ces vérités pour être fondé à s'attendre à ce qu'une réelle concordance, au point de vue de la direction, des impulsions et des stades, se manifeste entre les progrès psychiques de l'individu et les progrès de la race (1;.
Mais la question peut être considérée d'un point de vue plus général, que nous indiquerons, afin de rattacher directement l'étude de l'interprétation ethnique à celle de la logique de la connaissance. De ce point de vue, on peut regarder l'interprétation ethnique comme l'organisation de l'intérêt social.
§ 2. — V interprétation ethnique comme intérêt social organisé.
3. Le concept d'intérêt s'est montré fécond dans les théories de la connaissance et de la signification, et surtout dans l'étude des mobiles affectifs et actifs que l'on découvre dans la pleine appréhension et dans la pleine appréciation des choses. Nous, avons constaté nous-même (2; que ces
(i) Dans l'ouvrage intitulé History of Psychology (igiS), l'auteur traite ce sujet en détail (tome I, chap. i, et tome II, chap. viii) ; il interprète l'histoire de la psychologie à la lumière du développement des conceptions dualistes chez l'individu.
(2) La pensée et les choses, tome I, chap, m.
b6 THÉORIE GÉNÉTIQUE DE LA RÉALITÉ
mobiles se réunissent en une organisation plus ou moins dense autour des données sensibles, et que, dans le cas de l'individu, c'est précisément cette organisation qui constitue « l'interprétation » de ce qui est donné. Interprétée par le gourmet, Thuître est un aliment ; parle savant, un mollusque ; par le chercheur de perles, un trésor dont il faut s'emparer : chacun interprète la présentation donnée d'une façon qui exprime et satisfait son intérêt dominant.
Mais nous avons vu que, dans l'organisation de son intérêt^ l'individu subit constamment une influence qui va jusqu'à une sorte de contrainte, et à laquelle il ne peut pas échapper. Non seulement sa perception des données sensibles est soumise aux influences obscures des suggestions et des habitudes sociales, mais encore toutes les significations qu'il attribue aux données, et qui indiquent la direction de son intérêt^ prennent une forme qui leur est imposée par les moules sociaux. La partie cognitive de l'appréhension se généralise et se conver^-it en objets communs à la société; quant aux parties affectives, elles s'efl'ectuent d'une manière éjective (1} et imitative dans les termes des opinions et des habitudes d'autrui, ce qui assure à l'intérêt lui-même une certaine valeur collective. Dans le domaine logique, la connaissance a une valeur de communauté ; le jugement est synnomique ; et un résultat équivalent est atteint, pour l'intention d'appréciation, par les opérations moins nettement définies mais également réelles de la logique afl'ective.
Nous voyons donc ici la collaboration de l'interprélation individuelle et de l'interprétation sociale dans son mode opératoire fondamental. L'intérêt individuel est interprété du point de vue de la société et confirmé par elle ; l'intérêt social se retrempe et se renouvelle dans les intérêts vitaux des individus. Il n'y a là qu'une seule organisation, à savoir l'intention commune de trouver que la chose considérée a telle ou telle signification. C'est une intention commune au groupe et aux individus qui le composent ; dans le groupe, elle est impliquée par les traditions et les institutions
(i) L'éjection est l'appréhension de l'esprit d'autrui en termes du sien.
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sociales; chez les individus, par leurs croyances et leurs habitudes d'action personnelles. Elle est constamment recréée — de même qu'elle a élé ori{,Mnairemeril produite — par la coo[)ération de l'individu et du j,noupe. • 4. Après cette explication de la nature et de l'orip^ine de l'interprétation ethnique, il convient peut-être d'indiquer brièvement les règles de la méthode que nous devons suivre pour l'étudier. Nous sommes ici en présence d'un double ^cueil, comme en témoignent d'ailleurs un grand nombre des ■écrits traitant de la vie et de la pensée primitives. D'une part, nous risquons de rendre moins visibles les dilïérences qui existent entre les stades de l'interprétation, ainsi qu'entre ceux de la culture en général, en attribuant aux formes simples les opérations d'une haute mentalité individuelle. Le sophisme de « l'implicite », que nous avons signalé dans notre discussion sur les règles de la logique génétique (l), apparaît ici très nettement. On croit voir les processus de la moralité réfléchie ou de la religion dans la manière dont l'homme primitif comprenait le monde et agissait sur lui.
D'autre part, il faut également user de prudence et se surveiller pour ne pas tomber dans l'autre extrême. Quelqu'un qui est très frappé du caractèi^e apparemment irrationnel et mystique des modes de la pensée primitive est tenté de nier l'unité de l'esprit dans les produits de l'évolution humaine, car il croit trouver des différences d'espèce entre l'homme primitif et l'homme civilisé.
5. Notre conclusion, d'après laquelle le développement individuel et le développement ethnique se prêtent une aide mutuelle, nous préservera de ces deux erreurs. Quelle que fioit la direction où nous verrons tendre les types primitifs de la pensée, si partielle, si illogique et si fruste que cette pensée puisse se montrer, nous n'en devrons pas moins reconnaître qu'elle est née de l'organisation des intérêts individuels, où prédominent certains grands mobiles propres à l'humanité. L'intérêt logique, comme nous l'avons vu, se développe tard, et l'organisation prélogique de l'intérêt n'est pas régie
(i) La pensée et les choses, tome I, « La logique fonctionnelle », ■chap. I, secl. 8.
par des principes log-iques ; elle laisse une grande latitude aux mobiles affectifs, mystiques et éjectifs, mobiles reflétés dans des traditions collectives et des sanctions sociales qui nous semblent irrationnelles et entachées de superstitions. Tel étant le cas, nous pouvons toujours dire que, si grandes que soient les différences entre des cultures données, entre les croyances et les coutumes qui leur sont propres, chacune de ces cultures n'en manifeste pas moins quelque mobile humain prédominant qui donne naissance à un produit social caractéristique. Par suite des modifications et des nouveaux arrangements imposés à ces mobiles par Tavancement de la culture, les produits deviennent si différents entre eux que seul un point de vue large nous permet de les comprendre tous dans une évolution historique continue et unique. Voici toutefois le principe toujours présent et suffisant qui doit nous servir de critérium et nous guider : toute phase caractéristique de la culture, en quelque lieu et à quelque époque qu'elle se soit manifestée, n'a pu résulter que de l'organisation sociale d'intérêts essentiellement humains, où tantôt un facteur et tantôt un autre s'est trouvé prédominant. Le problème consiste, dans chaque cas, à découvrir quels sont les facteurs qui ont emporté la balance : on aura ainsi l'explication des faits observés.
§ 3. — Les stades de l'interprétation.
6. Admettant cette coopération générale du développement individuel et du développement social, dont témoigne ce qui précède, nous allons indiquer, au moyen du tableau suivant, les principaux stades de l'interprétation. La première partie (A) de ce tableau montre les « stades )> génétiques du développement de la connaissance de l'individu, et la seconde (B), ceux de la société ou de la race. La première n'appelle pas de nouvelles explications : on trouvera la justification de sa teneur dans les exposés détaillés de l'ouvrage cité plus haut. La dernière constitue le programme des dis-
Stades I. Prélogique
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eussions (le la seconde partie flu pn'*seiit volnnie. Dans les (lenx cas, les périodes de transition sont indiquées par les en-tôle qui se trouvent aux points de jonction des diac^onales dans les colonnes marquées « modes ».
Tableau II.
A. Interprétation individuelle.
Modes I. vlnluilif
)Qua9i discursif