‹ Théorie génétique de la réalitéChapitre 8 sur 63 · I. inti:hi'Hi';tati )N iNi)iviDri:i-Ln · texte numérisé non relu

I. inti:hi'Hi';tati )N iNi)iviDri:i-Ln

iive, rima},nnali()n personnelle, l'impulsion sociale, la crainte reli^ncuse, tous ces mobiles produisent les résultats qui leur sont propres. 1/esprit croit aux choses illo^Mques et aux choses alo;;iques ; comnio le sauvage, l'enfant accepte sans broncher les contes les plus fantasticjues, les violations les plus inadmissibles des lois de temps, de lieu et de cause.

Les histoires de miracles reli{,Meux et de hauls laits mythiques que l'on raconte aux enfants n'ont pas besoin, pour qu'ils y croient, d'autre ^-^arantie que les affirmations d'un maître, d'un livre ou d'un ami instruit. Et pourquoi en serait-il autrement? Les enfants org^anisent leurs intérêts, efTectuent leurs interprétations du mieux qu'ils peuvent ; leurs appréhensions proprement cog-nitives et logiques ne sont pas soumises à un contrôle distinct de celui qui s'exerce sur leurs impulsions et leurs dispositions soit affectives, soit actives. Ces impulsions et ces dispositions, qui sont alogiques, demandent plus impérieusement à se satisfaire que les appréhensions logiques, à cause de la contrainte imposée par la vie sociale, qui ne réserve pas de prime à la pensée individuelle, bien au contraire. Il en résulte que les interprétations de l'individu, comme celles du groupe, sont dominées par l'acceptation émotionnelle, étrangère à toute critique, à laquelle on applique généralement le nom de « mysticisme ».

§ 4. — La progression de V interprétation.

12. Ainsi comprise, l'interprétation n'est ni plus ni moins que le processus qui conduit à la signification objective. Elle passe par les périodes génétiques désignées par les noms de période prélogique, période logique et période hyperlogique. Dans l'étude détaillée de ces stades, nous avons découvert des mouvements psychiques d'un caractère semi-logique ou quasi logique qui comblent l'intervalle entre le stade prélo-

gique et le stade logique ; nous avons découvert aussi des opérations mentales d'un caractère logique éyanescent ou hyperdiscursif conduisant des opérations nettement logiques aux opérations intuitives supérieures et aux opérations contemplatives. La série entière qui répond aux buts que nous poursuivons en ce ^noment se compose des opérations : perceptives, intuitives, semi-discursives, discursives (logiques), hyperdiscursives, contemplatives (intuitives).

Si nous considérons cette série dans ses caractères généraux et du point de vue de la fonction, nous remarquons certaines choses intéressantes. L'appréhension se meut d'un des pôles de l'intuition, l'intuition de l'appréhension directe, à l'autre, l'intuition de la contemplation. Entre ces deux pôles s'étend le vaste espace que remplissent les processus discursifs ou logiques, où l'appréhension directe de l'intuition fait place aux opérations médiatrices de la pensée. L'acceptation née de la perception sensorielle et du sentiment disparaît devant la croyance établie par l'intermédiaire du jugement et de la réflexion, qui, à leur tour, sont complétés et parachevés par l'acceptation correspondant à l'intuition rationnelle et à la contemplation esthétique. La pensée libère l'esprit des insuffisances et des inexactitudes de l'acceptation immédiate, d'où la critique est absente ; des vues procédant du jugement personnel et fondées sur la logique succèdent aux formules toutes faites et aux conventions du sentiment de la réalité et du code social. Mais ce n'est pas tout ; il y a une seconde libération. Des mobiles d'une nature intime — les valeurs, fins et idéals^w privés » — de même que les valeurs « singulières » de Témotion et de Tintérêt, survivent aux changements qui se sont opérés dans l'esprit et revendiquent une place plus adéquate que celle qui leur est donnée dans les comptes rendus indirects et discursifs de- la pensée. En conséquence, l'élan, l'effort du mouvement psychique se porte vers une immédiateté plus élevée, où les gains réalisés par les opérations discursives s'intègrent dans la nouvelle intuition et dans la nouvelle immédiateté de la contemplation. Gela constitue la seconde libération de l'esprit : les facultés de connaissance, comme les facultés de va-.

L INTERI'BIÎTATION INUlVIDL'ldLLL '23

leur, HC libèrent des entra ves où ien enserre la |)en.sf;e, des <;oniplicati()ns de la niédinlion.

Ces deux « libérations » a'eirertuenl aux périodes de transition dont nous avons parlé jiins haut. Ces périodes valent la peine d'être étudiées de {)lu8 près à cause de leur importance, tant sous le rapport de l'évolution de rinter])rétation chez l'individu que sous celui de l'évolution cori^spondanle de Tinterprétation dans la race. Elles fig-urent aussi dans les conclusions finales auxquelles nous parvenons dans la dernière partie de notre ouvrage.

13. La première de ces périodes de transition, où s'efTeclue une « libération par la pensée », a les caractères semi-logiques «qui manifestent les facteurs essentiels à toute médiation, soit cognitive, soit active. Elle procède d'une floraison, d'une expansion de l'imagination. Les images sont utilisées comme des intermédiaires permettant de parvenir aux vérités et aux fins ; l'esprit les construit, joue avec elles, les schématise, leur commande. L'imagination forme des projets, postule, 'Conjecture, fait des expériences, tout cela au moyen d'images. Des constructions reposant sur des « comme si », des constructions simulant la réalité, surgissent à leur tour : la fiction devance la croyance; des interprétations fantaisistes des résultats veulent passer pour des confirmations expérimentales ; des contes de fées préparent lesprit à la vision des merveilles de la réalité. L'individu a ses rêves et la race a ses mythes ; les uns comme les autres sont des aides pour la pensée.

Cette floraison de l'imagination sert de deux manières à produire les formes de la pensée. Elle agit en supposant réelles des choses fictives, et de pareilles suppositions annoncent l'établissement de la réalité par les faits et servent à faire naître la croyance. Elle est à mi-chemin entre l'immédiateté de la présence directe, qui se trouve dans la sensation et dans la perception, et la pleine immédiateté de la conclusion confirmée par des épreuves réelles et par les procédés réducteurs de la logique. Elle est aussi libératrice dans ce sens qu'elle clarifie le domaine intérieur où se jouent des images de toute e&pèce. Elle prépare ainsi les voies au dualisme nettement marqué du moi et des objets de la pensée. Ces deux résultats

ont été exposés en détail dans nos discussions sur le développement de l'individu ; on distingue clairement l'action que tous deux exercent aussi dans l'évolution ethnique de l'interprétation, comme on le montrera plus loin.

14. La seconde des périodes de transition, dont on a dit plus haut qu'il s'y opère aussi une « libération », est digne d'attention. On y voit la transition du mode logique aux modes hyperlogique, intuitif supérieur et contemplatif. Elle libère de la pensée comme la première période libère la pensée. La méthode propre à la pensée comporte l'emploi de schèmes cognitifs et de concepts logiques, d'idées et de catégories de concepts ; la pensée y recourt tellement que la conscience s'accoutume à se fonder sur la raison seule pour accepter ou rejeter. De là une disparité entre le monde de l'expérience immédiate, donnée dans le sentiment et dans l'action, dans l'intuition et dans la présentation, d'une part» et le monde des résultats médiats ou fondés, d'autre part^ que ces résultats se rapportent au domaine de la vérité ou à celui de la valeur. La pensée est limitée dans son pouvoir de rendre l'expérience ; le singulier et l'immédiat échappent à son filet. La réintégration du singulier et de l'immédiat, joints aux résultats de la pensée, dans l'ensemble de l'expérience, devient donc la tâche — et pour nous le problème — de l'interprétation.

15. Cette tâche est accomplie, dans le mouvement naturel de la conscience, par un autre mode d'action de l'imagination, mode d'action très remarquable. C'est l'imagination^ comme on Ta dit plus haut, qui introduit d'abord la médiation de la pensée dans les opérations mentales. C'est aussi par l'action de l'imagination que l'esprit triomphe des limitations et des restrictions que lui impose la pensée. Dans le premier cas, les prévisions de l'imagination se transforment en résultats confirmés et contrôlés de la médiation. Dans le second cas, au contraire, la construction imaginative, la prévision de la réalité, se maintient malgré les prétentions des deux types de médiation. En face de l'objectif et de l'extérieur, le moi refuse de se retirer dans la sphère de la subjectivité. Au contraire, il s'introduit dans l'expérience, déjà enrichie par les apports des opérations médiates, prétendant

i/i.nti;iu'hi';t.\tion individueli.k 25

à assurer, par la contemplation directe ou par l'inttiition, la pleine réalisation de la sif^nilication subjective.

Clie/ l'individu, le fait que rexpérience se libère ainsi des restrictions et des liniitatiouH que lui impose la pensée entraîne un nouvel équilibre pour toute la vie mentale. Cette libération dénie aux processus de la raison comme à ceux de la volonté tout droit prépondérant, et restitue h l'immédiateté du sentiment sa dignité et sa valeur (1).

On verra plus loin, dans notre esquisse de l'histoire de l'interprétation philosophique, que chaque fois qu'on a donné des solutions logiques ou rationalistes extrêmes du problème de la réalité, il s'est produit, soit tout de suite, soit un peu après, des mouvements qui tendaient à la reconnaissance de l'immédiateté, à une reconnaissance ayant à des degrés divers un caractère mystique et esthétique (2). Si les premières théories de forme dualiste sont nées du fait qu'on n'a plus voulu accepter immédiatement les choses telles qu'elles sont, parce qu'au réalisme succède la critique et qu'après la superstition vient la raison, à leur tour cette critique et cette raison manifestent des motifs d'un dualisme plus raffiné, dont les termes ne peuvent se concilier que dans une nouvelle unité synthétique et esthétique.

Mais ici notre but est de rappeler qu'il en est ainsi dans l'expérience individuelle : c'est dans l'expérience esthétique que se trouve le principe d'une conciliation essentielle. Cette conciliation ne s'opère pas par la ruiae de l'œuvre de la médiation, mais au contraire par l'intégration de ses résultats dans Tunité plus large et plus riche de la contemplation immédiate.

(i) C'est sur ces indications, qui sont contenues dans le processus spontané lui-même, qu'est fondée l'interprétalion de la réalité que nous donnons plus loin, dans la 3^ et dam la 4* partie.

(a) Cela a élc montré d'une manière détaillée par Furry dans jEsthetic Expérience : ils Nature and Function in Epistemology, 2* partie.

§5. — Les réalités telles qu elles sont interprétées.

16. Nous avons fait apparaître nettement les grandes lignes de l'évolution de l'intérêt qui ag-it dans rinterprétation (1) ; il jnous reste à rappeler bnèvement les stades que l'autre grand facteur, à savoir la donnée objective, a atteints dans son développement.

Nous devons rappeler tout d'abord que l'expérience n'isole pas, ne distingue pas dès le début les deux espèces de réalité représentées par le dualisme du sujet et de l'objet, des esprits et des choses. Au contraire, l'expérience est simplement « projective » : elle projette devant le regard de l'esprit une masse confuse d'événements frappants. De cette masse émergent peu à peu tous les dualismes ultérieurs de l'interprétation. A ce stade, la réalité d'une présentation est simplement un aspect de la présentation elle-même. Elle a été appelée « sentiment de la réalité », par opposition à la croyance propre à la période postérieure, où des jugements de vérité et d'existence sont possibles. D'après des discussions récentes sur ce sujet, la réalité, à ce stade, est simplement « présumée » ; elle n'est pas jugée, ni même admise, car l'esprit ne conçoit pas la réalité comme étant, en quelque sens que ce soit, attachée à la présentation en question ou distincte de cette présentation. La présence du contenu est tout ce que sa réalité signifie : son appréhension implique la présomption des éléments de la persistance et de la stabilité, qui, en se développant, deviennent un véritable contrôle. L'existence et la réalité sont des significations ultérieures dues au développement de cette présomption primitive.

Telle est la réalité de la donnée dans la période prélogique de la connaissance. Elle a la signification d'une présence immédiate et d'une intuition.

(i) Les détails de cette évolution sont exposés dans La pensée et les thoses.

l'iNTEHPHLTATIoN INDIVIhl fxle 27

17. Dans la période suivante, les motifs du diinlisinc et ■des opérations discursives conduisent rapidement au mode logique ; et une transition Bcinblable a lieu dans Tinterprétation de la réalité, considéiée comme donnée de l'existence et du contrôle. L'imagination prend la direction de l'esprit, comme nous l'avons vu ; elle projette ses essais d'interprétation schématique, où entrent diverses nuances de '< semblance)»(l) et de probabilité. Pour elle, naturellement, l'idée de réalité n'est pas une simple présomption, puisque sa force varie suivant les différents cas et qu'elle réussit à obtenir divers résulUits confirmés par l'épreuve des faits et de la vérité. Mais avant cette épreuve le sentiment de la réalité n'est pas une conviction fondée, une croyance bien établie; elle a le caractère d'une assomption, d'une hypothèse. Dans la poursuite de l'intérêt qui motive les opérations mentales, les interprétations proposées par l'imagination sont tenues pour valables. La réalité s'incorpore dans toute sorte de constructions fondées sur des « comme si », constructions qui vontjde la fiction du jeu et de la feinte du mensong-e social à l'hésitation grave du doute et à la capricieuse volonté de croire de la passion. Dans toute la période où naissent et se développent les dualismes du moi et el'autrui, de l'esprit et du corps, des existences substantielles, du sujet et de^ l'objet — celle où le principe du jugement se libère des entraves dans lesquelles l'enserrent les conventions et l'autorité sociales — dans toute cette période, disons-nous, les diverses assomptions d'existence et d'activité possibles se manifestent. Toutes les interprétations ont alors un caractère de possibilité ou de probabilité et font ainsi connaître par avance les réalités qu'établiront le jugement et la preuve.

18. Le type logique de réalité apparaît quand l'expérimentation, sous ses nombreuses formes, travaille à confirmer les assomptions vraies de l'imagination et à luiiner ses assomptions fausses, quand commence la période des processus

(i) La « semblance « est le caractère en raison duquel un objet est « Bemblant ». Or, « semblant » signiÇe : posé consciemment dans l'imagioation comm« s'il s'agissait d'un objet réeU

log^iques proprement dits, c'est-à-dire c!u jugement, du raisonnement, de rimplication. Les distinctions rudimentaires du contrôle, prenant plus de consistance, se transforment en les catég^ories de Texistence et de la réalité. Les deux substances, l'esprit et le corps, se dressent Tune en face de l'autre ; distinct de toutes ses pensées, le moi se retire dans la citadelle de la subjectivité ; le moi personnel devient, tant dans sa pensée que dans ses actions, l'individu réfléchi et affirmant sa personnalité. Le jugement soumettant, grâce à son caractère synnomique, tous les individus aux résultats obtenus par chacun d'eux, succède aux présomptions qui sont à la base des coutumes et des habitudes sociales, présomptions d'où toute critique est absente, et aux hypothèses schématiques de l'irnagination. De même que, du côté fonctionnel, il s'opère une délivrance de la faculté de penser, de même, du côté du contenu ou de la réalité, il s'effectue une cristallisation de l'interprétation de l'existence dans les catég-ories entre lesquelles la pensée répartit ses objets. Bref, la pensée, les opérations logiques interviennent pour régler les questions de possibilité et de probabilité soulevées par l'imagination « semblante » et pour décider ce qu'il faut accepter comme réel.

La pensée règle ces questions au moyen de deux grands procédés de médiation, les seuls dont elle puisse jamais user. Par la médiation logique des idées, elle parvient à des conclusions vraies, et par la médiation téléogique des moyens, elle parvient à des fins ayant de la valeur. L'une de ces médiations répond à la question « quoi ? » et l'autre a la question « à quelle fin ? »

Dans ce mode, tous les objets et toutes les choses ont donc des attributs définis '^d'existence et de valeur ; ils sont, sous ces deux rapports, ce qu'il peut être prouvé qu'ils sont. Ils sont également enveloppés dans un système d'implications— causales, temporaires, spatiales, et ainsi de suite — qui sert les intérêts de la pensée en tant qu'elle cherche à unifier et à établir des relations. La réalité de chaque espèce d'existence devient la présupposition de l'acceptation de l'objet ; la croyance avec présupposition de la réalité succède à l'acceptation fondée sur des présomptions et aussi à la

f/lNTERI'RÉTATION INDIVIOI F.I.Li: 2 9

« scml)lancc » accompagnée d'hypothèscH. phdnonièneg qui apparlieiincnt aux étapes précédentcH du développement mental.

19. Cependant l'évolution mentale ne semble pas avoir dit son dernier mot lorsqu'elle est parvenue au mode lo^^ique. La conscience se libère de la loj^'ique comme auparavant elle a réussi ;\ libérer la logique. Les dualismes des substances, celui du moi et de la chose, celui du sujet et de l'objet, entraînent tous diverses difficultés. Kn vertu de leur nature môme, les catégories de la pensée déprécient certaines des expériences les plus directes et les plus saisissantes de la réalité et de la vie et refusent d'en tenir compte. L'idéal desopérations de la pensée est, comme celui de la volition, un idéal de médiation ; ces deux idéals sont des idéals de certitude et de réalité ; mais dans ces expériences singulières et concrètes où la certitude atteint son plus haut degré et qui sont plus directes que toutes autres, les catégories générales de la pensée et les interprétations universelles de la logique se trouvent précisément être formelles et inadéquates. Elles n'épuisent pas la réalité.

20. L'appréhension passe alors, d'un mouvement rapide, sur les opérations cognitives, et les dépasse, pour atteindre une nouvelle immédiateté. Elle s'incorpore dans un nouvel aperçu de la réalité. D'une part, les opérationsde la pensée discursive érigent leurs principes en vérités intuitives, en données immédiates de la raison, d'où a disparu ce que la pensée comporte d'indirect, de lointain et de discursif. La présupposition de l'implication logique devient le postulat de la raison pure, et la réalité dévoile à l'intuition rationnelle sa nature intime. De la sorte, l'intuition du réel prend une forme rationnelle.

• D'autre part, la médiation de la vie active poursuit un idéal semblable ; elle cherche, elle aussi, à assurer une validité absolue et définitive à ses injonctions de se conformer à un code de morale. Elle atteint également son idéal au moyen d'une nouvelle immédiateté et d'une nouvelle vision directe, au moyen d'une intuition des règles pratiques ; mais elle l'atteint par une méthode qui, ainsi que nous l'avons montré

d'une manière détaillée (1), est Tinverse de celle que suit laraison théorique. Elle érige en postulats ses fins, ses valeurs et ses biens, et met de côté les moyens par lesquels ces biens s'obtiennent. Les fins conditionnelles et relatives deviennent des valeurs absolues, qui semblent être imposées par la nature même des choses et dévoiler l'essence du réel sous la forme d'un système de biens pratiques.

21. {L'interprétation du réel prend donc, par cette double méthode, un nouvel aspect : elle passe du domaine de la pensée discursive dans celui de l'appréhensioH intuitive hyperdiscursive. Mais chacune de ces méthodes^ par suite du fort contraste qu'elles présentent entre elles, ne permet que la réalisation d'un idéal partiel. Dans l'une, l'idéal est un idéal d'implication rationnelle ; dans l'autre^ un idéal de conformité pratique. Chacune est absolue, dans la mesure indiquée par ceci, pour ses propres opérations et son propre contenu, mais inapplicable aux opérations et au contenu de l'autre. Il en résulte, comme nous l'exposerons plus loin d'une manière détaillée, qu'il se manifeste une opposition profonde et irrémédiable au cours du développement des systèmes philosophiques où l'on donne à l'interprétation une forme réfléchie. De même qu'une simple apparence raisonnable chez l'individu ne sugg-ère ni n'impose l'impératif pratique, de même, dans la théorie, l'idéal d'un système rationnel, exprimé dans une série de catégories théoriques, ne suggère ni n'impose le bien idéal de la vie de désir et de volonté. Le rationalisme, qui est fondé sur l'intuition de la « raison pure », a un rival dans le volontarisme, qui repose sur l'intuition de la « raison pratique ». L'interprétation, prenant deux formes, l'une dans la raison, l'autre dans la conscience, ne résout pas le dualisme de la vérité et de la valeur, même au stade de l'intuition.

22. Il faut qu'ici encore l'imagination vienne à la rescousse, comme elle a fait à un stade antérieur, où la connaissance était gênée par son propre mécanisme. Elle détermine une réaffirmation des deux idéals des opérations médiates, et

(i) Voir Thought and Things, tome III, « Interest and Art w» chap. VIII, secl. i8 et suiv.

I, INTIKI-UlVrATloN INDIVIDUELLE 3t

les fond ensemble, sous une forme instantanément ré.-ilisable, dans uit mode [)lus lar^e d'immédiateté, celui de la contemplation esthétique. De même ({iie, du côté fonctionnel, Ich opérations mentales, délivrées de la contrainte étroite de Targ-umcntation, reviennent à une immédialeté d'appréhension directe, de même l'interprétation reprend les données de la connaissance, en môme temps que celles de la valeur, et les réunit en un ensemble susceptible d'une réalisation directe.

Nous approfondirons plus loin la question de savoir quelle est la signilication du réel tel qu'il est révélé par la vision esthétique. Il y a seulement lieu de faire remarquer ici qu'elle est fort étendue, vu qu'elle aboutit à une réalité de conciliation et de plénitude. Le réel de la contemplation ne manque d'aucune des données sur lesquelles sont érig^és les idéals de la vérité ou de la valeur : il ne manque ni de la généralité de la connaissance, ni de la singularité du sentiment, ni de l'objectivité ni de l'intimité des pôles du sentiment du moi : tout cela est compris en lui. L'interprétation à laquelle il donne lieu, dans l'histoire de la pensée, doit donc être véritablement synthétique, et non pas simplement éclectique, quoiqu'une telle synthèse soit souvent contrefaite par l'éclectisme au stade supérieur, de même qu'elle est contrefaite pas le mysticisme au stade inférieur. Il faut se rappeler que la progression qui mène à la vision esthétique se caractérise par des changements réels dans la motivation de la connaissance, et que c'est seulement en manifestant un besoin aussi réel de synthèse que l'interprétation correspondante peut se justifier au point de vue de la réflexion. Le mouvement de la conscience est un mouvement de « semblance » supérieure, où les motifs du contrôle parviennent à un nouvel équilibre ; c'est de cela que doit s'inspirer l'interprétation esthétique pour être pleinement valable. Notre propre interprétation, que nous exposons plus loin, dans la 4® partie, est fondée sur cette vérité.

Page 1