X\II
J.a raison i-ii est tivs-sini|>l»' : Ions ceux «iiii possèdent les i)rin(ii)i'S fondauM-nlanx de IVnalsse inflnitesnïiale ont en maintes lois l'occasion de reconnaitre (|n'nnc démonstration rlcmentan-e. lors(|n'ell<- porte sin- anii'c chose (pie snr la |>artic elemcnlaiic di' telle on telle science, est presque toujours plus dillicilea saisir (pie la démonstration analytique équivalente. Soit dit en passant, si dans l'enseiji^nemenl des Matliématiijnes on tenait plus compte de cette observation, on éviteriil ,in\ jeunes t^^t'iis hieii des fatigues, bien des efforts en pnr<' jxTte. en li's iiiiti.int beaucoup plus tôt (pTon ne le fait à l'usat^e de r \nal\ se. I,a dillicnlté dont je pai'le liait d'une disj)roporlion dissonante qui existe entre la cliose à demonti-eret linstiument de démonstration. Elle existe j^our lUie iiitelliu«'nce déjà préj)nrée par de Ioniques études antérieures, mais «'lie est naturclh^ment ceiituj)le pour un esprit non cultivé en ce st'us : elle est telle, qu'elh» lebute les per.sonnivs (juintéress<' le plus l'étude de 1 i nature.
Si ce (juc nous disons est presque évident déjà lorstpi'il s'agit de l'interprétation de phénomènes qu<' chacun a tous les jours sous les veux, dont il est témoin à tout instant, a plus forte raison c<'la s'appli(pie-t-il a linteipretation de phénomènes (jiii. au contraire, échappent à la \ ne du grand Il OUI lire; el . p<Mir me résumer, pour me tenir dans mon sujet . !<■ ( r<tis lie pas me I rom|)er en disant (pi'eu dépit des elloris louahle^ (pu «ml ele faitsdt'jà j)ar (piehpies sa\ants, il n'est ni possihle. III en (iiioi cpie ce soit utile de clieichei' a donner la loiiiK- élément lire a une e\|)osilioii de la rhennodx n unique, de^llllee. en p.iil ie dii moins, a a PI lorler des données noii\ »1m's à la science et desl mee. pir suite, a n Cire lue que par d<'s lecleiiis de|.i milles aii\ piiiicipes londaiiieni aux .
In m abstenant t omplelemeul de < c genre de dcinoustralions, j'ai cherche .1 evihr tonlelois aussi lixiis jircci.scnienl
opposé, qui consiste à employer des moyens par trop puissants pour démontrer ce qui est relativement simple. Pour atteindre ce but, j'ai cru pouvoir sans inconvénient modifier la méthode généralement employée aujourd'hui. Je donne ici quelques développements à ma pensée, de crainte qu'elle ne soit mésiiiterprétée.
Dans tous les ouvrages, didactiques ou non, d'Astronomie, de Mécanique rationnelle, etc., on commence par construire un ensemble d'équations douées du plus haut degré possible de généralité et renfermant implicitement tous les problèmes qui se présentent dans la science ; puis on modifie les uns ou les autres des termes qui y entrent, et on les approprie ainsi à la solution de tel ou tel cas particulier. C'est à cette méthode d'exposition, et j'ajoute surtout d'investigation, que nos sciences exactes doivent leur solidité, leur grandeur et leurs plus beaux développements. Elle a été appliquée sous la forme la plus remarquable dès la fondation même de la Thermodvnamique; et c'est, il faut bien le faire ressortir, ce qui a donné, dès l'abord, à la nouvelle doctrine son caractère indélébile.
Tant qu'une science ne repose pas sur une assise solide, tant qu'elle n'est pas arrivée à un degré de développement suffisant, ce serait la compromettre, et en tous cas en retarder la marche, cpie d'abandonner une méthode aussi féconde et aussi sûre. Dans l'état actuel de l'Astronomie, de la jMécanique, une telle prudence n'est plus nécessaire, et l'on peut, sans aucun danger, suivre une ligne d'investigation précisément opposée; au lieu d'aller du général au particulier, on peut, dans certains cas favorables, quoique exceptionnels, aller avec fruit du particulier au général. C'est, s'il m'est permis de citer deux de mes travaux antérieurs, ce que j'ai réussi à faire dans ma Théorie analytique élémentaire du gyro-
scopc . ' I i'\ dans mon Miinoire sur les conditions d àjiiihbrc et sur la niiture prohable des anneaux de Saturne i"^). Vax (oiislriiisaiit (lii-cctcnu-iit les c'(|iia(i()iis spcc ialcs à (liacjuc ( as, je suis |)ar\('iin, si je ne nie lais ilhiMon, a nu-llre à la port ce tics iK'rsoiiiH's (jiii possèdent seulement les pi'emiers éléments du C.aleul infinitésimal deu.v problèmes dont la solution est ineontestahlement trés-dillieile et très-compliquée lorsqu'on suit la inarclie iii\erse.
J ai pense jiouNoir proeéch'r de même (piant à 1 une des hranihes au moins de la Thermodynaiiucjue. M. (Jausiusasu lui donner dès rorigine une forme classique qui lui restera desoiinais; en m'exprimant ainsi je ne fais qu'être juste et je ne léserai les droits de pcrsoinie. jM. Zeuner de son côte, dans son hel Ouvra<;e, a respecté cette forme et Ta admirablement délimitée; il a a[)proprié son exposition à renseignement en lui donnant ce degré de clarté qui est le propre dv tous ses écrits. Dans un ou\rage comme celui (jue |e |)ublie, j'ai pu. par suite, déroger sans crainte à la méthode générale, la ou j'en ai reconnu la convenance; j'ai pu étal)lir directement, j)ar exeniple, la théorie des gaz, des vapeurs saturées «t suichauiiées, sans lascpiei* (pie les équations jxiilent en ii'-n ni de leur généralité, ni de leui" précision. Les a\a!itages essenlielsde cette manière de procéder (onsisti ut nonsculfineiit ,1 r<iidre j)lus iaciles, j)lus saisissables, les abords d une tlicoric, in.iis encore et surtout à nous j)ermettre de sin\r<' sans cesse, de .v/z/e* ///c/\ si [c puis dire, la réalité pli\sicpic {\{-^ plicnonieiies a travers la coinj)licatioii des s\ mboli'S ali^cbriipies. (^est a (cla, il me semble, (pic doit siirlout \ iser
(') Annoln de l'Ohstrvatoirc ilr Paris, t. I\, in-'|", iS(iS, liliiiiii ii- Ciaulhicr- Villnr».
;'j tu i°, iS-ï, lihruirie (;uutlii(.r-\ illars
le chercheur qui veut étudier la nature, et qui par suite tient à ne pas convertir un problème de Physique mécanique en un exercice de Mathématiques pures.
Je viens de dire non ce que j'ai fait, mais, beaucoup plus modestement, ce que j'ai cherché à faire. C'est au lecteur de juger dans quelle mesure j'ai réussi. Il y a deux démonstrations que je me flatterais en vain d'avoir rendues faciles à saisir : l'une concerne la Proposition II de la Thermodynamique, l'autre porte sur un théorème de la détente des vapeurs sans rendement de travail externe. Dans plusieurs écrits antérieurs, j'avais tenté de donner à ces démonstrations une forme abordable au grand nombre des lecteurs. Je me suis aperçu alors combien il est dangereux de donner une apparence facile à ce qui est difficile dans son essence même. Le grand nombre, en dépit de mes efforts, n'a néanmoins pas saisi, et ceux qui sont exercés aux difficultés de l'Analyse ont jugé mes démonstrations imparfaites ou insuffisantes. J'ai pris, dès ce moment, le parti unique à prendre : c'est de ne m'occuper absolument que de démontrer juste, n'importe la route suivie.
Dans la plupart des ouvrages de Physique modernes, quand il est question des effets mécaniques de la chaleur, de l'électricité, etc. , on a coutume de poser comme une vérité acquise que les phénomènes qu'on attribuait autrefois à des principes impondérables ne doivent plus désormais être considérés que comme des mouvements de la matière pondérable ; on affirme même que c'est la Thermodynamique qui a mis hors de doute la justesse de cette interprétation. J'ai publié, en 1868, un Ouvrage étendu et spécial ('), dans lequel j'ai fait ressortir
(') Analyse élémentaire de VUnivers. i volume grand in-S", iS68, librairie Gauthier-Villars.
rinsuffisaiicc, les cùlcVs faihlos, l.i partie ivrlleinciil fautive de ictte sMillic'se. l'eiidaiil les six années (jui se sont écoulées <l(M)uis la nuhliralion de ce ].i\re, j ai eontiiuié de travailler et de <.7/c/r//er en tous sens, sans anenn parti pris; non-seulelueiit je ne inc ^uis lieui'le contre aucun lait en opposition a\«'e les iiléesquej ai exposées, mais j'en ai trouvé un grand nombre (jui les confirment pleinement. Je me hâte toutefois de le dire : présentées et emjiloyées comme elles l'ont été par (juehpies-uns des grands analystes qui ont fondé la partie mallieniatiipic (.\c la 1 licnnodvnamicpie, les interprétations iilatixes à la nature de la chaleur ne renferment absolument riin (jui soit contraire à une philosophie saine et rationnelle. Quel que soit le sort que leur réserve l'avenir, et alors même que. comme j'en ai la conviction, elles ne répondraient point à la \erite, elles n'en demeureront pas moins des points de repère brillants (pii auront dirigé la marche progressive de la science, l'iises en ce sens, ces interprétations sont des questions de lait pnri's et simples, «pii indid)ital)lem(.'nt rece\ront des faits leur sanction ou leur réfutation, l.lles n'ont rien absolument de connnun a\ec l'erreur fondamentale (pi'on in a déduite généralement, et dont on j)rétend rendre la Thermodvnamicpie responsable. \)r ce cpic la clialciir, releclricilc, la linnièri* seraient des nioin cmenls \ancs de l'atome inalcnci, on a coiK lu ipic le nioiiv <-ni(iit en gênerai ne |•elè^e (pie (In niouNcnienI , (pie la l'Oiicj: proprement dite n a auciuie (Mslence réelle dans l'I .\i\rus, (pie la graxitation ellemême n Vsl (pic la ( ()nsc(picnce d un moUNcinenI iinisible des atomes dans l'espace, (pie les C.oiu's, cpicls (pi ils soicnl, ne sont (pic la l'csiill.inlc d niic niiillilii(lc de particules (pu se ponsse/t/ les unes les .iiitrcs. C'est coiili'e un matérialisme au.ssi r.idical (pie mon ()uvraged<' iSTtS c>l, et restera, |e 1 t'sj)ère, nue protestation enei'gi( pic. l ne telle doc tn ne, je h' dis
ici à haute voix, est un non-sens inouï dont eussent été honteux Kpicure et Lucrèce, s'il leur avait été donné de connaître la dixième partie seulement des faits exacts dont dispose le métaphysicien du xix^ siècle. Elle restera une tache dans l'histoire de la philosophie de notre grande époque scientifique.
Je le répète, les interprétations qu'ont données, entre autres, et notamment, Rankine et M. Clausius, quant aux phénomènes de la chaleur, n'ont absolument rien de commun avec la prétendue grande synthèse que je stigmatise dans les lignes précédentes, et, si on les considère de près, on reconnaîtra même qu'elles lui sont bien positivement contraires, quelque différentes qu'elles soient d'ailleurs entre ellesmêmes.
J'ai dit que d'après moi ni l'une ni l'autre de ces interprétations ne répond à la réalité des faits. Quoi c^u'il eu soit maintenant du plus ou moins de solidité des preuves que j'ai données à l'appui de cette assertion,' j'ai pris le parti de bannir de l'Ouvrage qu'on va lire tout ce qui de près ou de loin pourrait ressembler à une hypothèse de Métaphysique; et je me suis, à l'occasion, borné soit à renvover à l'Ouvraire cidessus, soit à faire quelques digressions purement critiques, pour reposer l'esprit du lecteur. On me saura cjuelquc gré, j'espère, d'une telle réserve. Il m'eût été très-facile de traduire en symboles mathématiques la partie essentielle de la doctrine cpie je crois vraie et de les substituer à ceux qu'on tire de la doctrine que je crois fausse. Cette substitution m'eût étrangement facilité un bon nombre de démonstrations, notamment celle de la Propositioi^ II. Ainsi qu'on le verra, la difficulté de cette dernière repose à peu près exclusivement sur celle que présente la conception même de ce qui constitue la Température. Lorsqu'à une notion tout à
XWIII -
fait giMuialo, Mi;iis ncrossairciiuiit plus ou moins vague, on suL^titiir it I uiK- li\|)otln'S(' particulitTL' renfermant d'une manière ou d'une autre le principe de la conservation du travail sous forme réell<' ou potentielle, toute diificulte disparait.
Le lecteur trouvera, sans doute, la partie i)il)liograpliique de montraxail très-pau\re. A i)art (pielques noms propres, (pii arrivent forcement sous la plume lorscpi'on parle de la Tlierniod\ namiciue, je n'ai renvoyé en quelc[ue sorte à aucune source, à aucune pièce justificative, comme on dit. Cette manière de laire, que j'ai suivie de crainte de commettre parfois des injustices, bien involontaires, présente en thèse générale, je le sais, un double danger, surtout lorsque l'auteur lui-même prétend apporter une quote-part nou\ elle au développement de la science. Elle l'expose soit à sendjler s'emparer du bien d'autrui, soit à présenter comm<^ déjà connu ce qui, au contraire, est neuf. Au cas particulier cependant, le danger que je signale est à peu près nul. Il y a peu de sciences dont l'histoire ait été faite, dès son origine, sous une forme plus inleressante et plus exacte (pie celle de la 'f herniodvuami(pie, et c-ela déjà par ses fondatinu's mêmes. L'Ouvrage de M. /euner, arrivé jilus tard (2''' édition, publiée en i8(j()}, est un modèle du genre, comme esprit (ré([uilê et de conscience dans les citations. (",ha( un, en lui mot, a ou main les éléments historirpies neeessaii'es. l'",ii ce (|ui lonccrne la i>ait personnelle (|iie je puis avoir, ) ai doue pu sans nul souci la n<»\«'r dans reiisemble (le IVx pi )si t ion . et nie lier .1 mes lec teurs (pu sauront aisenn ni distcrner (c ipii peut m aj)partenir, et surtout ( f (pii ne iii'.i|)partient en aucune laçon. Sauf (pieKpies rares cxeeijlKnis (|in mdnl ele daulanl j)his sensibles (pi elles partaient d'un ciile d'oii |)récisémeiit je ne les attend us pas, j'ai toiijonis en li op a me lonei' de I a bien \ eil lance du public
compétent pour ne pas m'y confier pleinement en cette occasion encore.
L'alinéa précédent renferme une espèce de contradiction qui n'aura pas échappé au lecteur, mais qui n'est qu'apparente et qui dérive de ce que, dans l'appréciation des éléments constituants du progrès scientifique, je me place à un point de vue autre que celui d'où l'on part d'habitude. Pour le faire ressortir, je me permets de faire, quant aux questions de priorité scientifique et à leur valeur, quelques réflexions que personne ne trouvera déplacées dans cette Introduction.
Lorsque le domaine de la science s'enrichit d'une conquête nouvelle, qu'il s'agisse de la fondation d'une théorie, ou d'un principe, ou d'un ordre de faits jusque-là encore inconnus, on voit d'ordinaire poindre de côtés et d'autres des réclamations de priorité qui semblent prouver que l'inconnu était connu déjà; puis aussi, selon le cas, interviennent les érudits proprement dits et exclusifs, qui font à leur tour reculer encore, et souvent à perte de vue, la date de naissance qu'on croyait d'hier. Le public, toujours porté à croire au plagiat, après avoir exagéré outre mesure le mérite de Yinventeiœ, ne manque pas alors de le rabaisser peu à peu en raison directe du nombre des réclamations, et l'on entend répéter par chacun ce dicton : Il nj a décidément rien de neuf sous le Soleil.
Tant qu'il ne s'agit que de dégrossir la question en litige, le rôle du critique est ordinairement facile.
En ce qui concerne la constatation du caractère réel et positif d'une découverte quant aux dates, l'un des meilleurs critiques de notre temps a posé une règle dont la justesse saute aux yeux : « Dans l'exposé historique que nous nous proposons de faire des origines de la théorie ondulatoire de la lu-
mi»'!"!'. iKMis liiisM-roiis ciititTcinciil de tùlf les (jucslioiis d'éiiiditioii. ft nmis lions :d)sti('iidi"()iis de n'clicrchor dans les <>ll\ lMi:»s des j»liil()sni)lics de I ;iiil i(|iill(' cl d('^ SC()l.isli(|ilcs dll ni(»\('ii âge les gcniu'*- des dc(<)U\('rt('s iiiodci'iics, si toutefois ils \ cxistcii! : une pareille éliiile, inléressaiitc sans doute pour riiisloiiv, l'est fort peu au point de vue seientifique, et nous (Mitraillerait lioi's de noire sujet. Nous nous tiendrons à ce priiK ipe, (jiii consiste à regarder comme le fondateur d'une llicorie. non pas l'antenr clie/. (|iii l'on découvre un a]>crçu pins ou moins \ai:ne, mais celui <pii le premier a su lii'C!' un coijis de doctrine scienlificpie de ce tpii n'était avant lui (pi'une li\potlièse sans fondement sérieux ('). » Ce cpie dit \ erdet de l'histoire de la théorie ondulatoire de la lumière j)eut et doit s'étendre à la découverte de n'importe quelle théorie, quelle doctrine, quel ensemlile delait-i. (.hacun compi'cndr.i ponr(juoi je cite ici les paroles de Ycrdet. Doue dune mémoire sans pareille, il possédait le corps entier des sciences modernes et anciennes; il fut non pas l'un des savants les plus érudits, mais peut-être le plus érudit des savants de notre t«'mps : l'érudition chez lui était une seconde nature. ]\Iais à une nK'inoire admirahle il joignait une intelligence lucide el péïK'tranle. (jiii lui permettait de coordonner les trcsoi's de laits recueillis jiar lui ; el, (pialiîé sans la(|iicl le toutes les autres perdent leur \alenr. lliounne moral était à la hauteur de l'homme inlc||(( iiicl : \ erdet fut le caractère le plus lo\ al et le jtliis eniienn de rin|ustice (pu se put rencontrer, ('est la reuiiKni (le tontes ces (pialit(''s (pii a lait de lui un ( rilupie accompli . I .e prêt «pte (pi il donne peut ser\ ir de rc^le ahsolue et «'«■iK'rale. .Si l'on s \ coiilorinait dh ilulnde, le lerr ain de la
(') Of.utrn i/r / cntrt, t. V. {l.rrorn i/'O/ilii/uc c.rnéninrntulr profeisées à f EcoU
Science serait promptemeiit débarrassé d'un bon nombre de réclamations mal fondées. En l'appliciuant avec équité, il n'y a pas moyen de concevoir de doutes sur la date réelle de naissance de la Thermodynamique, par exemple.
De toutes les propriétés, celle de la pensée est certes la plus sacrée; de tous les vols, celui de la pensée d'autrui est le plus odieux. Dans l'histoire de nos sciences physiques ou exactes cependant, des exemples de rapts bien constatés de ce genre sont, on peut le dire avec satisfaction, fort rares. De violents débats, je le sais, se sont élevés à plusieurs reprises sur le domaine paisible de la Science, au sujet d'accusations de cette nature ; mais rarement l'accusation et les débats ont eu d'autre fondement que l'ignorance et la passion des criticjues. Comme exemple mémorable et caractéristique, je rappellerai la querelle qui s'est élevée au sujet de la découverte du Calcul infinitésimal, non entre Newton etLeibnitz eux-mêmes, mais entre leurs contemporains, disons plutôt leurs partisans quandmême et passionnés. On sait aujourd'hui parfaitement cpi'aucun de ces deux grands hommes n'a volé l'autre : j'emploie à dessein le terme injurieux qu'on se jetait réciproquement. Tous deux ont fait la découverte à l'insu l'un de l'autre. Si les critiques de l'époque eussent possédé seulement les notions élémentaires nécessaires pour discuter, ils eussent reconnu aisément cjue les méthodes et les points de départ de ces deux génies sont si complètement différents entre eux, cpi'ils ont conduit, on pourrait presque dire, à deux calculs infinitésimaux distincts, et que pas un soupçon légitime ne pourrait être conçu quant à l'origine parfaitement indépendante de ces deux formes d'une même science.
De nos jours, la critique se fait, sinon toujours avec plus de conscience, avec moins de passion, du moins d'après des règles plus sûres. Aussi les débats de l'espèce dont je parle de-
— WMI —
viciiiH-iil-iU peu frccjiicnts, l'I, lorscju'ils se produisent. lU sont pionijilcini'iit Iraiiihcs sous une forme rqiiilaMc.
J'ai (lit (HIC le rùlc du cnlniiic est aise tant (ju d iic s'aj^it (HIC de dégrossir la (picstioii dCpcxpic ou de pi'oprictc d une (li'CouN citt'. Il cesse d'en être auisi, el ee rôle ile\ ient des plus difficiles, des plus délicats dés qu'on cesse de consiilérer les Annales des Sciences comme une sorte de rep;islre exclusif de liâtes, des cpi'on \eul peser lu valeur de chacun des éléments (|ui ont aidé à constituer une science nou\elle; et il me semble ipii' c'e.t surtout là (juCst la nnssion d'un cnlicpie séi'ieux.
Il est tres-rai"<' (ju une <;i"an(le décou\(Mte soit laite dune pièce pal' un seul clierchciir. Il arri\e prescjue toujoiu'S que plusieurs esprits sont amenés par un enscMuble de causes comnuuies, (ju'on poiu'rait appeler les besoins d'une époque, à s'occuper en même tc^mps et à l'insu Ic^s uns clc^s autres d'un même sujet; un but comnnui se tr(ju\e ainsi atteint à des uitervalles de t(in[)s parfois foi't l'approchés. C/estcecpn a lieu sous la lornie la plus frappante cjuant à la rhermocb naniicjue. Le rcMe d'un c riticpie réel et sérieux dcNient en pared cas tout autre cpie celui d un simple enrei^jistreur de dates.
Et cependant, lonstatons-le d'abord sous ionne diiiressi\e et a\ec re^n'et, I ii.ibilude de jauger le mérite des sa\ants par les dates senli's pi-e\anl parmi le pidilic en i^ciieral et même parmi bon iiondire de personnes compétentes, l n tel arrive un an. un mois, mi joui" plus lard cpie tel autre au nu-me but. niais il \ arri\e loxalement, en sni\aiit une autre route, il montre le but ■^ous nue tout autre lac e eue ne I axait lait son deNaiMier; pour la i^rande majorité du public, c fst ce dernier nr-anmoins (pu est seul le i;/(i/i(/ homme: son nom seul iiKllIe deire (<inser\e. l'en de liersonnes se rendent bien « ompte de la déplorable inlliientc cpi'a de nos jours cette manière de jil^er sur la marche des s( lences en i;eneral. l.lle a
pour résultat immédiat de faire du domaine si paisible et si grave de la Science le théâtre d'une espèce de steeple-chase, où le mérite unique est d'arriver le premier au but, ce but fût-il imaginaire. Chacun, craignant d'être devancé et, par conséquent, spolié, se hâte de prendre date et de mettre au jour les produits, la plupart du temps non mûrs, de ses recherches ; un fait avancé aujourd'hui est remplacé demain par un autre tout contraire, sans qu'il soit désormais possible à qui que ce soit de discerner cpiel est le vrai. Les travaux doués d'ensemble et de cohésion deviennent de plus en plus rares; il faut un courage réel pour garder en portefeuille pendant tout le temps que coûtent la rédaction et l'achèvement d'un gros volume, pendant trois, quatre ans parfois, les éléments inédits qui doivent donner à l'œuvre une valeur. Que clis-je! les lecteurs eux-mêmes de tels ouvrages, quelles qu'en soient la nature et la portée, deviennent de plus en plus rares. Habitué à recevoir la science par fragments épars et sans lien, chacun finit par redouter de souder entre elles les choses cpii sont en rapport. Certains écrivains, même fort en renom, de critique périodique, peuvent sans crainte, lorsqu'ils sont embarrassés de produire de la matière à temps voulu, copier des pages entières de tel livre moderne trop sérieux, sûrs c^ue personne ne se doutera du plagiat.
Nous disons qu'il est rare qu'une grande découverte ne soit pas faite vers une même époque par plusieurs chercheurs à la fois ; mais il est tout aussi rare que chacun la fasse sous la même forme, que chacun, au contraire, ne lui imprime pas son cachet spécial, original, dépendant de la tendance de son esprit, de ses aptitudes, de son espèce de culture scientifique. Cette simultanéité dans les résultats des recherches, loin d'être indifférente quant aux progrès de la Science, en constitue, au contraire, une des conditions les plus frappantes; et, quand il
XXMV
.s':i«'it siiiioiil tl<' la loïKlalioii d iiiic diK tniic, d une llicorie, d'iiii |)rinii|)<' ii(>u\i':m, on pciil diiv (jnc la pose n'est réelleinciil solidf <'l iiicl)i'anlal)l<' (|iic i|iiaiid cllf a ainsi r<'<;ii la s;iii( Imii de pliiMcin's Mcnsciiis a la lois. L liisloiicii sans doute doit toujours soij^neiiscnicnt rcclicrciR'r les dalrs j)rccises qui rrnondcnt (liez K's uns et les autres a reelosion de la vérité, mais la (jneslion de dates doit néaiunoins passer au si'coud plan. La nnssion piineipale du criticpie est d'apj)récier conscieneiensenienl la \aleui" inli'inse([ue de la j)ait (pie eliaeuii a appoitee a retlitiee nouveau, de faire ressortir ( <■ (pi'elh' a de pai'ticulicr, d ()rii;inal, ee cpn, (piant au sens (pi elle a, la sepaïc ou la ia|)pr()clie des idées qui ont eu cours jusipie-là. C'est ne pas saisir resj)rit même des sciences, son caractère faraud et ele\e, (pie de s'attacher trop exclusivement à une (picstion de piMorité, ([ue d'assimiler la tlate d une propriété intellccluelh,' a celle de la prise d'un brevet d'in\ cntion.
La mission de la critique scientifKjue ainsi comprise de\ienl sans doute très-difficile. Plus d'une qualité spéciale est nécessaire à celui (jui veut la remplir; deux, entre autres, et pres(pie ( ontradictoires, sont in(lis|)ensal)les. Il laut j)ossé(ler au ( omplct la science dont on \(Ul tracer la marche, au point de Nucdcs iiidi\ idii.ilites (pii \ ont coucouni. et il laut être en (|ii(l(|in' sorte in<li(J'crcnt ,\. cette science. Il I lUt ne pas inteiNcnir soi-même dans son (le\elopj^ement. Celui t[ui s'occupe hh-même d Un sujet et (jiii le tra\aille de façon à retendre, A le compléter, suit, en elïet, toujours la roule cL la méthode (pii sont le plus en liaiinonie avec ses aptitudes, avec sa disposition d esprit ; et, au hoiit d un certain temps, d lin de\ Kilt dillh de. sinon unpossihle. d apprécier les (eu \ res (pu se sont produites, ,1 I aide d une met i iode di lièrent e ci sur uni' autle \oif. h.iiis les ails, on peut le reiiiaiipier mille lois, les (iilnpies 1rs iiKjuis justes, Ics plus exilusils, sont, .1 de rares
exceptions près, les artistes eux-mêmes ; mais ce qui est frap- })ant clans le domaine des arts reste encore en partie vrai sur le domaine de la Science.
Les considérations précédentes, si j'ai su les présenter clairement, expliqueront et légitimeront le parti que j'ai pris d'être très-sobre de jugements et de citations bibliographiques. La partie historique et philosophique du développement de la Thermodynamique est intéressante au plus haut degré ; je n'ai toutefois pas osé m'en faire l'écrivain, de crainte d'obéir parfois trop à mes tendances d'esprit particulières et de ne pas rester assez juste à l'égard d' œuvres qui s'écartent trop, par la forme et le fond, de celles que je me suis habitué à considérer comme des modèles classiques.
En terminant cette Introduction, je me fais un devoir de remercier tous les lecteurs de mon Edition précédente pour l'indulgence qu'ils m'ont témoignée. Par des raisons qui feraient rire à bon droit, mais qu'il est inutile de relater, cette édition est devenue un chef-d'œuvre d'incorrection typographique, à ce degré que, quand je me suis trouvé yb/ce de la relire pour voir ce qui méritait ou non d'être conservé dans une édition nouvelle, je me suis vu maintes et maintes fois arrêté tout court, ne pouvant plus déchiffrer mes propres équations.
A ce point de vue du moins, je puis, sans manquer de modestie, dire que cet Ouvrage ne méritera plus de reproches. Le nom de son éditeur et de son imprimeur est un garant suffisant de l'exécution typograj^hique.