‹ Théorie nouvelle de la métrique arabe, précédée de considérations générales sur le rhythme naturel du langageChapitre 2 sur 22 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Bien que la métrique arabe ait déjà été en Europe l'objet de travaux nombreux et étendus, on conviendra que jusqu'à présent il n'y a eu que bien peu de tentatives pour en faciliter l'étude et surtout pour en découvrir les lois et les origines. Les savants qui ont traité de la prosodie arabe se sont, en général, beaucoup moins occupés d'en rechercher la vraie nature que d'en exposer les règles d'après les ouvrages originaux. Or, on m'accordera que ce n'est pas chez les auteurs orientaux qu'il faut s'attendre à trouver des vues systématiques, ni même des observations de détail propres à nous éclairer sur les problèmes délicats de la versification. Tout ce que nous pouvons leur demander, c'est la matière -, A nous de la mettre en œuvre. Leurs écrits sont d'excellents répertoires de faits naïvement consignés; à nous de les coordonner et d'en tirer des conclusions scientlGques.

Si, d'une part, on n'a rien fait, Ewald excepté, pour péné- J. As. Eurail n°5. (1876.) 1

trer dans la constitution intime des mètres nrabes , de l'aulri;. on s'est trop l)âté d'en identifier les éléments à cemi de la métrique classique. Il en est résulté une transcription dont nous apprécierons plus loin l'extrême inexactitude, et sous laquelle il devenait impossible non-seulement de reconnaître lerhythme du vers, mais encore, bien souvent, de constater b présence d'un rhythme quelconque. Aussi Freytag, dans le gros volume qu'il a consacré à la prosodie arabe , avoue-t-il qu'il nous est difficile de concevoir ce que pouvait être un vers arabe, et suppose-t-il avec raison, comme nous le verrons, que les longues et les brèves, qu'il rend par les signes usuels — et-j, devaient ne pas toujours avoir la même durée. C'était là une hypothèse féconde qui, examinée de près, l'eût peut-être conduit à la vérité. Il se contentade l'émettre et passa outre : dans son opinion , les variations de durée dont il soupçonnait l'existence ne devaient pas être appréciables pour une oreille européenne; il fallait donc les négliger dans la pratique. C'est pourquoi nous voyons Freytag transcrire constamment les mètres arabes en longues et en brèves usuelles, et c'est ce système qui a prévalu jusqu'à nos jours.

Depuis Freytag, aucun efTort n'a été tenté pour répandre un peu de lumière sur cette question, et nous devons constater que les plus récents travaux, comme celui de M. Coupry, ne contiennent rien qui ne se trouve déjà dans la Dantetlang der arah'uchen Venknmt.

L'ouvrage de Freytag parut en i83o. Mais, cinq ans auparavant, Ewald, alors dans la fleur de l'âge, avait publié une étude fort curieuse sur le même sujet. Frappé , si je puis m'exprimer ainsi, de l'irréductibilité de la prosodie arabe, il y avait appliqué son esprit pénétrant , et les résultais auxquels il parvint donnèrent une solution très-remarquable du problème. Ewald, le premier, montrait que pour se rendre compte du rhythme des vers arabes, il fallait s'appuyer sur

les éléinents conslitutifs de tout riiytluue, l'arsis et la tlieaia, en d'autre* termes, le temp» frappé et le temps levé. U éLi- Uissait que dans tont pied arabe il y a un temps fort, quelquefois deux , et prouvait qu'en général \à où nous voyons une brève remplacer une longue, ou réciproquement, cela provient de ce que la longue ou la brève se trouvent dans un t«nps faiUe. Malheoremement, Ewald ne tira pas les conséquences dn principe qu'il formulait. 11 ne sut pas toujours distinguer la |dace des temp forts, et fut ainsi amené à une division erronée, et contraire à la tradition arabe, des pieds de certains mètres. De plu», il conserva ta notation des pieds en brèves et en longues usuelles, et ne put, conséquemment , donner, conune noua le ferons plus loin , une mesure rigoureuse des pieds et des syllabes qui les composent, ni en indiquer le véritable rhydune. 11 ne prescrivit aucune régie pour distinguer la plac« des teraps forts , de sorte qu'il fallait , pour la connaître . commencer pnr scander le vers à tâtons. Enfin , il passa entièrement sous silence la question de l'accentuation des mots et de ses rapports possibles avec ta formation des mètres. Malgré ces lacunes, qui, avouons-le, réduisent a bien peu de chose la thèse d'Ewald, sa dissipation n'en est pas moins très-supérieure, en ce qui concerne la théorie scientifique des mètres , non-seulement aux écrits de ses devanciers et à f^euK de ses contemporains, mais encore à tous les travaux .de ses successeurs , et il y a lieu d'être surpris qu'on n'en ait pas tenu plus de compte , car, il faut le dire , cette dissertation n'a pas trouvé d'écho dans les ouvrages spéciaux, et on a continué jusqu'à ce jour à suivre Frejtag ou h traduire des traités indigènes. Ce sont là des productions estimables , sans doute, et, du point de vue où se sont placés leurs auteurs, irréprochables. Mais comme elles sont restées étrangères au problème qui nous intéresse, nous n'avons pas à nous en

La théorie que je présente aux orienlalistea a l'avantage de conserver intactes les doanées des métriciens arabes , tout en les éclairant d'un jour nouveau. Fondée sur l'oluervation de» rappCHts étroits qui unissent la musique à la prosodie, elle noua permet d'apprécier les rhjthmes arabes, d'en découvrir les origines, et de montrer que toutes les irrégularités qui affectent les divisions du mètre ne sont qu'apparentes. En outre, elle fownit un petit nombre de règles pratiques grâce auxquelles il est possible en très-peu de temps, comme je l'expérimente depuis l'année 1871 à l'Ecole des hautes études, de reconnaître à coup sûr le mètre d'un vers donné, en dépit de tous les changements extérieurs que paraissent avoir subis les pieds qui le composent.

Je viens de parler des rapports qui unissent la musique à la prosodie. Ces rapports , personne ne les c<»iteste sans doute , mais, à ma connaissance, on n'a guère fait que les affirmer jusqu'ici, j'entends pour l'arabe, sans chercher à les rendre sensibles. Je crois aussi qu'on n'a pas encore convenablement signalé ' les phénomènes rhythmiqnes dont le langage est le théâtre, et qui, à mon avis, peuvent seuls rendre compte de la production spontanée des mètres chez les Arabes. Je ne puis donc me dispenser de présenter à ce sujet qudques considérations générales qui permettront au lecteur de se placer à mon point de vue et de juger en pleine connaissance de cause la thèse que je développerai par la suite.

* Voyez pourtant un curieux travail de Hupfdd, intitulé : Diu itciefache Grandgeiett dei Rhytkmal and Accents . oder diu Verhàllaits des rhythmischeii zum logiichen Priacip der mensckUchea SprachmeloJie, dans la Zeitschrip dcr rUatsclun margenlândischen Geielbclm/c, t. VI, p. 1 53 et suiv. Bien que les résultats autquels est parvenu Hupfdd diff^nt considérafalemeut de ceux que j'obtiens el soient surtout moins précis, l'idée fondamentale de sa théorie est aussi la mienne.

INTRODCCTION.

Ce n'est pas seulemeDt ia prosodie qui nous offre des rapports avec la musique. Le langage prosodique n'est après tout qu'un cas particulier du langage ordinaire, de la prose, La parole étant formée, outre les bruits qu'on appelle consonnes, de sons variant par la hauteur, l'intensité, le timbre, enfin par la durée, il est facile de prévoir que l'étude des lois physiques qui régissent ces sons vocaux doit rentrer dans cette partie de la théorie musijcale où l'on traite des sons en général et de leur durée. Une rapide analyse des éléments de la parole ne laissera aucun doute à cet égard.

Consonnes, voyelles.

Les organes vocaux sont, comme chacun sait, les cordes vocales, le larynx, les fosses nasales et la bouche, La bouche comprend les joues, le voile du palais , la voûte palatale , l'arcade dentaire , les dents, fa langue et les lèvres , et c'est du jeu de ces diverses parties que résultent les éléments de la parole.

Parmi les organes, les cordes vocales seules sont capables de produire des sons, et, avec i'aide de la bouche plus ou moins ouverte, des voyelles: tous les autres ne donnent naissance qu'à des bruits. Nous n'avons pas à insister longuement sur la définition du son et du bruit. Personne n'ignore que pour qu'il y ait son , il faut que les vibrations du corps sonore

transmises à la niasse aérienne soient régulières et périodiques;qu'au contraire, lorsqu'un obstacle s'oppose à ia régularité des vibrations , H n'y a plus son , mais bruit. Or, les cordes vocales réunissent seules les conditions requises pour la production du son. On donne le nom de voyelles aux sons vocaux et celui de consonnes aux bruits vocaux.

Il j a deux manières générales de former les consonnes i 1° en interceptant d'abord complètement le passage de Vair pour le laisser ensuite s'échapper brusquement; a" en retenant l'air de telle sorte qu'une partie puisse s'échapper pendant qu'une autre partie reste emprisonnée dans la bouche. La première catégorie comprend les explosives; la seconde , ies coniinaes. Ce qui caractérise les explosives, c'est qu'elles ne durent qu'un moment indivisible. En eiFct, ia consonne explosive étant produite par une explosion soudaine de l'air, tant que la bouche retient l'air, cette consonne n'est que préparée, on ne l'entend pas encore, et dès qu'on l'a prononcée, l'air s'étant échappé et la bouche détendue , la consonne n'exbte plus puisque sa cause a cessé d'être. Les continues, au contraire, peuvent durer aussi longtemps qu'on veut, puisqu'elles résultent d'un échappement continu de i'air. Cependant l'observation démontre qu'instindtivement nous n'accordons pas aux continues plus de durée qu'aux explosives'.

' J'iinlenda quand la continue est figaice ilans rortbogiaplic par un seul caractère. Sur k l'eitoublcmciit des continues, cf. S (les sjl-

Ces deux catégories offrent un caractère commun , celui d'être invariablement survies d'une voyelle ou d'une résonnance quelconque. En effet, dès qu'on cesse de prononcer une consonne, la bouche est ouverte, et l'air vibrant en liberté donne naissance à une voyelle ou à une résonnance. La consonne isolée est donc une abstraction.

Les voyelles, ai-je dit, constituent des sons. Les sons varient entre eux par la kaateur, ou nombre des vibrations doubles de l'air dans te même temps, par fintensUé, provenant de l'amplitude des vibrations, et enfin par le timbre, ou combinaison des différents harmoniques ' dont se trouve accompagné te son fondamental (je laisse provisoirement de côté la darée). Le timbre est conununiqué au son par le mode d'ébranlement de l'air et par la nature de l'instrument sonore. Aussi distïngue-t-on facilement le son d'un violon de celui d'une flûte ou d'un piano.

C'est à la forme de la bouche qu'il faut attribuer ie timbre particulier des voyelles, reconnaissahle entre tous. Le célèbre physicien Hehnhoitz a découvert que la bouche joue par rapport au son ie rôle de résonnateur, c'est-à-dire de capacité, d'une dimension déterminée, renforçant certains harmo-

' Quand on fail vibrer une corde de violon, outre le son foiidameolal, produit par les libralions de la conte entière, on entend des sons secondaires, appelés harmoniques, résultant de la subdivision nalureMé de la corde en moitié et en tiers , le8T|ueI.t sont animés de vibrations particulières. Helmholti a découvert que le timbré d'un son provient de sa richesse ou de sa pauvreté en barmoniques.

niques et étouflànt tes autres. Il a pu, au moyen de sphères creuses en cristal ou en cuivre, de diverse capacité, et ouvertes en un endroit, reproduire artïBciellement les principales voyelles en faisant vibrer à l'orifice de ces sphères des diapasons qui donnaient les sons fondamentaux de chaque voyelle. Ainsi, la production des voyelles est liée indissolublement à la forme qu'affecte la bouche au moment de l'émission de l'air. De là vient que si l'on chante la gamme sans faire varier une certaine ouverture de la bouche donnant la voyelle A, par exemple, on entend les sons successifs nt, r^, mi, fa, sol, fa, si, produits par les vibrations des cordes vocales, et avec chacun de ces sons la voyelle a , produite par l'ouverture de )a bouche. Il faut en conclure que , dans la voix , les sons musicaux proprement dits existent indépendamment des voyelles, sans toutefois perdre de vue que dès qu'il passe par la bouche tout son musical est forcément accompagné d'une voyeUe quelconque.

Cette faculté que nous avons d'émettre des sons musicaux indépendamment des voyelles fournit au langage un puissant moyen d'expression. Je veux parler des inflexions de la voix. Par exemple, si en prononçant l'interjection ah! on module deux sons formant un intervalle d'octave ou de dixième, on obtient une inflexion de la voix, très^ommune, qui exprime l'étonnement. On verra plus loin que l'accent tonique fait partie des inflexions de la voùi.

Helmhoitz a observé que l'émission d'une voyelle est toujours précédée et accompagnée pendant toute

sa durée d'un certain bruit, engendré par le frôlement de l'air contre les parois de l'arrière-bouche et de ta bouche. Ce bruit est naturellement une consonne légère. Avec la voyelle A, par exemple, la consonne est une aspiration gutturale, parce qu'elle se produit dans l'arrière-bouche. Avec la voyelle i, cette consonne est une palatale , un j allemand trèsléger. Avec la voyelle ou , c'est une labiale , un w trèsléger. Beaucoup de langues négligent d'indiquer ces consonnes dans l'orthographe. Ainsi, nous écrivons il, à, oà, sans noter la palatale, la gutturale, ni la labiale qui précèdent chaque voyelle. Au contraire , dans d'autres langues , en grec , par exemple , et dans les langues sémitiques, la consonne légère dont je parle est toujours figurée : en grec , par l'esprit doux , qui représente suivant les cas la gutturale , la palatale ou ta labiale; dans les idiomes sémitiques, par le harma et souvent aussi par les lettres élif {akph), yâ et wâw.

Ainsi, de même que toute consonne est suivie dans la prononciation d'une voyelle ou d'une résonnance quelconque, fût-elle imperceptible à une oreille peu exercée , de même , toute voyelle est précédée d'une consonne, et ce n'est que par abstraction que l'on peut imaginer une voyelle isolée.

Quantité ou durée.

On appelle (faantité la durée plus ou moins longue des sons-voyelles. Parmi les consonnes , les continues seules pourraient avoir une durée variable. Cepen-

— »..( 10 ).«-^ dunt , comme je l'ai fait remarquer, la prolongation de ces consonnes paraît être désagréable à l'oreille, car dans toutes les langues connues on observe que les continues sont prononcées aussi rapidement que les explosives. On peut donc envisager, et toutes les langues envisagent en effet les consonnes d'un mot comme un facteur commun , dont il n'est pas besoin de tenir compte dans la mesure. C'est ainsi qu'en musique on mesure exclusivement les sons et non les bruits produits sur les instruments-par le frottement ou ta percussion, bruits que, sans métaphore, il est permis d'assimiler à nos consonnes.

Et maintenant une question se pose : les voyelles sont-elles longues ou brèves par nature? J'entends, à f origine du langage , est-ce le hasard seul qui a fait émettre des sons tantôt brefs, tantôt longs, ou, en d'autres termes , les monosyllabes primitifs étaientils pourvus sans cause apparente les uns de voyelles longues, les autres de voyelles brèves? Je n'hésite pas à répondre négativement, et j'exposerai plus loin les raisons théoriques sur lesquelles je m'appuie. Mais avant d'aborder ce problème important, ii est bon de dire quelque chose des syllabes.

Syllabes.

D'après les observations qui précèdent, il est aisé de se convaincre que toute émission simple de la voix est inévitablement formée d'une consonne suivie d'une voyelle, d'où ce corollaire, qu'un mot quel qu'il soit doit être décomposé en une série d'articu-

lations commençant toutes par une consonne et se terminant par une voyelle. Le terme de syllabe ne correspond à une chose réelle que quand il désigne une consonne suivie d'une voyelle. Pourtant, on admet généralement qu'il est des syliabes terminées par une consonne , et on leur donne le nom de syllabes composées ou de syllabes fermées. Voyons h quoi se réduit cette assertion. Prenons la syllabe dite fermée hat. Elle renferme deux consonnes, par conséquent deux articulations, deux syllabes ouvertes, et devrait s'écrire ha ,. l' ou ha . .f. En effet, à peine la consonne t est-elle prononcée que la bouche s'ouvre subitement et affecte la forme d'un résonnateur : il y a aussitôt production d'une voyelle trèssourde qu'on nomme ordinairement réionnunce baccale, et pour laquelle certaines langues, le russe et l'arabe, par exemple, ont inventé un signe pai-ticulier'.

Il arrive cependant que dans certaines syllabes la voyelle est entièrement supprimée. C'est lorsque deux consonnes identiques se trouvent placées immédiatement Tune après l'autre, comme dans les groupes hatta , kassa . Et alors deux cas se présentent, suivant que la consonne redoublée est une explosive ou une continue. Prenons le groupe katla. Pour prononcer le premier t, ia langue s'appuie contre l'arcade dentaire, et e!ie n'a pas besoin de changer de position lorsqu'il s'agit de prononcer le second.

* En arabe, ce signe a la forme d'un, croissant cl est appelé iljeim icoiipurci ou jo^iîn (ceposi.

—«.( 12 ).«— Néanmoins, il làut bien faire sentir d'une manière quelconque le redoublement de la consonne. Or, voici ce qui se passe. La langue se met en devoir de prononcer le premier t et reste dans l'attitude de ia préparation de celte consonne pendant un court intervalle. Il se produit donc un silence équivalent à la durée de la voyelle sourde qui aurait été émise , si la syllabe dite fermée s'était terminée par une consonne autre que la consonne initiale de la syllabe suivante. Ainsi, dans le groupe hapta [=ha. -jd*. . ta), la bouche reste un moment ouverte dans le passage de la consonne p à la consonne t , d'où production de la résonnance buccale entre le p et le (. Mais, lorsqu'une explosive est redoublée , c'est le silence intermédiaire qui nous fait juger qu'il y a réduplication. Car, dans le groupe Ixatta , l'explosion de ia consonne n'a lieu qu'après le second (, et par conséquent le premier n'est en redite pas émis : il n'est que préparé, l'oreille ne le perçoit pas encore. Il faut donc te concours de plusieurs jugements rapides pour que nous concluions au redoublement d'une explosive , d'un ( , par exemple. E faut que l'oreille , avertie par le silence subit qui précède le second ( , juge , au moment où elle entend ce t, qu'elle n'a perçu avant lui aucune autre consonne, tout en sentant qu'un acte a précédé l'explosion; il faut que l'œil juge que la première consonne n'est ni une labiale , ce que révélerait la position des lèvres , ni une gutturale , ce qu'indiquerait la forme de la bouche , etc. , etc. — Dans le second cas , la continue étant susceptible

de durer, il suffit, pour faire sentir le redoublement, d'attaquer fortement la consonne , de continuer à la prononcer plus faiblement pendant un court espace de temps, puis de l'attaquer de nouveau avec vigueur. De la sorte, c'est pour ainsi dire un fragment de la continue qui se substitue à la voyelle sourde , et c'est la diiférence d'intensité dans la prononciation qui marque le redoublement. En résumé, si l'on voulait rigoureusement orthographier des groupes tels que liatta et hassa, il faudrait les écrire hat-la, kaisia, le trait représentant le silence, et le s non accentué désignant la partie faible de la continue qui intervient comme silence relatif entre ses deux parties fortes ' .

Ce qu'il fflut entendre par sjllabe longue et sj'llabe brève.

J'ai montré plus haut que les voyelles étant des sons musicaux, elles seules avaient été choisies par voie d'élection naturelle pour subir les modifications de durée dont la connaissance rentre dans la science de la quantité. Dans toute articulation, ou syllabe simple, on considère la consonne initiale comme

' Ponr l'uniformité de la transcription , je traiterai désormais ce siieoce relatir comme un véritable silence et le noterai aussi par un trait: hat-la, hai-m. — Il m'arrivera aussi d'employer les termes commodes de syllabe composée . syllabe fermée. Cela n'oOrira point d'inconvénient, puisqu'on ne saurait plus se méprendre sur la valeur réelle de ces termes. Il est entendu qu'une syllabe fennée se compose de deux articulations, dont ta seconde est terminée soit par la résonnance buccale, soit par un silence, soit par un silpnce relatif.

invaiiable , et , par suite , il est permis de la négligei'. Aussi n'est-îl jamais question de consonnes longues ou de consonnes brèves , et ne devrait-on jamais dire (l'une syllabe qu'elle est longue ou brève, ces termes n'étant applicables qu'aux voyelles. Quand je parlerai de syllabes longues et de s^labes brèves, on voudra bien se souvenir que je pense seulement à la voyelle qu'elles contiennent.

Je n'ai pas à revenir sur la délînilioD de la longueur et de la brièveté des voyelles; mais je vais essayer, ce qui est de la dernière importance, de trouver dans quel rapport sont les brèves et les longues d'un mot, et de déterminer le phénomène auquel elles doivent leur origine. Pour y arriver, il est indispensable d'étudier la nature d'un des éléments les plus remarquables du mot, je veux dire l'accent.

Accent.

Sous le nom d'accent, on confond encore aujourd'hui deux choses très-distinctes : i° l'élévation de ia voix sur Certaines voyelles des mots, et a° l'intensité de l'émission de certaines voyelles. Tout son, avons-nous vu , a trois qualités ; la kaaleur, résultant du plus ou moins grand nombre de vibrations dans un temps donnée l'intensité, ou amplitude de ces vibrations, et le timbre, qui provient du plus ou moins grand nombre d'harmoniques dont le son fondamental est accompagné. Or, chaque fois que nous prononçons un mot, non-seulement nous émettons des sons d'un timbre particulier, appelés voyelles.

inais encore nous chantons d'autres sons qui se produisent indépendamment des voyelles, sans se confondre avec elles, et dont l'ensemble forme ce qu'on appelle les inflexions de la voix. En d'autres termes, sur chaque voyelle d'un mot nous chantons un son d'une haatear déterminée : taccent toni^ae est un de ces sons. Mais nous pouvons aussi donner plus ou moins dUntensité, plus ou moins d'amplitude au son qui produit la voyelle, et par là faire ressortir telle ou telle syllabe aux dépens des autres. Nous nommerons ce moyen d'expression , bien différent de l'accent tonique , ictas , parce qu'il iàut un coup de voix pour amplifier le son.

Je disais qu'encore aujourd'hui on confond souvent l'ictus, ou accent d'intensité, avec l'accent tonique. Je devrais dire bien plutôt que beaucoup de savants ignorent l'existence de l'ictus, et attribuent à l'accent tonique tous les eiTets produits par le premier. Ainsi , M. Littré , dans son Dictionnaire , défmit l'accent : « Éiévation de la voix sur une syllabe dans un mot, c'est-à-dire intensité donnée à une syllabe relativement aux autres : cela s'appelle accent tonique. » Il y a là une grave erreur, car l'élévation de la voix et l'intensité n'ont rien de commun, bien qu'elles puissent coïncider sur la même syllabe. M. Littré n'aurait certainement pas dit que la quinte supérieure d'un son est plus intense que ce son, parce qu'elle est plus élevée que lui. Voilà pourtant le genre de confusion que présente sa défmition. Par contre, dans leur excellent traité de l'accentuation

-~~^>^[ 16 )«n-^ latine, MM. Beniœw et Wcîl parient avec beaucoup de justesse de l'accent tonique et de iïctus. u L'intensité et Vacuité, it disent-ils, «sont des choses parfaitement distinctes; il n'est pas besoin de recourir à la physique pour le démontrer, l'oreille les distingue assez '. 11 C'est donc un point bien établi qu'il y a dans les mots deux sortes d'accent, l'accent tonique et l'ictus ou accent d'intensité.

Rôle de l'accent tonique.

Dans un mot, avons-nous vu, toutes les voyelles sont chantées sur un son plus ou moins grave ou aigu [accentas, de canlus], et la réunion de cas sons constitue les inflexions de la voix. L'accent tonique , son musical indépendant de la voyelle qu'il accompagne , fait donc partie des inflexions de la voix et varie avec elles. Par exemple, l'affirmation ou simple énonciation est exprimée par ia succession de deux sons formant le plus «cuvent un intervalle de quarte ascendante, mais parfois aussi de quinte descendante : l'accent tonique est le plus aigu de ces sons. Dans l'étonnement , la voix part du grave et monte d'une octave ou d'une dixième : l'accent tonique est alors l'octave ou la dixième du son grave. Dans le

' Pourquoi faut-il qu'avec une idée aussi précise de l'accent tonique et de l'intensité, MM. Beniœw et Weîl n'aient pas vu cpe les traQ^ronnalians subies à diverses époques par les mots latins . tran»formations qu'ils décrivent ai minutieusement, supposent l'eiistence aussi ancienne que la langue de l'accent d'intensité en latin. A ce point de vue, l'ouvrage de MM. Bentcew et Weil esi k retoucher.

cloute, ia voix ne monte que d'une tierce majeure ou mineure : cette fois , l'accent tonique est à ia tierce majeure ou à la tierce mineure. On voit que l'accent tonique n'a rien de fixe et qu'il varie au contraire avec tous tes modes d'expression, dont il existe un grand nombre. Toutefois, il est dans la majorité des cas placé à la quarte supérieure, parce que cet intervalle est celui de l'affinnation ou énondation, et que , neuf fois sur dix , nous nous servons du mode énonciatif ou indicatif. Mais quelle que soit ta hauteur de son de l'accent tonique , quelque voyelle qu'il accompagne, il ne saurait exercer ia moindre influence sur cette voyelle. Dans les langues modernes , dit-on fréquemment , f accent tonique force la voyelle qu'il frappe à s'allonger. Cela est pliysiquement impossible, car l'acuité d'un son n'a rien à faire avec sa durée. La syllabe forte et longue d'un mot est donc affectée non par l'accent tonique mais par l'ictus ou intensité. On peut facilement s'en assurer, d'ailleurs, en chantant à dessein un mot sur le même ton : on supprime ainsi l'accent tonique, ou son plus aigu que les autres, mais nullement l'ictus ou intensité, qui continue à assurer à ta même syllabe sa prépondérance sur les autres. L'opinion erronée que je signalais provient simplement de ce que l'accent tonique est presque toujours placé sur la syllabe intense', et que l'oreille distingue plus facilement

' Inglinclivement . on réunit sur la même syllabe tout ce qui peut la làire ressortir. Mais, très-souvent, une syllabe a i'aecent tonique, une autre l'ictus. Tels sont, par exemple, dans la prononciation J. As. Extrait n" 5. (1876.) 1

i'acuïté des sons qu'elle n'observe leur intensité. Dl' là, on attribue à l'accent tonique ce qui revient de droit à l'intensité.

Nature, rôle et effets de l'ictus.

L'ictus consiste en un effort mécanique des organes vocaux, destiné à augmenter l'intensité du bruit et du son. Cet effort porte sur la syllabe entière, à la différence de l'accent tonique qui ne porte que sur la voyelle. Le caractère d'une syllabe pourvue de l'ictus est donc d'être prononcée tout entière avec énergie. Par exemple , dans le mot italien cafâsco , la syllabe pi est forte, parce qu'on serre plus fortement tes lèvres pour en prononcer le p qu'on ne le fait pour celui de pietà, lequel se trouve dans une syllabe faible, et parce qu'on tend davantage les cordes vocales, afîn que la voyelle i éclate avec une plus grande sonorité. Mais comme la durée d'un son aban-

vulgaire, et non en poésie, où ils ont conservé l'antique accentuation , le« mots allemands komme, katlt, Dinge.ef en générai tous les mots dans lesquels deiii consonnes se réunissent en une seule pronoocée fortement. Si l'on désigne i'nccenl tonique par ' et l'ictus par I . on noiera comme il suit les mots cités : kSmme, haut, Dinge. Anciennement tous les mots de ce genre avaient l'ictus et l'accent tonique sur la même syllabe (la première) , e1 on faisait sentir les àeax consonnes suivantes. Peu à peu, les deux cousonues se réunirent dans la prononciation en une seule consonne articulée fortement. El comme le caractère de la syllabe frappée de l'ictus est précisément d'êlre prononcée Tortement tout eolière [consonne et voyelle), le fait que dans konoM, hatu, Diage, les groupes mnte. lie, nge étaient devenus dea syllabes k une seule consonne initiale énergiquement prononcée, ce fait, dis-je, a «mené le transfert de l'ictus sur la dernière syllabe. L'accent tonique, lui, a persisté sur la premiferc syllabe.

donné à lui-même est proportionnelle k son intensité, il en résulte que la syllabe forte a une tendance à allonger la voyelle qu'elle contient. Par b raison contraire , toute syllabe faible , c'est-à-dire prononcée mollement, tend à raccourcir sa voydle. C'est donc l'ictus qui établît dans les mots un rapport de quantité entre toutes leurs voyelles , car les syllabes faibles, et brèves en conséquence de leur faiblesse , ne nous semblent telles que relativement à la syllabe forte. Ainsi la quantité dérive de l'ictus. Nous verrons bientôt que ce rapport de quantité constitue l'unité du mot, et que cette unité n'est autre qu'un certain tbythme.

On peut se demander maintenant d'où vient que les mots contiennent une syllabe plus forte que les autres , et pourquoi telle syllabe est forte , plutôt que telle autre. Nous sommes ainsi amené à jeter un coup d'œîl sur l'origine de l'ictus.

Si l'on se reporte au temps où le langage était monosyllabique, il est clair que chaque monosyllabe isolé était prononcé indifféremment , et que sa voyelle avait une durée indéterminée. Mais dans la réunion de ces monosyllabes en phrases, lorsqu'on voulait insister sur une idée phis importante que les autres, la vois, docile à la. volonté, appuyait |^us énergiquement sur le monosyllabe qui exprimait cette idée et prononçait plus mollement celui qui représentait une idée accessoire. Alors le monosyllabe fort s'allongeait; le monosyllabe faible s'abrégeait, et sa voyelle tendait à s'obscurcir en vertu d'un prin-

.^ 20 )^— cipe que j'exposerai plus loin. Par exemple, bka signifiant. en indo-européen «brillern, et ta «celuici, ceci», pour dire «il brille», on prononçait successivement les syllabes bha ta. Or l'idée principale étant celle de briller, la voix appuyait sur le mot bha et effaçait le mot ta. Qu'en est-il résulté ? que la syllabe bha s'est allongée en recevant l'ictus, tandis que la syllabe ta s'est abrégée , et sa voyelle , obscurcie en I. Ce rapport d'intensité et de durée établi entre ces deux syllabes, le mot bkàtï était formé, la quantité créée , la place de l'ictus fixée. L'ictus fut donc primitivement l'expression matérielle de la prédominance d'une idée, autour de laquelle viennent se grouper des idées accessoires.

Mais lorsque tes mots se furent allongés par l'agglutination de nouvelles sytiabes, il arriva qu'un nouveau besoin se fit sentir, le besoin d'équilibrer le mot. Quand on a perdu le sentiment de la formation des mots , l'ictus se met au service de l'euphonie. Les mots , comme les corps , ont leur centre de gravité , et dès que l'ictus n'est plus sollicité par l'expression, ou retenu par l'habitude, c'est là qu'il va se fixer'. Le transfert de l'ictus ne s'opère jamais sans amener de graves modifications dans ie corps des mots : il allonge des vpyelles primitivement brèves et entraîne l'abrègement de voyelles autrefois longues ;

' Il est encore d'autres causes particulières pour le déplacement de l'ictus, dans le détail desquelles je ne puis entrer, mon but n'étant pas de faire un traité de l'ictus, main seulement d'en iniliqiier la nature et les effets.

— «.( 21 )*^ il produit des contractions , des chutes de syllabes , etc. , preuve que c'est lui qui crée la quantité. Ces phénomènes sont bien connus, je le répète; j'insiste seulement sur le tort qu'on a de les attribuer à l'influence de l'accent tonique.

L'unité d'un mot en est k rliythme.

J'ai montré que l'eflFet matériel de l'ictus est d'établir un raj^ort de durée entre les syllabes d'un mot. Jl me reste à déterminer la nature de ce rapport. Manifestement, lorsque nous articulons un mot ou une série de mots, nous y employons un certain temps, et comme un mot polysyllabique se décompose en un nombre donné d'articulations, il est non moins évident que nous devons employer une portion mesurable de temps à prononcer chaque articulation. Or, de deux choses l'une : ou bien nous sommes naturellement portés à diviser le temps en espaces égaux entre lesquels nous répartissons les différentes syllabes d'iin mot ; ou bien nous le divisons en espaces inégaux. Mais dans tes deux cas, la division du temps suppose des marques de division, et pubqu'il s'agît ici de sons se développant dans le temps, ces marques de division ne peuvent être que des sons alternativement forts et faibles. Imaginons, par exemple, un son uniformément continu, d'une durée indéfinie , et représentons-le par une ligne :

si nous voulons le diviser en parties soit égales , soit

—«.( 22 )^~inégales, peu importe, nous ne pouvons faire autrement que de l'enfler et le diminuer alternativement. Alors seulement il nous apparaît comme formé de parties distinctes. Étant donné qu'il se partage en (l'visions égales, nous le figurerons ainsi :

Dans l'hypothèse que ses divisions seraient inégales, nous ie figurerons ainsi :

Prenons maintenant le mot table, par exemple. Ce mot se décompose en trois articulations ta, b', le, qui exigent un certain temps pour être prononcées. Et comme dans ce mot c'est la syllabe ta qui est forte, les syllabes ble qui sont faibles, si nous cherchons k noter ce mot dans le temps, nous obtiendrons soit la figure ;

soit les figures :

•y^ ou ,>^ suivant que nous admettrons que la syllabe forte et

' Les lignes ascendantes indiquent les portions Ibrlcs, tes lignes deaceodantes les portions faîMcs da M>n.

-«.(23)^*les syllabes lâîbles se répartissent entre des espaces égaux ou des espaces inégaux de temps. Et maintenant, à laquelle de ces deux hypothèses faut-il s'arrêter ? Les temps alternativement forts et faibles entre lesquels nous répartissons les syllabes fortes et les syllabes faibles d'un mot sont-ils égaux? en d'autres termes, la durée totale de plusieurs syllabes faibles qui remplissent nécessairement un temps faible estelle égale à la durée de la syllabe forte qui remplît le temps fortP Ou, au contraire, la durée totale de plusieurs syllabes faibles peut-elle dépasser la durée de la syllabe forte, et réciproquement? La théorie et l'expérience sont d'accord pour repousser cette dernière hypothèse. Je ferai observer tout d'abord qu'en réalité il serait impossible à l'oreille d'évaluer la «Jurée précise de chaque syllabe, si ces syllabes n'avaient pas un diviseur commun , ou si , ce qui revient au marne, elles n'étaient pas les fractions d'une unité' invariable de temps. C'est parce que nous divisons instinctivement le temps indéfini en parties égales que nous percevons un rapport de quantité entre les syllabes diverses qui remplissent chacune de ces parties. De plus, c'est parce que nous répartissons également dans l'unité de temps les syllabes qui le remplissent que nous pouvons las évaluer. Deux syllabes faibles remplissent-elles un temps faible , nous leur accordons à cha(»ine la durée d'un demi-temps; trois syllabes le remplissent-elles, nous attribuons à chacune la durée d'un tiers de temps, et ainsi de suite. Par exemple, pour le mot

— «.( 24 )»Htahle, composé d'une articulation forte et de deu\ articulations faibles : i" nous divisons ta durée totale du mot en deux temps égaux, le temps fort ta et le temps faible ble; 2° nous subdivisons le temps faible en deax parties égales, parce qu'il est rempli par deux articulations, et nous attribuons la valeur d'un demi-temps à chacune de ces articulations. De là vient que les voyelles sonores a et a du latin tabula se sont obscurcies en résonnance buccale et en e muet dans les syllabes faibles ble^=b'. ,1e du français table. Toute voyelle représente une ouverture plus ou moins grande de la bouche, et par conséquent requiert un temps plus ou moins long pour être émise; à la plus petite ouverture de bouche correspond la voyelle la plus sourde. La résonnance buccale, qui est encore plus sourde que le e muet, se prononce à bouche presque fermée. Quand donc deux voydies sonores se trouvent dans un temps faible, si le temps minimum qu'elles exigent pour être prononcées distinctement et sans eflbrt ne leur est pas octroyé dans te temps faible , elles finissent par se transformer en voyelles sourdes après avoir passé par une série de dégradations.

D'autre part, l'expérience vient à l'appui de la première hypothèse. En effet, si réellement nous employons à prononcer plusieurs syllabes faibles le même temps qu'il nous faut pour prononcer une syllabe forte , et si le temps employé se répartit également entre lesdites syllabes faibles, il s'ensuit que tout mot est rbythnié , que nous pouvons te trans-

crire en notation musicale , et que cette notation doit reproduire exactement la prononciation usuelle du mot noté. Or c'est ce qui se vérifie. Représentons par une croche l'unité de temps, la notation du mot table sera :

la.. .b'..le

Répétons plusieurs fois de suite le mot table, sans interruption ; il remplira successivement une mesure à deux temps ;

ij // 1 / j' / 1 / // 1; j'j'i

ta. .b'. .te la. .b' . .te Ut..b'..le ta. .b' . .h

et, dans les deux cas, nous aurons rigoureusement noté la prononciation usuelle du mot ^.

Ainsi l'unité d'un mot est le rapport de quantité établi entre ses syllabes par le temps fort et par le temps faible, et ce rapport s'appelle rhytbme. L'unité d'un mot en est donc le rhytbme.

Jusqu'ici, j'ai à dessein parié des mots comme ne contenant qu'un seul ictus. Le moment est venu d'appeler l'attention sur un autre fait, l'existence dans certains mots de deux ictus remplissant l'of-

' La mesure est à deux temps , et comme j'adopie la croche pou r unité de temps , on dirait en musique que la mesure est à \. Je représeote métriquement la croche par la longue -, la double croche par la brève »/.

• Tous ceuï qui ont l'habitude de noter un air sous la dict^ pourront aisément reproduire celte eipérience avec d'autres mots.

fice de temps fort et de temps sous-fort' de la mesure à quatre temps. Les noms composés allemands en fournissent beaucoup d'exemples. Ainsi gegen et Rede ont chacun l'ictus fort ; mais dans Gegenrede, le mot Rede, pour entrer -dans l'unité du .mot composé, adoucit son ictus fort en ictus sous-fort. Ainsi Gegenrede a deux syllabes qui ressortent, l'une très-fortement : Ge . l'autre un peu moins : re. De

' Dans une mesure à quatre temps, le premier temps est fort, le second, faible, le troisiëpie, foit, maû un peu moins que le prcmiej', le qualrième, faible. C'esi parce que le troisième temps se subordonne «u premier que les quatre temps se réuDissent en une mesure. Si le troisième temps était aussi fort que le premier, lu mesure ne serait plus à quatre temps mais k deux temps. Je dois ajoiilej' que dans l'exposé sommaire paru au Journal asiatùfae, fêvrier-marsavril 1 875 , j'ai attaché un sens particulier aux termes qu'on y rencontre de mesure à deax lempt, temjit frappé et tmtpt Uvé. Je voulait diiemeiurf àdeiLr temps forli (ce qui signifie mesure à quatre temps), temps fort et temps soas-fort, cela ressort d'ailleurs de l'ideoljC cation que j'i^tablis dans cet exposé sommaire entre le temps frappé et la syllabe forte d'un mot. le temps que j'appelle kré et la syllabe semiforte. De même, à la page 3^6, la mesure des hémistiches cités est à quatre temps (;), la croche formant un temps. La position des ictus forts et des ictus sous-forls dans la transcriplion métrique montre bien que je fentends ainù.Ou reste, il est bon d'observer qu'on peut battre la mesure à quatre temps en marquant seulement le temps Ibrtetle temps sous-fort, à savoir, le temps fort en abaissant la main, le temps sous-fort en relevant la main. La main reste alors dans la position abaissée et dans la position bivéc pendant tout Je temps voulu pour que chaque temps faible soit indiqué à la suite du temps fort et du temps sous-fui'l. Dans ce cas le temps sous-fort peut être légitimement appelé tempi teeé. Quand la mesure est très-rapide, c'est en deux mouvements de la main qu'on a coutume de la battre. Je conseille d'employer ce système pour la mesure des mots, eu raison de la rapidité avec laquelle on les prononce.

— «.( 27 }^— même ont deux ictus les mots Re^enschirm, ûbersetzen (traverser), et quantité d'autres composés'. L'origine de cet ictus un peu moins fort est évidente. Il provient de l'afiaiblissement de l'ictus fort d'un mot, lorsque celui-ci vient à se joindre à un autre et se subordonne à lui. Il arrive très-souvent que des suffixes, anciens mots isolés, conservent l'ictus sousfort comme un souvenir de leur syllabe forte primitive. Tels sont, pour citer quelques exemples, les sufBxes aUemands ihani, niss, heit. Ainsi les mots Eigenlkam, Ereigniss, Verschiedenkeit se prononcent

eigentham , Ereignùs , Verschiedcnheît. Ces mots , ayant deux ictus , rentrent dans une mesure à quatre temps. Dans toutes les langues parlées, à côté de mots pourvus d'un seul ictus, se rencontrent des mots qui en ont deux *,

> L'aodaû possède aussi des mots de ce geare, par exemple : iddtnnan.guu/erbetr. Toutefois, en anglais comme en allemand , l'ictus sous-fort a une tendance à s'aflsiblir de plus en plus . jusqu'à disparaître complètement. Ainsi les mois lopmast, aiaiiuail sont prononcés par les ans lopmait, mainiail, et par les autres topmait, mainiail. Dans ce dernier cas, l'a de nuul et l'ai de i<ûl s'assourdissent en e muet, car mojt et lad, perdant leur ictus, pissent dans le temps faible qui suit les syliibes la et mai.

' On mol ne saurait posséder trois ictus sans se couper immédiatement, pour loreitle, en plusieurs tronçons; certains mois français trfes-longs. comme ConiiantinopoUimn , nous offrent ce phénomène. CaniUmlinopoUtain se partage en Caitslanlino et poUtain, C'est le retour de l'ictus fort qui marque la coupure. Les ictus qu'on observe snr la première sjllabe du mol et sur la syllabe no sont engendrés par les besoins rhythmiques.

Particularités des syllabes fortes.

On a vu que la syllabe forte contient une longue et que cette longue représente l'unité de temps. Cependant il arrive très-souvent que la voyelle d'un mot semble dépasser en durée cette unité de temps. Je montrerai bientôt qu'en réalité toute voyelle exceptionnellement longue se décompose dans la prononciation en deux parties, l'une forte, l'autre faible, la partie forte ayant la durée normale d'un temps, la partie faible, la durée d'un demitemps, d'un tiers de temps et parfois aussi d'un temps entier. Auparavant, je dois examiner un autre point. On croit communément que dans les syllabes dites fermées la voyelle est brève par nature et longue par position. Il n'en est rien. Une syllabe fermée est composée de deux articulations, dont la dernière contient soit une voyelle très-sourde, soit un silence, soit un silence relatif. Or, dès que la première articulation porte l'ictus (fort ou sous-fort) , elle devient longue relativement à la seconde. Et lorsqu'au contraire la' syllabe dite fermée remplit un temps faible, sa première et sa seconde articulation ne durent plus cbacune que -j- temps. Par exemple, dans le mot reste , où \'e de îa syllabe fermée res reçoit l'ictus, l'e dure un temps, et les articulations s-te chacune -j- temps :

— «.( 29 )-M — Au contraire , dans le mot resté, où l'ictus tombe sur la syUàbe té, la syllabe res se trouve dans le temps faible et chacune de ses articulations ne vaut plus que Y temps :

//iJ-il

Il suffît de prononcer alternativement reste et resté, morde et mortla, pacte et Pactole, pour sentir aussitôt la difFérence de longueur entre le, i'o et l'a frappés de iïctus et les mêmes voyelles quand elles font partie du temps faible '.

Arrivons aux voyelles dont la durée semble dépasser un temps. Quand on compare les deux mots pâte et patte, on croirait de prime abord que l'a de pâte est plus long que celui de patte. Or patte formant ime syllabe composée (patte se prononce, en effet, pat') et recevant Iïctus fort sur ïa, d'après ce qui a été dit précédemment, sa quantité est — u, car farticulation pa est le double de l'articulation ('. Si donc dans pâte la voyelle â est plus longue que l'a de patte , cette voyelle dépasse la durée d'un temps ou d'une longue. Mais qu'on articule avec attention le mot pâte, on reconnaîtra qu'en réalité la voyelle a se dédouble dans la prononciation. On ne dit point pâte, mais pâ'ate. Or, pâte vient de pasta, et dans pasta , la syllabe composée pas , frappée de f ictus,

' Non-seulement il y 3 une ilitTérence de longueur, mais encore une (lifierence très-notable de timbre. Voyei, â ce sujet, p. î j.

a pour quantité - u. Remplaçons l'articulation s de pts par 'a, nous aurons paà^pâs, ce qui nous montre que la quantité de la voyeUe forte n'a point varié. Elle ne semble dans pâte égaler un temps et demi que parce qu'on confond avec elle la voyelle dédoublée 'a formant articulation séparée. Ainsi dans pâte la voyelle â est double; sa première partie, la partie intense, reçoit l'ictus et dure un temps; sa seconde partie est dans un temps faible et dure y temps. Dans patte, la voyelle a reçoit l'ictus et dure un temps, et elle est immédiatement suivie de la syllabe Ite (i'), laquelle dure -f temps. D'où je conclus que c'est en apparence que l'a de pâle est plus long que celui de patte et que telle est la raison pour laquelle dans nos grammaires on enseigne que l'a de patte est bref et celui de pâte, long ', La mesure des deux mots est :

Pd..tU Pâ..'â,.lë

Il arrive fréquemment qu'une voyelle frappée de l'ictus se dédouble sous son iniluence et produit une nouvelle syllabe , sans que celle-ci puisse s'expliquer par la substitution d'une articulation à une autre comme dans îe passage de posta à pâte. D'autres

' Nos grammaires ont donc torl d'appeler bref l'a de palte, l'o de Aude, etc. Cette erreur a déj^ été signalée d'ailleurs [Revae crilii/ne, 1867, I, p. 387, article Je M. Thurot), i propos de l'ouYrage de H. Merkel »ur la phvsiologie du langage.

fois la voyelle forte amène le redoublement de la consonne qui la suit. I.'étude de ce curieux phénomène est de la plus haute importance, car elle montre à quel point le rhythme régit les mots d'une langue. On peut exprimer ce phénomène par les deux formules suivantes :

1° Quand, dans an mot, deax articulations , dont la première est frappée de l'ictas, doivent remplir une mesare à deax temps ou une demi-mesare à (ja.atre temps , il peut se développer^ à la saite de la voyelle forte une articulation nouvelle durant an demi-temps. Cette articulation est formée tantôt par le reihullement de la voyelle forte , tantôt par le redoublement de la consonne initiale de la syllabe suivante;

a" Lorsque, dans un mot, deux articulations sonores se succèdent et sont pourvues chacune d'un ictus, la première voyelle forte développe à sa suite une naavelte articulation durant an temps. Cette articulation est formée par le redoublement de la voyelle forte ^.

Par exemple, en français, le mot rare est composé d'une syllabe ra, portant l'ictus, qui dure un temps, et d'une syllabe faible re qui dure -j- temps. Pour compléter le ~ temps qui manque à la mesure, une

' Sinon , un sileace équivalent a un demi-temps complète la mesure ou la demi-mesure.

* l-a loi Ju rhythme étant que les temps forts alternent avec les tem|M faibles, il s'ensuit ijue deux temps forts ne peuvent se succéder. Par conséquent, si dans un mot nous voyons deui articulations se suivre immédiatement avec chacune un iciua, il faut en conclure que les ictus sont séparés par quelque cliose. Ce qudque chose est le redoublement de la première voyelle forte.

-^i*.{ 32 )tf— articulation nouvelle 'a se développe à h suite de la syllabe forte ra, et on prononce mare :

iJ^^l

de même caase se prononce c/fose, rose, rô'ose, etc. '. En allemand, les exempîes de l'articulation complémentaire provenant du redoublement de la consonne qui suit l'ictus , sont assez fréquents. Ainsi nous avons esse (de essen «manger»), anciennement prononcé ë. .sj^sé^, à côté de l'anglais eat (prononcé

' Ce phénotnÈne se retrouve constamment en russe. Ainsi koja

• peau • se prononce hô'oja , ie premier o ayant le son du français eau , le second le son de o dans robe. La dïssimilation a lieu surtout pour l'a et l'è (qui alors se prononce éi], Schleicher a observé le dàloublementavec dïssimilation en iitLuanien [Handbach der lit. Spracht , I, p. 8 et suiv,). Dans le passage du latin aux bngues romanes, nous en avons de uombreui exemples bien connus. Le dédoublement avec ilissimilation se produit, on l'observera, dans des mots de deux articulations dont la première reçoit l'ictus, ou, ce qui revient au même, dans l'avanl-derniëre articulation du mot, quand elle est forte. Lorsque, par la dissimilation, \'o et \'e sont devenus a (ou) et i [no pour oo, le pour ee) , cet oa et cet i peuvent se changer en les semivoyelles correspondantes lo et^, el alors l'ictus passe nécessairement sur la seconde voyelle; 00 = t«j, ie^ye. Le jnna et la vriddkiàv sanscrit me paraissent avoir la même origine rbythmique. On ne saurait trop engager les spécialistes à diriger leur attention sur ce point de phonétique.

' Sur ce mot allemand et les suivants . cf. p. 17, note 1 .

- ■i».( 33 )K^— ï'it) , dans lequel a lieu le redoublement de la voyelle forte; n((^ anciennement ri. .lj:C (dereiten), à coté de landais rode (prononcé rô'ode); hojfe, anciennement hô. -/-^^i à côté de i'anglais hope (prononcé hû'ope) ^. Dans le même verbe allemand un temps a

' Aujourd'hui, on ne pranonce plus qu'un t, mais la (pinnlilR de la voyelle forte est toujours la môme; au lieu He ;

' Cf. en latin cappa, a coté Je capa, inuno, k câté de ino. Dans littera pour Iilera , quatlaor pour i/aaluor, il semble que l'iclus sousfort a dû aRecIra' à une eerlaine époque les syllabes ra et or, car pour qae le ( se soit redoublé, il (àul que les syllabes Ute, qaatu aient eu à remplir une demi^meaure :

ïl..t-te..rà quâ..t-ta..k.r'

L'iclus »ous-fort aurait ensuite disparu , comme il arrive en anglais , par exemple (cf. p. 17, note 1). et alors les articulations liera et Ituor se trouvant dans le lemps faible, le rhytlime des deux mots serait devenu -.

la transformation de ces mots en lellrt et qaalie J. As. Eitrailn°5. (1876.)

— 1».( 3!t )^— souvent le redoublement de la voyelle et l'autre le redoublement de la consonne i homme et ham (prononcé kaam); sott et siede [si'ide), etc. Le redoublement de la voyelle s'observe dans un très-grand nombre de mots; exemple : bat (baal), bot (bô'ol), gab {gà'ab). En anglais, quand l'articulation complémentaire est la reproduction de la consonne, on n'écrit qu'une seule consonne : bed pour bed-d^Be lie , corne pour com-m^komme.

H ne faut donc pas dire que la voyelle est brève en allemand dans les mots comme griff, soff, et longue dans les mots comme gab, bal; il faut dire que dans les deux cas la voyelle forte dure un temps , sauf que dans la dernière catégorie de mots une voyelle complémentaire durant y temps vient s'ajouter à la voyelle forte et semble se fondre avec elle. De sorte que l'a longue normale (durant un temps} paraît br^e en comparaison de la longue suivie de la voyelle complémentaire.

Quelquefois, ai-jedit, la voyelle complémentaire peut durer autant que la voyelle forte, c'est-à-dire un temps. Mais cette voyelle complémentaire ne conserve pas le même timbre pendant toute sa durée. Elle va se dégradant et finit par sonner presque comme un e muet. Ainsi a complémentaire durant un temps peut se rendre par àê, o complémentaire durant un temps par ôë; de même ôïï complémentaire ■=Ô«^, i, ïé. Le persan et l'arabe offrent de nombreux exemples de la longue complémentaire.

— ^».( 35 )^— Prenons le persan ncmoudan « montrer». Dans ce mot l'ictus sous-fort tombe sur mou et l'ictus fort sur da. Gonséquemment , la syllabe inoa doit remplir à elle seule une demi-mesure (cf. page 3i, note a). Elle se dédouble en môaoâë. et le rhythme de nemoadan est comme il suit :

ne . . môu'oïïë ..dà.,n.'

L'abondance de mots semblables en arabe et eu persan donne à ces langues un caractère solennel que bien peu d'autres possèdent.

Modilications que subit le rhvthtne des mots dnns h. phrase.

Pour terminer cet aperçu, disons quelque chose de la suppression des ictus dans la phrase.

Si les mots étaient toujours séparés dans la phrase par des silences, ils conserveraient toujours le même rhythme. Mais il en est autrement. Lorsque nous parlons, il nous arrive d'émettre plusieurs mots de suite sans reprendre haleine. De là d'inévitables modifications dans le rhythme des mots. La loi essentielle du rhythme est que les temps forts alternent avec les temps faibles, d'où ce corollaire que deux temps forts ne peuvent se succéder immédiatement. Or supposons que dans la phrase un monosyllabe fort vienne à être placé devant une autre syllabe

— ►♦^ 36 H— forte appartenant au mot suivant, aussitôt l'un des temps forts disparaît (à moins qu'on ne fasse intervenir un silence entre les deux mots, ou qu'on ne dédouble la voyelle du premier mot) et l'un des mots, dépouillé de son ictus, voit sa voyelle s'abréger, parce cfu'alors cette voyelle entre dans un temps faible. Par exemple, lorsque nous disons /'c vais, vais porte i'ictus et sa voyelle ai est longue; mais si nous disons ye vais (à, là étant lui-même pourvu de l'ictus, l'ictus de vais s'efface et' sa voyelle devient brève : la mesure de je vais là est j'...vé..là. Tous les mots de la langue française portent, comme on sait, l'ictus fort sur la dernière voyelle sonore qu'ils contiennent; c'est grâce à l'habitude que nous avons de marquer ainsi de l'ictus la dernière voyelle sonore d'un groupe que nous supprimons, dans je vais là, l'ictus de vais et non celui de là. Là est le secret de la difficulté qu'éprouvent en général les Français à prononcer correctement les mots des langues étrangères, quand ceux-ci ont l'ictus sur toute syllabe autre que la dernière ou l'avant-demière suivie d'une syllabe sourde. Au contraire, dans la phrase : c'est là qaeje vais, là et vais conservent leur ictus, parce qu'ils sont séparés f un de fautre par un temps faible.

La mesure de cette phrase est : ce là que je vé . en

notation musicale ^ { J / «T { J 1 |.

CONCLITSION.

Nous allons retrouver en arabe ta plupart des phénomènes que j'ai décrits. Comme mon objet actuel est de développer la théorie des mètres arabes, de montrer que l'origine des mètres est due ail rhythme particulier des mots de la langue, plus ou moins modifié par le groupement de ces mots en phrases, c'est à l'arabe seul que j'applique en détail le système'exposé rapidement dans les pages qu'on vient de hre. Puisse cette tentative engager les savants à vérifier dans les autres langues les principes que mes observations personnelles m'ont amené à y reconnaître.

S 1. Nature des pieds dila primitifs.

Les mètres arabes sont-ils formés par une simple succession de syllabes indifféremment brèves ou longues , dont le nombre lui-même n'est pas rigoureusement fixé, ou bien méritent-ils vraiment le nom de langage mesuré dont les décorent les théoriciens arabes? Quelque étrange que paraisse cette question, elle ne peut manquer de se poser à l'esprit de quiconque aborde l'étude de la prosodie arabe. Les métriciens arabes ont beau nous dire que la mé-

trique et la musique sont soeurs', que Khalil découvrit les lois de la versification en entendant à Basrah le marteau duo forgeron tomber en cadence sur l'enclume ', on se prend à croire qu'ils ont rêvé tout cela quand on jette seulement les yeux sur les schémas transcrits à l'européenne d'un Badjaz, d'un Tawil ou de tout autre mètre. Les mots musique, versification éveillent dans l'esprit certaines notions de régularité, d'ordre sévère, qui paraissent singulièrement violées dans la prosodie arabe. Voici, par exemple, le Tawil, dont chaque hémistiche se compose, première difficulté, de sections inégales, agencées comme il suit ;

Or, chacune de ces sections ou pieds peut en outre subir une modification consistant en ce qu'on remplace à volonté par une brève la dernière longue des pieds impairs, la deuxième ou la troisième des pieds pairs; de sorte qu'on obtient les combinaisons suivantes :

' Freytag, DarifeJIunij der arabiiihea Vtrtlniitsl , p. 63 , ' lbid.\>. 18.

Parfois, lu première brève du premier pied est upprimée :

Dans le second hémistiche enfm , le dernier pied perd quelquefois une longue :

Ainsi , nous voiiâ en présence d'un mètre dont îa longueur totaie est variable, dont chaque section n'a point de durée fixe , enfin , qui n'a pas de commune mesure, puisqu'en certains endroits la longue permute avec la brève sans compensation apparente.

Dans d'autres mètres, au contraire, nous trouvons une commune mesure ; deux brèves équivalent à une longue , et ceile-ci peut remplacer deux brèves. Par exemple, le Kân}il et le fVâfir,-qai sont formés par la répétiiion des pieds %-« — u etu — uv, substituent à volonté une longue aux deux brèves consécutives, de sorte que uu«et o wi> deviennent — "- et Cependant cette règle

n'est pas constamment observée : « « ^. peut devenir i> u - par la chute d'une brève , et de même u V u peut se changer en « « , par la disparition de la troisième ou de la quatrième syllabe.

Jusqu'à présent, nous avons vu les pieds varier considérablement sans toutefois perdre leur aspect général. Il n'en est pas toujours ainsi.

Dans le Radjaz, par exemple, ie pied tondamental

V — est remplacé fréquemment soit par « v -,

soit par ^ « i^ , soit enfm par « i^ , "de telle manière que ie pied non-seulement perd en durée tantôt la valeur d'une brève, tantôt la valeur d'une longue, mais encore paraît admettre pour ainsi dire toutes les combinaisons possibles de brèves et de longues. Ajoutons qu'à la fin du vers ce pied se transforme souvent en ou en «

Ces exemples suffisent pour montrer combien les vers arabes tels qu'on nous les représente sont réliactaires à toute notion de rhythme et de mesure. Ils ne sont pas métriques, au sens classique du mot, puisqu'ils nont point pour base l'équivalence de deux brèves à une longue, ni syllabiques, puisqu'ils ne contiennent pas toujours le même nombre de syllabes (dans le Kâmil et le fVâfir, les pieds Je cinq syllabes uu i., v — ««— deviennent des pieds de quatre syllabes u « ; dans le Taw\l et le Radjaz, le pied final peut perdre une syllabe); ils ne sont pas rhytlimiques enfin, car le rhythme suppose et une mesure rigoureuse et une certaine fixité dans le dessin des pieds, toutes choses que nous sommes loin de rencontrer dans les cas divers que nous avons examiné^.

Et pourtant les Arabes affirment que leur poésie est un langage mesuré et cadencé. Bien mieux, ib nous renseignent clairement sur la nature de leur rhythme i ce ne peut être que le rbythme à deux ou à quatre temjis, car ils nous disent que Kbaiîl,

le grainmairien , découvrit les lois de la prosodie en entendant le marteau d'un forgeron retomber sur l'enclume ', Quel mystère se cache sous ces assertions ? Comment les concilier avec les faits que nous venons de signaler ?

Reconnaissant que, provisoirement, rien, dans la transcription reçue des vers arabes, ne pouvait m'éclairer sur ces points , mais , d'autre part , songeant que les Arabes étaient capables de distinguer à l'audition leurs différents mètres, j'en conclus naturellement qu'il devait exister pour leur oreille certains signes immuables de rhythme ou de cadence qui n'étaient pas rigoureusement notés dans l'écriture , et dès lors le problème à résoudre se posa nettement pour moi : Puisque les Arabes ne nous expliquent pas catégoriquement en quoi consiste le rhythme de leurs vers, que pourtant ils a£Grment, rechercher s'ils ne nous fournissent pas les moyens de le découvrir par ia façon même dont ils se représentent la récitation de ces vers.

Le premier point qui attira mon attention fut ce fait que les Arabes divisent leurs mètres par pieds, qu'ils considèrent chacun comme une individuahté , à telles enseignes que pour exprimer ces pieds ils se servent de moïs empruntés i la technique g(;pmmaticale. J'y vis une preuve évidente que, pour eux, le vers n'était pas une simple succession de syllabes ,

' ' Je n'ai pas k ilisciiter ici la valeur liistoriqiie de ce récit. Qu'il légendaire uu non, ta slgniRcalian reste la même.

mais un groupe de complexes, isolés les uns des autres, doués d'une existence personnelle. En effet,

prenons un Tawil régulier, c'est-à-dire -^ «

w - « ; rien n'indique a priori qu'on doive le

partager en groupes de syllabes, ni, si on le fait, qu'on doive le partager de telle ou telle manière. Si l'on fonde sa division sur une symétrie apparente , on peut couper l'hémistiche de plusieurs façons : on

peut soutenir qu'il se divise ainsi %. { |

" — 1L-I |ou, comme le veut Ëwald, de la

façon suivante « | !. [ — j « | ■« | — j. Mais les Arabes nous informent qu'on le coupait en quatre segments exprimés par les mots ,^Aa«1£* i^,^ (^AasU;* ^yt». Que doit signifier pour nous cette donnée? Qu'entre les syllabes tj , jé , ^, d'une part, entre les syllabes .«, U, a£ et j^, de l'autre part, il y avait une sorte de cohésion; que, pour les Arabes, le fawil se composait de deux éléments distincts alternativement répétés, dont chacun produisait sur leur oreiilc une impression particuhère que leurs théoriciens cherchèrent à noter par les mots Faoâlon et Mtif^Uon . Et maintenant -, de quelle nature était cette impression? Nous allons bientôt l'examiner; mais, Suparavant, il ne seia pas inutile d'appeler l'attention sur un nouvel exemple.

Prenons l'hémistiche suivant, transcrit en brèves et rn longues :

Le divisons-nous ainsi ;

nous obtenons une variété de Tawil. Au contraii'e, le partageons-nous ainsi :

nous avons un Kàmil. Or, il est clair que si nous

admettons que le schéma — ^ i^«,u i,est

la reproduction exacte pour l'œil de l'effet qu'il produisait sur l'oreille, nous ne pouvons échapper à la conclusion qu'en entendant réciter cet hémistiche, un Arabe n'aurait pu distinguer s'il avait affaire à un TawU ou à un Kâmil. Car, quelle que soit la division que nous adoptions, les pieds se suivant sans interruption, l'effet total, la résultante doit être la même pour l'oreiHe.

Mais nous savons qu'il n'en était pas ainsi. Sans aucun doute, l'hémistiche susdit, prononcé comme Tawil, sonnait à l'oreille des Arabes tout différemment de la même succession prononcée comme Kâmil, car, dans les deux cas, les syllabes se groupaient de manière à former des mots différents, dont chacun, par conséquent, devait être perçu comme une entité nettement définie et séparée de ce qui la précédait et la suivait. Piys donc que les pieds étaient assimilés à des mots par les théoriciens arabes , je me dis que ces pieds devaient posséder les mêmes caractèfes que j'avais découverts dans les mots, à

savoir que leur individuaiité , leui' unité résidaient probablement dans une certaine disposition rhythmique.

M étant arrêlé à cette hypothèse , je commençai à en déduire les conséquences. Tout rhythme suppose une succession de temps forts et de temps faibles : j'admis que dans chaque pied il existait des syllabes fortes et des syllabes faibles. En outre , dans tout dessin rhythmique , c'est-à-dire dans toute succession de sons ou de syllabes considérés comme formant un groupe, un tout, s'il se rencontre plusieurs temps forts, il faut que l'un d'entre eux domine et que les autres lui soient subordonnés : c'est ici, comme partout ailleurs, la condition indispensable de l'unité; dans le cas présent , c'est le principe de cette cohésion des syllabes que nous avons cru remarquer. Il s'ensuivait pour moi que si les pieds arabes contenaient réellement plusieurs temps forts, l'un d'eux devait être prononcé avec plus d'intensité que les autres. Restait à déterminer l'existence, le nombre et la position de ces temps forts.

En examinant les pieds primitifs, dont voici la liste 1

i^jM, ^JU£ljL«, ^jXiiSjÛ, ^jAsUJu,

il me vint à l'idée que, dans ces mots techniques,

' Je ne comprends pas dans cette liste le pîei) Mafoaidto, parce que, connue je le joviiverai plus loin, c'est un jùed imaginaire.

-«.( 45 )*c'étaient les syllabes composées' qui représentiiient les temps forts, les syllabes simples qui correspondaient aux temps faibles. Ce n'était pas là , d'ailleurs , une supposition gratuite : je savais que dans la prononciation arabe on appuie de préférence sur les syllabes composées. Donc, admettant ce premier point, et convenant d'indiquer les temps forts par une barre perpendiculaire, j'obtenais la transcription suivante :

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