POSTÉRIORITÉ DU PHÈDRE — RAISONS STYLISTIQUES
sentée comme une théorie bien établie? Cette raison est, aux yeux de Gomperz (444 et n. 1) une des plus fortes qu'on puisse faire valoir* en faveur de Thypothèse d'un Phèdre, antérieur, sous quelque forme que ce soit, aux deux autres dialogues. Cependant, si Ton peut supposer, dans le cas d'une première édition, que Platon eût jugé puéril de rien Changer à la forme primitive de son exposition, par contre on ne voit pas bien, si le dialogue n'avait pas été publié, quelle raison il aurait pu avoir d'introduire ou de conserver dans sa rédaction des formules qui désormais n'avaient plus de sens. — Bref l'hypothèse de Gomperz ne paraît pas résoudre les difficultés de la question : celles-ci restent donc tout entières, et il nous faudra chercher s'il n'est pas d'autre solution plus satisfaisante. En outre, cette hypothèse ne se justifie que par elle-même, et de plus on ne pourrait, semblet-il, répondre aux objections qu'elle suscite, qu'à la condition de forger d'autres hypothèses également gratuites.
§ 90. — La supposition du second Phèdre étant écartée, nous sommes désormais obligés de choisir entre les deux théories opposées : le Phèdre est-il antérieur ou postérieur au Banquet '^ La seconde hypothèse me paraît devoir être adoptée. En général, pour le prouver, on s'est appuyé principalement sur des raisons tirées de la considération du style. Elles ont été le principe déterminant de la solution bâtarde adoptée par Gomperz (p. 444). Si donc ces raisons étaient les seules et que les raisons contraires subsistassent néanmoins, il nous faudrait nécessairement en revenir à cette solution, quelles qu'en fussent les difficultés. Aussi ne m'attarderai-je pas longuement à exposer les arguments fondés sur la stylométrie, me réservant de développer davantage tout ce qui peut, par ailleurs, contribuer à ébranler l'hypothèse adverse et à prouver, indépendamment des motifs d'ordre linguistique, la postériorité du Phèdre.
Si l'on examine le Phèdre au point de vue de la langue, on voit, dit-on, qu'il abonde en particularités stylistiques appartenant à la dernière manière de Platon : prédominance des termes poétiques; observation des règles formulées par
les maîtres de rhétorique relativement à Thiatus et au rythme; emploi de certaines particules etc. Bien plus, par rapport à son étendue, il est même plus riche, non pas seulement que le Banquet ou le Phédon, mais même que la République,, \e Sophiste, le Parménide et le Philèbe, en mots appartenant aux trois derniers dialogues. Donc, si ce caractère du style du Phèdre n'était pas contrebalancé, on serait en droit de le placer entre ces dialogues, d'une part, et, d'autre part, le Timée, le Critias et les Lois, Une chose du moins apparaît certaine à Lutoslawski (voir sur tout ceci op, cit. 356-358), c'est que, d'après les résultats de la méthode stylométrique, le Phèdre est postérieur au Banquet et au Phédon, postérieur aussi à la République, exception faite peut-être des livres VI et VII, dont l'affinité stylistique avec les derniers dialogues ne dépasse d'ailleurs celle du Phèdre que d'une quantité insignifiante ^^
§ 91 . — Il ne peut être question de discuter ici la valeur de la méthode stylométrique. Entre la confiance enthousiaste des uns et le dénigrement un peu hargneux des autres, il y a peut-être place pour une attitude à la fois plus juste et plus circonspecte. La concordance, tout à fait remarquable dans son ensemble, de recherches indépendantes, portant sur des locutions différentes, est un fait auquel il serait absurde de refuser toute signification. Mais, à mon sens, la statistique verbale ne fournit pas le moyen de déterminer avec précision, comme on l'a cru, l'âge relatif des dialogues. Elle permet seulement de constituer, d'une façon d'ailleurs approchée, des groupes de dialogues d'après les indices de parenté que paraît donner l'étude de la langue.
En ce qui concerne particulièrement le Phèdre, elle ne me
95. L'afflnité relative du Banquet par rapport aux Lots est de 0,14; celle du Phèdre^ de 0,31. Le nombre des unités d'affinité est de 98 pour le premier dialogue, de 220 pour le second, et tous les deux ont à peu près la même étendue. Cf. Lutoslawski op, cit, p. 169 (n° 11) et p. 176 (n* 18). — On trouvera un très clair exposé de la méthode stylométrique et un bon résumé des tableaux de L. dans Godtdrat Sur Vévolulion historique du $yst, de Platon Bibl. du Congr. intem. de Philos, de 1900, IV, 130-132,