POSTÉRIORITÉ DU PHÈDRE — RAISONS STYLISTIQUES
semble pas mériter d'ailleurs la confiance décisive qu'on place en elle. Certes, il y a quelque excès à dire avec Zeller (Archiv X, 1897, p. 595) que la méthode stylométrique échoue prmcipaiement en ce qui concerne le Phèdre. Cependant l'étude attentive de toutes les particularités qui, d'après le résumé de LuTOSLAWSKi, appartiennent à ce dialogue, conduit à douter que les conclusions qu'on en tire soient pleinement justifiées. Parmi les particularités signalées, il en est un bon nombre, plus d'une vingtaine, qui sont moins fréquentes proportionnellement dans le Phèdre que dans des dialogues supposés antérieurs et, en particulier, dans le Banquet et dans le Phédon, D'autres, une trentaine au moins, ne sont pas plus fréquentes dans le Phèdre que dans le Banquet, dans le Phédon et dans d'autres dialogues antérieurs. De plus, certaines particularités vraiment essentielles du dernier style, particularités purement linguistiques, entièrement indépendantes de la nature des idées exprimées : flexions, emploi des temps, emploi des prépositions, des adverbes ou des particules, régime des prépositions, construction des phrases, tournures et locutions diverses etc. sont absentes du Phèdre et présentes au contraire, soit dans le Banquet, soit dans le Phédon, soit dans les deux à la fois; on en peut compter plus de dix. Si maintenant nous tenons compte de la valeur relative des particularités, nous verrons que, parmi les sept particularités (( très importantes » du Phèdre, il n'en est pas une seule qui soit nouvelle; que, parmi les particularités « importantes », il en est qui sont proportionnellement plus importantes dans des dialogues antérieurs; que, parmi celles qui, dans le Phèdre, apparaissent simplement comme « répétées », quelques-unes étaient « importantes » dans des dialogues que LuTOSLAWSKi veut placer avant le Phèdre. D'autre part, nous l'avons vu (§ 90, p. 76), si l'on tenait compte exclusivement de certaines particularités (il y en a tout près de soixante dans ce cas), la méthode stylométrique conduirait, ce qui est intéressant à retenir, à mettre le Phèdre au rang de dialogues qu'on prétend lui être postérieurs, ou même à le placer après eux. Enfin, quelle induction peut-on
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fonder, quant à la chronologie du Phèdre, sur des particularités dont la fréquence est d'abord croissante jusqu'à un maximum, qui se réalise précisément dans ce dialogue, puis décroissante et, enfin, de nouveau croissante (n<> 231 de la nomenclature de Lùtosl. ; cf. n® 248)? Les variations de fréquence sont même parfois tellement désordonnées qu'elles mettent gravement en défaut, semble-t-il, Tefflcacité probante de la méthode (n*»" 24, 248, 249, 367, 377, 390, 412). En vain nous dénierait-on le droit de considérer isolément les diverses particularités ; en vain prétendrait-on qu'elles sont significatives, en quelque sorte, par leur masse. Mais, en premier lieu, pour que la méthode fût vraiment convaincante, il faudrait que, pour la plupart des particularités stylistiques, il y eût une progression ou une régression à peu près régulières jusqu'au Phèdre et à partir du Phèdre. Autrement, on pourra toujours penser que l'emploi, ici ou là, de tel mot, de telle forme, de telle construction, de préfé- | rence à tels autres, provient de causes tout accidentelles. Si, i d'autre part, dans un dialogue, il y a répétition plus ou moins fréquente de quelque particularité, ne peut-on croire que c'est là un effet de la tendance spontanée et entièrement inconsciente, en l'absence de toute cause contraire, à répéter une expression qui, sans intention définie, a été déjà employée une première fois? Ainsi par exemple ti (jlt^v est employé onze ou douze fois^^ dans le Phèdre. Or dix de ces xi [jlt^v se trouvent dans le dernier tiers du dialogue. S'il s'agissait de deux dialogues distincts, remarque avec raison Zeller {loc, ait,), on voudrait voir là un indice chronologique : fera-ton de même en ce qui concerne la dernière partie du Phèdre à l'égard des deux premières? Tout au contraire, la prédominance du dialogue dans cette dernière partie et la loi d'habitude suffiraient à expliquer le fait allégué et sans qu'il fût possible de lui attribuer aucune autre signification. Quant au second point, il n'est pas impossible non plus de rap-
96. Onze fois, selon Zeller Ph, d. Gr. II 1^, 513, 2; douze fois selon DlTTENBERGER, ap. LUTOSL. op. Cit. p. 104, n« 202.
AUTRES PREUVES — HENVOI Atl BANQtEt 79
porter à d'autres causes que Tâge du dialogue le nombre, vraiment remarquable, des particularités du dernier style que renferme le Phèdre, Parmi ces particularités on compte principalement, nous l'avons vu, l'emploi des mots poétiques et l'observation des règles formulées par les rhéteurs professionnels sur l'hiatus et le rythme. Or l'emploi des mots poétiques s'expliquerait assez bien, comme j'ai essayé de le prouver (cf. § 87, p. 71), par la fiction même qui commande toute une partie du Phèdre. En outre, dans une critique de la rhétorique non-philosophique, on comprendrait fort bien que Platon se fût amusé par ironie à observer des règles, dans le respect desquelles on faisait sottement consister l'art tout entier. Campbell^' et Natorp®^ ont de même pensé que beaucoup des particularités linguistiques du Phèdre pouvaient s'expliquer par le but de l'ouvrage. Mais pourquoi, demande Raeder, ces particularités sont-elles devenues, par la suite, habituelles au style de Platon? La question certes est faite pour embarrasser. Mais il faut bien reconnaître qu'elle n'est pas relative au Phèdre lui-même. Or tout ce que j'ai voulu montrer, c'est que la méthode stylométrique ne saurait suffire, à elle seule, à prouver que le Phèdre est un dialogue postérieur au Banquet, ni, à plus forte raison, à prouver qu'il appartient au dernier groupe des écrits de Platon. Il faut donc chercher d'autres preuves.
§ 92. — La première de ces preuves, et la plus décisive peut-être, est fournie par un passage du Phèdre (242 AB) qui paraît renfermer une allusion précise, non pas seulement au Banquet, mais aussi au Phédon. Socrate s'émerveille de ce qu'il y a de vraiment surnaturel en Phèdre pour ce qui concerne les discours : « Je ne crois pas, lui dit-il, que, parmi les hommes de ta génération, il y en ait aucun qui ait fait se produire plus de discours que toi, soit pour les avoir prononcés lui-même, soit pour avoir amené d'autres personnes d'une façon quelconque, à les prononcer. J'en excepte pour-