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LE PHÈDRE SUPPOSE LÀ RÉPUBLIQUE

pas été suffisamment motivée par ce que nous conte Eryximaque de l'indignation de Phèdre contre les faiseurs de panégyriques, dont aucun n'a jamais été tenté par Téloge de l'Amour {Banq. 177 A-C)? Tout au moins le souvenir du Phèdre eût détourné Platon de s'exprimer comme il l'a fait. Ce n'est pas, en effet, une seule fois, ni par hasard, étourdiment, que Phèdre a exprimé à Eryximaque l'indignation dont il s'agit : il la témoigne en toute occasion (âxiaroTe 177 A). Bien plus, Socrate, loin de protester, de rappeler un autre entretien, approuve, sinon précisément l'indignation de Phèdre, du moins la proposition qu'elle a inspirée à Eryximaque (177 DE). Et qu'on ne dise pas, pour atténuer ce qu'il y a là de surprenant, que l'indignation de Phèdre ne visait que les poètes et les sophistes ; qu'il s'est plaint seulement de n'avoir entendu personne jusqu'ici louer dignement (à^Cwç) l'Amour; que, le problème de l'Amour n'ayant été traité dans le Phèdre que d'une façon accidentelle, Platon ne veut pas paraître avoir déjà entamé le sujet qu'il aborde dans le Banquet. Toutes ces raisons sont alambiquées et peu décisives, et il n'en reste pas moins vrai que, si le Phèdre est antérieur au Banquet, l'absence, au début de ce dernier dialogue, de toute allusion au précédent serait vraiment étrange et bien difficilement explicable.

§ 93. — Une seconde preuve de l'antériorité du Banquet sur le Phèdre me paraît pouvoir être induite de ce que le Phèdre suppose, quoi qu'on en dise, plusieurs livres de la République; or personne ne doute que la République, au moins dans son ensemble, ne soit postérieure au Banquet. Assurément de tels arguments me paraissent devoir être employés avec la plus extrême circonspection et c'est pourquoi je n'ai pas voulu faire état de certaines raisons de ce genre que je développerai plus tard (§ 150) : trop souvent en effet, on voit des critiques déclarer, pour les besoins de leurs hypothèses, que tel dialogue en suppose un autre, alors que d'autres critiques renversent ce rapport en vue de justifier une hypothèse opposée *°^. Les raisons que l'on tire de

100. Ainsi, par exemple, je ne pense pas que le seul fait de nommer,

82 tE PROBLÈME CHRONOLOGIQUE

la comparaison de la théorie de Tâme tripartite et des preuves de rimmortalité dans le Phèdre et dans la République ne nous arrêteront pas non plus*°*. Il y a sur ce point trop de difficultés et il vaudra mieux sans doute réserver cette discussion pour le moment où nous pourrons l'étendre au Phédon lui-même (voir plus bas § 106). Toutefois, dès à présent, on peut du moins remarquer ceci : dans la République (IV, 435 BC, 436 AB, 440 E-441 C) la théorie des parties de Tâme est présentée comme quelque chose de nouveau. Si le Phèdre est antérieur à la République, c'est bien étrange. Dira-t-on, pour expliquer cette singularité (Zeller op, cit, 843, 3 [844]), que Platon n'a pas voulu faire état de l'exposition mythique du Phèdre, celle-ci lui paraissant dépourvue de base scientifique? Cette explication suppose que Ton adopte la conception de Sghleiermacher sur la méthode de Platon (voir en effet Zeller, 536) et qu'on croit à l'antériorité de la forme mythique sur l'explication directe : des énigmes pour commencer, et afin de faire travailler l'esprit des lecteurs, puis des solutions, voilà quelle aurait été la marche suivie par Platon dans ses expositions. Mais, s'il en est ainsi, comment se fait-il, demande très judicieusement Raeder (252 sq., cf. 576 sq.), que, dans la République, à la suite de la prétendue solution des mythes énigmatiques du Phèdre,

dans le Phèdre (247 D}, la Justice avant les autres Idées, ou cette déclaration, placée dans la bouche du jeune Phèdre, qu*il vaut mieux s^amuser à parler sur la justice qu'à faire des débauches (276 E), soient des raisons sufSsantes, quoi qu*en pense Lutoslawski {op, ci^ 331) de proclamer la République antérieure au Phèdre. De même ce passage du Phèdre (248 B), où il est dit que l'opinion est le seul mode de connaissance accessible à Tâme déchue du monde idéal, ne me parait pas rappeler avec une évidence irrésistible (Teighmoeller Lit. Pehd. I, 80 sq. ; Raeder 249) le morceau de la fin du \^ livre de la Républiquet dans lequel est déterminée la nature de Topinion (476 D-478 E; cf. VII, 534 A). On pourrait alléguer avec autant de vraisemblance que ce passage du Phèdre suppose le Ménon ou le Thèëtète, ou bien encore dire du Banquet lui-même (201 E-202 A, 203 E), aussi bien que du Phèdre, qu'il suppose les développements mentionnés de la République (voir plus bas § 158). 101. Sur la question^ cf. Rabder 173 sq.» 239-241, 252 sq.

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