LA TRIPARTITION DE L*AME DANS LE PHÈDRE
site soit soumise à la Raison selon Tordre, la mesure et la proportion. Le monde est sorti de cette subordination {Tim. 46 C-E, 47 D-48 A, 56 C, 68 E-69 A *^^); elle existait aussi pour l'humanité dans cet ancien ordre de choses dont les mythes du Timée, du Critias, du Politique et des Lois (cf. § 122, p. 135 sq.) nous donnent la description. Il convient de rétablir autant que possible, dans notre vie actuelle, au moyen de la mesure, une telle subordination et on peut dire, d'une façon générale, que le Philèbe n'a pas d'autre objet.
Au reste, cette conception n'est pas exclusivement propre à la dernière philosophie de Platon. On la rencontrait déjà dans le Gorgias et dans le Phédon, Ce dernier définissait la sagesse comme l'état dans lequel l'âme, mettant fin à ses mouvements désordonnés, se donne l'immutabilité, parce qu'elle s'attache à ce qui est lui-même immuable, c'est-à-dire aux Idées, et inversement il représentait l'attachement de l'âme au corps et aux choses corporelles comme un état de désordre. Le Gorgias était plus explicite encore, quand il nous montrait l'égalité géométrique toute-puissante parmi les dieux comme parmi les hommes (508 A), et qu'il en faisait, en d'autres termes, un principe à la fois de l'ordre cosmique et de l'ordre moral.
§ 138. — Cependant cette diversité que le Timée nous découvre au sein même de l'âme supérieure semble, au premier abord, s'accorder assez mal avec les expositions du Phèdre, Il semble en effet que les trois parties distinguées dans l'Ame par ce dernier dialogue correspondent réciproquement, le cocher, l'Intellect, à l'âme noétique de la République^ à l'âme immortelle du Timée , les deux coursiers aux âmes irascible et concupiscible, à la meilleure et à la pire des deux parties de l'âme mortelle. Mais comment comprendre que les parties mortelles de l'Ame soient les compagnes de l'Intellect dans le monde intelligible? Et, si elles existent déjà dans la sphère supra-sensible, à quoi bon la chute *^^? Toute difficulté
175. Cf. Lois X, 896 E-898 G, où àxàyxY) est remplacé par avoia. 176.'Zell£r (820) prétend que, si côs parties n'existaient pas dans TAme, rica n'expliquerait la chute. Il me semble, au contraire, que la lecture
disparaît en revanche, si Ton voit dans les deux coursiers du Phèdre l'image de TAutre ou de la Nécessité. L'Autre est l'essence divisible. C'est donc une multiplicité, et, comme le dira plus tard Platon, une dyade du Grand et du Petit, ou. comme il le dit déjà, une inégalité et une dissemblance *^, une multiplicité*"'* constituée par l'opposition du Plus et du Moins *'^. Il y a là un principe rebelle au Même*®^, niais que le Même peut ordonner*^*, tout comme le nombre impose l'accord et la proportion, qui sont de la nature du Fini, aux contraires qui forment l'Infini*^* : c'est la Nécessité, principe de l'opposition des contraires*^', cause de ce qu'il y a de désordonné et de mauvais dans les choses*^* et fondement de la constitution de l'âme mortelle*^*. D'autre part, l'attelag-e du char de l'Ame, selon le Phèdre^ est double, même pour les âmes divines (246 AB) ; mais cette dualité n'est pas en ellemême un danger, tant que l'inégalité reste soumise à Tordre; elle ne le devient que dans les âmes où cette subordination est détruite, c'est-à-dire, en termes mythiques, dès que le cocher n'est plus maître de ses chevaux; la chute de l'Ame est donc pareillement l'effet de la Nécessité, en tant que la Nécessité est un principe de désordre. Ainsi les deux chevaux du Phèdre semblent représenter très exactement l'essence de l'Autre et la cause nécessaire, tantôt dominée par la Raison, tantôt en révolte contre elle. La Nécessité n'est-elle pas ap-
attentive du "Phèdre amène à considérer la mortalité comme une conséquence de la chute. Et d'ailleurs, il demeurerait toujours inexplicable que des parties mortelles de TAme eussent leur place jusque dans le domaine des Idées.