‹ Theorie platenicienne de l'amourChapitre 83 sur 99 · Cf. 249 C : tsXêouc àe\ xsXsTàc TftXou|uvo · texte numérisé non relu

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480 INTERPRÉTATlOiN DE LA THÉORIE DE L'AMOUR

aîmé reçoit une initiation (253 C). C'est dans le même sens que le Banquet parle de l'initiation amoureuse : elle consiste à amener progressivement Tâme jusqu'à râicoTureta (209 E, 210 A, E) et Diotime a bien soin de remarquer que, si on a souvent besoin d'un autre pour vous y conduire, on peut aussi y aller de soi-même (211 BC, 210 A). Les discours de Socrate sont, dit Alcibiade, comme les airs du satyre Marsyas, propres, étant eux-mêmes divins, à faire reconnaître ceux qui ont besoin des initiations (215 C); de même son art d'accoucheur le met à même de discerner, entre les esprits, ceux qui avaient besoin de son ministère {Théét. 148 E, 149 C, \M B). § 147. — Mais de quelle nature est la connaissance dont l'Amour fait accoucher notre âme? La réponse, déjà préparée, résulte en outre très évidemment de ce qui précède : c'est une réminiscence. Toute connaissance en effet est une réminiscence, et une réminiscence de ces réalités vraies que l'Ame a connues dans son existence supra-sensible*®*. Or le Phèdre est, à cet égard, très explicite : l'Amour est condition de la réminiscence. Sans doute la difficulté que beaucoup d'âmes ont à se ressouvenir des réalités transcendantes s'explique en partie parce que toutes les âmes n'ont pas pu également les contempler, mais aussi parce que certaines ont accru, par la vie injuste qu'elles ont menée, le malheur de leur chute dans le Sensible et se sont ainsi condamnées à l'oubli. Mais il y a lieu de tenir compte en outre de ce que les réalités absolues ne brillent pas, pour la plupart, dans leurs images terrestres, d'un éclat suffisant pour que les âmes, à l'exception d'un petit nombre, parviennent à se rendre compte du trouble dont elles sont agitées devant ces images. Cependant la Beauté a ce privilège sur les autres essences qu'elle a conservé son éclat jusque dans ses copies terrestres, et ainsi elle détermine en nous, à la vue de ce qui est beau, une vive émotion, brutale chez l'âme qui a oublié les divins mystères, respectueuse chez celle qui en a gardé un récent souvenir : c'est l'Amour.

204. Ménon 80 D-86 C; Phédon 72 E-77 A, 91 E, 92 G, D; Fhèdft 249 B.250 B; cf. aussi Républ. VU, 518 B-D, X, 62i A.

L'AMOUR GONDITtOiN DE LA RÉMINISCENCE 481

Mais cette émotion prise en elle-même n'a pas uniquement sa source, ne l'oublions pas, dans le souvenir de la Beauté, mais dans le souvenir de bien d'autres parmi les réalités absolues. D'autres sont également dignes de notre amour et seraient capables de le provoquer, peut-être même avec plus de force que la Beauté ; mais seule la Beauté se révèle à nous et nous émeut jusque dans ses images sensibles. On sait comment cette révélation a lieu : les émanations de la Beauté pénètrent par les yeux jusqu'à l'âme et elles rendent à l'âme d'une façon plus ou moins complète, plus ou moins durable, la légèreté qu'elle avait perdue. L'Intellect est alors transporté par le souvenir auprès de la Beauté absolue {Phèdre 250 A- 251 D, 253 A-254 B; cf. 249 CD, 252 E-253 A). L'Amour est donc bien condition d'une réminiscence à l'égard de l'Idée du Beau et, par conséquent, condition d'une connaissance.

Le Banquet^ à la vérité, ne parle pas de réminiscence; mais le rôle de l'Amour n'y est pas conçu d'une façon différente. Il nous conduit par une série d'étapes, dans chacune desquelles l'Intelligence a sa place, jusqu'à la contemplation, pleinement intellectuelle, de l'Idée du Beau; chacun des degrés de l'initiation erotique comporte en effet la formation d'un concept dans lequel se retrouve toujours la Beauté sous la diversité de ses manifestations, corps, âmes, occupations, sciences, et c'est ainsi que se révèle brusquement à nous la beauté idéale (209 E-212 A). Comment supposer, si le Banquet était postérieur au Phèdre et qu'il le fût également au Menon, comme on l'admet d'ordinaire sans raisons bien probantes (cf. GoMPERz, tr. fr. II, 301), et aussi au Phédon, que Platon, étant en possession de la théorie de la réminiscence, ne s'y fût. pas souvenu des applications qu'il en avait déjà faites au problème de l'Amour? Comment supposer qu'il eût négligé une solution si profonde et si étroitement liée avec les dogmes les plus essentiels de sa philosophie? Chacun des degrés de l'ascension méthodique qui mène au Beau est en effet un moyen de provoquer la réminiscence : le Banquet n'avait pas encore clairement dégagé cette idée; le Phèdre la met en lumière d'une façon décisive.

§ 148. — Toutefois, si nous voulons montrer d'une façon plus complète encore, en quoi TAmour est fonction cognîtive de notre âme, c'est principalement avec la méthode dialectique qu'il conviendra de comparer les processus par lesquels, selon le Banquet^ l'Amour nous conduit jusqu'à l'Idée du Beau. Or nous trouvons dans le VII® livre de la République un développement dont le parallélisme avec l'exposition du Banquet a été maintes fois signalé. Il est impossible en effet de méconnaître les analogies générales de l'ascension qui mène le dialecticien de la République jusqu'à l'Idée du Bien avec celle qui conduit l'amoureux du Banquet jusqu'à l'Idée du Beau. — La gymnastique et la musique, tout d'abord, correspondent assez bien à ce que sont l'amour des beaux corps et l'amour des belles âmes ; car la nausique n'a d'autre objet que de régler l'âme au moyen de l'harmonie (521 D- 522 B). L'étude des sciences qui vient ensuite est comparable au spectacle des sciences dans le Banquet, avec cette différence toutefois que l'aperception de l'unité conceptuelle, qui, dans le Banquet, appartient déjà aux premiers stades (210 B- D) semble être, d'après la République, l'apanage des études scientifiques (524 E-525 A). De part et d'autre, d'ailleurs, la contemplation de ce qui est beau, même par la science, ne peut être qu'une image de ce qui est véritablement beau (ft^jp. 529 D-530 C et Banquet 211 B, DE). A l'éducation dialectique proprement dite répond ce qui, dans l'ascension erotique, est la possession de la science du beau. Dans la République en effet Platon distingue l'apprentissage et l'exercice de la méthode dialectique, entre la trentième et la cinquantième année (537 D, 539 D-540 A), et la contemplation même de l'Idée du Bien qui est le terme de la Dialectique, comme celleci l'est de toute la préparation antérieure. De même, dans le Banquet, la contemplation de la Beauté absolue succède à la possession de la science du beau : elle en est le terme dernier, Platon le dit explicitement, comme celle-ci est ellemême une fin par rapport au reste de l'initiation (210 DE, 211 BC). L'analogie des deux expositions n'est en défaut que en ce qui concerne ces belles occupations qui apparaissent au

troisième rang dans l'ascension erotique du Banquet. Mais, quand bien même un des moments de la méthode qui mène au Beau n'aurait pas son équivalent dans celle qui mène au Bien, cela ne suffirait pas à détruire les autres preuves de leur parallélisme*^^.

§ 149. — Ce parallélisme se manifeste d'une façon plus complète quand on rapproche en outre de l'exposition de l'ascension de la Dialectique le morceau qui le prépare dans la République, l'allégorie de la caverne. En effet, entre cet ensemble et les développements du Banquet, il y a un certain nombre d'analogies verbales assez remarquables. — «C'est brusquement ^(sÇaifVYîç) que le prisonnier, délivré de ses fers, e si obligé de regarder du côté de la lumière, ou que, au contraire, il passe de la lumière à l'obscurité de la caverne (515 C, 516 E; cf. 516 A). De même, dans le Banquet, c'est èÇai^viQç

205. On pourrait penser que c'est à la même préoccupation par rapport aux siTiT7i5e\S(jLaTa que Platon a obéi dans la République^ quand il parle, après la gymnastique et la musique, de ces arts mécaniques, dans lesquels nous ne trouvons pas encore le moyen de sortir du Devenir et de nous élever jusqu'à l'Être (522 B). Ce sont bien là en effet des occupations. Cependant ces occupations sont de celles qui, ne supposant pas la prédominance de la Raison, ne peuvent que nous avilir (VI, 495 DE; IX, 590 C; X, 599 D; cf. IV, 444 A-E [n. 2/]).lPar elles, Torgane de l'Ame à Taide duquel on aperçoit la Vérité est souillé et aveuglé (527 DE ; ànoXX^jievov xai TvçXouii.evov ôirb tôv ctXXcov lutTrjSeupLaxwv), S'il est possible de les réhabiliter, ce sera seulement dans la mesure où elles seront subordonnées aux sciences (522 C-E, 526 CD), et, sous ce rapport tout au moins, nous retrouvons quelque chose de la hiérarchie du Banquet : quelle que soit en effet Tinfériorité des sciences par rapport a la Dialectique (531 DE), elle sont cependant supérieures à tous les arts, qui sont toujours relatifs aux opinions et aux désirs des hommes (533 B). D'autre part, les précautions que recommande Platon en ce qui concerne Tétude de la Dialectique n'ont pas d'autre objet que de nous préserver de ce désordre de Tçsprit qui nous fera préférer à de sages maximes de conduite d'autres façons d'agir (èutTYjSeypLaTa) plus séduisantes (533 CD). Enfin l'usage même de la Dialectique, c'est de nous mettre en état, grâce à la connaissance du Bien, d'avoir un modèle sur lequel nous réglerons notre conduite individuelle et l'administration de la Cité (517 C, 540 A). Il y a donc, semblet-il, réciproquement des occupations et des façons d'agir qui sont plus propres que d'autres à nous conduire vers l'Être et vers le Bien.

qu'il nous est donné d'apercevoir le Beau absolu (210 E). Toutefois cette révélation subite est précédée, nous le savons, d'une série de contemplations qui se font, au contraire, suivant une consécution régulière ^^^. Semblablement, dans la République, l'homme de la caverne ne parvient à regarder le soleil, le dialecticien à contempler le .Bien qu'après avoir successivement habitué leur regard à considérer des images de moins en moins dégradées de la réalité suprême *'*^. De part et d'autre, il est question d'une ascension qui requiert des points d'appui, qui comporte des degrés, au sens propre du mot, par lesquels on accède au terme, mais qui sont d'une autre nature ^°*. Pour parvenir jusqu'à l'Intelligible pur, l'Intellect se sert d'abord de simples images de l'Intelligible (les objets mathématiques) ; mais elles sont purement provisoires et il aspire à dépasser ces hypothèses, qui sont alors des principes; il veut, au contraire, se servir d'hypothèses en les considérant réellement comme telles, et ne s'en servir que comme de degrés et de points d'appui pour atteindre l'Inconditionné, l'a anhypothétique ))*^^. Ce qui caractérise chacune des étapes de cette ascension, c'est l'apercéption d'une essence, commune à une multiplicité de choses. Nous voyons en même temps une même chose une et multiple jusqu'à l'Infini, et, dans l'un et l'autre dialogue, l'idée d'une mer sur laquelle on se dirige, ou au-dessus de laquelle on s'élève afin

206. Voir 210 £ : O£(o(ievo( èçs^T); xai opÔcoç. Cf. A : êav ti; ôpOêoc iutit] et 211 C : ôp6tb; en\ xà épcoxixà Uvat.

207. Voir 516 A-G : pas de vision possible UatçvYj; de ce qui est «vw, mais une série successive d'étapes : «pôTov — (lexà xoOxo — (îaxspov — h\

xaOxa... nex' èxeTva eXOeTv. Cf. 532 A-G.

208. Banquet 211 BG : eîcavKiav — ôpOcoç iid xà êpcoxixà Uvai — eicavilvat, (ooicsp liTavaêaô(j.o7c xp(i&(jLgvov = Rép, 514 B : èicàvco é§6v — 521 G, 532 B : eiràvoSoç — 517 B : xtjv 6à avo) àvaêaviv xa\ ôsav xôv avw xtjv elç xbv votitbv x6irov XTjç <pux^Ç avo8ov — 519 D : àva6r)vai exeîvYjv xyjv àva6a(Tiv — 532 C : enavay wyTjV xoO peXxidxou ev '^u"/?) i^po; xyjv xoO àpicrxou Iv xoiç oSct 8éav. Gf. pOUr des expressions analogues 525 D^ 533 B, G, 532 G, E. ^

209. Rép, VI, 511 AB : ofov eiii6a(T£iç xe xa\ ôppiac... iil^pi xoO àvvnoOéxov liti XYJV xoO Tiavxbç àp^i^v ; cf. Bofiq, 211 G: ciidirep eiravaêaÔpLOÏ; XP*»»!*^^®^* Voir

aussi Rép. VII, 533 G.

de parvenir à contempler ce qui est toujours identique à soimême, s'impose à l'esprit de Platon *^^. Pour conduire leur élève jusqu'au but, la bonne volonté ne manquera ni à Diotime à l'égard de Socrate, ni àSocrate à l'égard de Glaucon; mais l'élève sera-t-il capable de suivre le maître jusque-là*^*? La contemplation de l'objet absolu vers lequel on s'élève appartient à un organe de l'Ame qui est fait pour cette contemplation ***. Enfin, de même que celui qui est parvenu au faîte de l'ascension du Banquet ne s'attache pas à des images, et engendre des vertus réelles et non des images de vertus, de même ce ne sont pas des images du Bien, mais le Bien lui-même que contemple l'âme au terme de l'ascension dialectique 2*^ Il semble donc que Platon, en décrivant dans la République la méthode par laquelle le dialecticien s'élève jusqu'à l'Idée du Bien, a eu présente à la pensée la description des étapes par lesquelles, selon le Banquet, l'Amour nous conduit jusqu'au Beau. , ^

§ 150. — D'autre part, de même qu'il paraît bien s'être souvenu du Banquet en écrivant la République, dans le Phèdre il y a plus d'un passage qui fait penser à ce qui a été dit dans la République de l'éducation dialectique du philosophe. C'est ainsi qu'on peut comparer la façon dont il parie, dans le premier dialogue, de l'opinion du vulgaire sur l'homme qu'a saisi le délire de l'Amour, avec ce qu'il dit dans le second de l'attitude des prisonniers de la caverne à l'égard de celui qui, après être monté jusqu'à la lumière, redescend ensuite parmi

210. Gomp. Banq, 210 B-D avec Rép. VU, 523 B-525 B et surtout la fin 525 AB. Banq, 210 D ; èwt xo iroXÙ irlXayo; Tetpaiipiévoc xoO xaXoO ...êw; àv... xftTtSv) Tivi êiriffTi^{j.Triv fiiav totauTriv, t; êoti xaXoO xoioOfis. Bjèp, 525 B : xb xîjç oûo-iac iiuxlov eTvat Ycvéaecoc êÇava8i5vxt. Cf. X, 611 E.

211. Banq. 210 A. : xà 8è xlXea xat èiroirxixa... oux oî8' el oliç x' av erric [se. (J.uy}OTjvai]. épû (J.èv o^v... iyiù xa\ irpoôu(j.îa( oùSèv wKokzi'^tù • <iusipfi) Sa SicevOai. Rép. 532 E sq. : oCxéx* of6; x* ïoei âxoXouOetv • lm\ x6 y* ^P^^v oû8èv àv irpo- Bupi^ac ocnoXiicoi.

212. Banq, 212 A : ôpôvxi w épaxiv xo xaX6v. Rép. 527 DE : Ixâcrrou opyav6v xt <|/ux^c... <<o) piôva)... àXi^Oeia épàxat. 533 D : xb xtj; <|/ux^< ôVlta. Cf. VI, 490 B et IK, 582 D. Comp. aussi Banq, 211 A, G avec Rép. 532 AB.

213. Bang. 212 A : eWwXa eîîtiXou — Rép. 533 A : etx6va. 534 C : el5c5Xoj.

eux. L'homme qui a vu les Idées et à qui le délire amoureux donne le ressouvenir de cette contemplation s'éloigne des préoccupations humaines et ne s'attache qu'à ce qui est divin : il cherche à plaire à des maîtres excellents plus qu'à ses compagnons d'esclavage {Phèdre 249 DE, 273 E sq.). De même celui qui a vu dans la réalité les choses belles, justes et bonnes ne veut plus s'occuper de ce qui se passe dans la caverne {Rép. 520 C, 519 C-E). Mais, s'il y revient, les autres se moquent de lui : ils disent qu'il a perdu la vue, comme la multitude dit de l'amant philosophe qu'il a perdu la raison (517A, E-518B).Semblablement, quand on lit dans lePhèdre la description de ce chemin escarpé que gravissent les âmes pour parvenir jusqu'au sommet de la voûte du ciel *'*, il est difficile de ne pas songer à cet autre voyage que le prisonnier de la caverne accomplit le long d'une rude montée jusqu'au soleil *^^ ; à cette ascension est comparée la xopeCa qui constitue la Dialectique (532 B) ; celle-ci est appelée le faîte de toutes les sciences*'^. L'opposition, dans lePhèdre, du ciel et delà région qui est au-dessus du ciel et où sont les Idées (247 A- C) ne rappelle-t-elle pas la distinction, dans la République. d'une région visible, qu'on appellerait volontiers le ciel, et dont le soleil est le roi, et d'une région intelligible supérieure à la première et que régit le Bien ^*'. De quoi enfin se nourrit l'Ame, selon le Phèdre, dans cette existence supra-terrestre dont le délire amoureux doit ramener momentanément l'expérience jusque dans notre vie sensible? Elle se nourrit de la Vérité, delà Science et de l'Intellection (sans autre mélange, pour les âmes divines) ; elle contemple la Science, non pas celle qui est liée à la génération et qui change avec les différentes choses que nous nommons faussement des êtres, mais

214. Pkèdre 247 B : àxpav Otco ttjv Oirspoupavtov à^/îôa nopevovTai icpôç étvavxe; ti^ri.

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