‹ Theorie platenicienne de l'amourChapitre 91 sur 99 · L'AMOUR, DIALECTIQUE ASCENDANTE EMPIRIQUE · texte numérisé non relu

L'AMOUR, DIALECTIQUE ASCENDANTE EMPIRIQUE

Entre les mains du philosophe, ce ne peut être sans doute qu'un moyen accessoire et simplement, comme nous l'avons dit, un auxiliaire, destiné à céder le pas à d'autres méthodes vraiment scientifiques et entièrement rationnelles; celles-ci sont en effet seules capables, précisément parce qu'elles comportent une démarche inverse supposant la connaissance des Idées, de nous apprendre avec précision quelle est la place de chaque Idée dans la hiérarchie qu'elles forment toutes ensemble, et en relation avec d'autres Idées. Cependant, quelle que soit l'infériorité de l'Amour par rapport à la Dialectique, ce n'est pas. une raison pour le condamner et pour refuser à la faiblesse de notre nature cette chance inespérée de parvenir, fût-ce en partant de ce qui est étranger à la Raison, jusqu'à l'objet propre de la Raison. L'Amour ne constitue donc pas, comme l'a pensé Zeller, une méthode incomplète qui ne nous mène pas jusqu'où va la Dialectique. Il peut en effet ne pas nous mener jusque là, d'abord parce qu'il lui arrive trop souvent de se dévoyer, mais aussi parce qu'il faut, de toute façon, un bond pour parvenir jusqu'à l'Intelligible et que cette grâce suprême peut nous faire défaut. Toutefois, si nous sommes capables, pour parler comme Diotime, de recevoir les dernières révélations, nous atteindrons notre but, par l'Amour comme par la Dialectique. Mais il est bien vrai, d'autre part, que c'est une méthode partielle qui ne nous ouvre pas d'aussi vastes horizons que la méthode dialectique, qui ne détermine pas avec la même rigueur les étapes ou les croisements de la route suivie, et enfin qui n'utilise qu'un moyen empirique d'élever l'Ame, du Çensible à l'Intelligible.

§ 157. — Si nous voulons comprendre pleinement le rôle de l'Amour en tant que méthode philosophique, il est nécessaire maintenant de revenir sur ce qui a été le point de départ de notre étude, la considération de la nature synthétique de

TAmour. Nous nous sommes contentés en effet, h ce sujet, de prendre les données de Texposition platonicienne et d'interpréter, dans ses termes les plus immédiats, le mythe du Banquet, Mais toute la suite de notre étude n'a fait encore que développer la même idée : l'Amour est un démon, il établit une relation entre des mondes opposés. Comme Tâme humaine, en effet, dont il est la fonction propre, il unit la nature sensible à la nature intelligible ; à ce titre même, il est un moyen d'acquérir et de communiquer la vertu, qui est Tempire de la Raison sur les appétits, d'acquérir et de communiquer la science, puisque l'Amour est une condition pour Tâme déchue d'obtenir une réminiscence de l'Intellig-ible. L'Amour nous est apparu ainsi comme un succédané de la Dialectique et comme une philosophie ; car il est un moyen pour l'Ame d'opérer ce passage du Sensible à l'Intellig-ible, qui est la raison d'être de la Dialectique et de toute vraie philosophie. Le moment semble donc venu de coordonner les résultats de la recherche, de façon à mieux voir quelle est la nature de l'Amour et quelle est l'étendue de son rôle.

§ 158. — Quand Diotime veut faire entendre à Socrate ce qu'est l'Amour, il est un point sur lequel elle insiste tout particulièrement : ce n'est pas une raison, explique-t-ello, parce que l'Amour n'est ni beau ni bon pour qu'il soit laid et mauvais; ce sont là en effet les gaucheries ou les excès d'un intellectualisme qui, commençant à prendre conscience de lui-même, s'enivre de logique. Platon, par la bouche de la prêtresse de Mantinée -^^ montre donc avec force qu'il y a d'autres opposés que les contradictoires, que les contraires sont aussi des opposés et des opposés dont il est possible d'effectuer la synthèse, car ils comportent des intermédiaires. L'exemple choisi est celui de l'opinion vraie qui ne peut rendre raison d'elle-même et qui est moyenne entre la science et

239. Et peut-être aûn de mieux marquer la différence de ses théories et de celles de Socrate» comme Tont pensé Hermann GescK und Sytt. d, platon. Philos, p. 523. n. 592 et Steinbart p. 346, n. 56, ap. BErno op. cit. p. 301 ; cf. Broghard art, cit, Ann. philos. XVII, p. 15 sq.

Page 1