RETOUR SUR LA NATURE SYNTHÉTIQUE DE L'AMOUR
l'ignorance-*^. C'est assurément Tune des premières indications d'une doctrine qui devait prendre dans la philosophie de Platon une place si importante^". Mais aucune des expositions que Platon en a données n'est plus intéressante, pour notre étude, que celle qui termine le V® livre de la Réjniblique, Platon y applique en effet précisément à la connaissance de ce qui est beau la distinction de l'opinion et de la science. Il y parle de ceux qui ne s'attachent qu'à la multiplicité diverse et infinie des objets beaux et qui sont incapables de s'élever jusqu'au Beau absolu et de le contempler en luimême, et il les distingue de celui qui, au contraire, ne confond pas le Beau avec les choses belles. La connaissance que possède ce dernier, et qui est fondée sur une claire vision du réel, est science ; celle des premiers, n'étant relative qu'à l'apparence variable et flottante, est opinion. L'opinion en effet est intermédiaire entre la science, qui a pour objet l'Être, et l'ignorance, qiii est relative au Non-Être. Elle est bien distincte de la science, car celle-ci est infaillible, et l'opinion est, au contraire, essentiellement faillible ; et l'objet de la science, lequel est immuable, ne peut être celui de l'opinion, lequel est variable. Or, tandis que les uns aiment ce qui est l'objet de la science, les autres aiment ce qui est l'objet de l'opinion; ils aimeront donc toutes ces choses auxquelles le vulgaire attribue la beauté, les belles voix, les belles couleurs; mais ils ne peuvent endurer qu'on cherche à les mettre en état de contempler le Beau en soi, ni qu'on leur en parle comme de quelque chose de réel. De même pour la multitude des choses justes, à l'égard du Juste absolu. Nous ne serons donc nullement fautifs envers ces gens-là, conclut Platon, si nous les appelons o'.Xdoo^oi plutôt que o'.Xocoapct (V, 476 A-480 A).
240. To opOà 8o|a!;eiy xai aveu toO 'é/siv Xôyov 8oOvat honq, 201 E Sq. ; cf, 203 E : aoçia; ts xa\ apiaÔia; èv (il(7a> sariv.
241. On la trouve développée avec plus ou moins d'ampleur dans le Mënon (97 A -98 D), dans la Bépuhlique (V, 476 A-480 A, fin du livre; VU, 534 A), dans le Timée (27 D- 28 A; 37 B, G; 51 DE), dans le Théétète (187 A-210 A), dans le Sophiste (257 BG, 262 E-264 B), dans le Philèbe
Il semble résulter de ce développement que, si rAmour est quelque chose d'intermédiaire, ce n'est pas du moins au même sens que l'opinion, et, par conséquent, si Texemple de l'opinion est allégué dans le Banquet pour faire comprendre ce qu'est l'Amour, il faut ne voir là qu'une comparaison très générale. Remarquons tout d'abord que l'opinion n'est pas un intermédiaire seulement en tant qu'opinion droite : elle l'est de toute façon, mais, quand elle est droite sans pourtant pouvoir rendre raison d'elle-même, c'est, comme dit le Menon, une faveur divine. Cependant cette faveur est-elle aussi grande que celle dont l'Amour est la conséquence? On ne peut le penser; jamais en effet l'opinion droite n'atteint le réel véritable; si elle arrivait jusque là, elle cesserait d'être elle-même, elle deviendrait autre chose, elle serait la science**^; elle reste donc essentiellement incapable de s'élever jusqu'à ce qui pourrait rendre raison d'ellemême. L'Amour, au contraire, n'est pas un tel intermédiaire, et, si la 6£(a jxoTpa qui lui donne naissance n'est pas une grâce imparfaite et précaire, il doit nous conduire jusqu'à son terme naturel, qui est la contemplation même du Beau absolu. Sans doute on pourra dire que, lorsque nous sommes parvenus à ce terme suprême, déjà est achevé le rôle conducteur de l'Amour : « Il n'a plus qu'à se retirer pour faire place à ce qui est plus noble et plus divin que lui, l'intuition pure de l'intellect. » (Brochard Ann. ph. XVII, p. 19) Il n'en est pas moins vrai que, s'il nous conduit jusque là, c'est qu'il est un intermédiaire bien différent de l'opinion vraie. Le morceau du V® livre de la Bépublique paraît être, comme je l'ai dit, très significatif à cet égard : l'Amour s'en tient-il aux premiers degrés de son évolution et en outre se disperse-t-il dans la multiplicité des objets beaux? Alors il est un intermédiaire analogue à l'opinion : tantôt, il a d'heureux élans, tantôt il se fourvoie; bref, comme l'opinion, il a ses erreurs. Se soumet-il à la discipline dont Diotime trace le plan dans le
242. Cf. dans le ThééU toute la discussion à partir de 201 G, mais principalement 208 G - 210 A.