LE BIEN ET LE BÇAÛ
principe du mélange par la mesure. Prise en elle-même, la Mesure, c'est absolument le Bon; quand elle se manifeste à nous, c'est le Beau; quand elle nous devient connaissable, c'est le Vrai. Il semble donc que nous soyons ici sur la voie de cet intellectualisme mathématique qui caractérise la dernière philosophie de Platon, telle qu'Aristote nous l'a fait connaître. Cependant cette dernière philosophie ne constitue pas une révolution dans la pensée de Platon : du Gorgins jusqu'au Timée, au Phèdre, aux Lois et enfin aux enseignements oraux de l'Académie, la pensée du Maître n'a fait que s'approfondir dans le sens de l'intellectualisme, sans jamais se renier. On sait ce que raconte Aristoxène^^® de l'étonnement de ceux qui venaient écouter les leçons de Platon sur le Bien : ils s'attendaient à entendre parler du bien par rapport à l'homme, mais on ne leur donnait que des spéculations sur les nombres, sur la géométrie, et enfin sur l'Un identique au Bien. D'autre part, j'ai essayé de montrer ailleurs que l'Un et les Nombres, c'est-à-dire la mesure et le mesuré, sont audessus du monde des Idées, et celui-ci, à son tour, au-dessus de l'âme du monde, lien de l'Intelligible et du Sensible. Or que nous apprend le Philèbe^ Que la mesure et la proportion sont au-dessus du mélange où se retrouvent cette mesure et cette proportion et au-dessus de l'Intellect; le Timée^ que l'âme du monde, construite sur le modèle de l'Animal en soi, c'est-à-dire, sans doute, du cosmos intelligible ^^^, est ordonnée suivant des nombres; le Phèdre^ que l'Amour tend à nous ramener aux mouvements réguliers des âmes divines ; que la Justice qui est une harmonie, la Tempérance, qui suppose la mesure, la Science, sont, a côté du Beau, aux premiers rangs des essences absolues (247 D, 254 B) ; que, s'il en est une qui domine les autres, c'est la plus intellectuelle, la <ppovY;(7tç (250 D). Le Gorgias (508 A) ne s'accorde-t-il pas avec les Lois (VI, 756 E sq. ; cf. § 143) pour faire de la proportion géométrique un principe d'une haute portée, non seulement morale
255. Elem. harm. II, 30 Meib., ap. Zeller Ph. d/Gr, II 1*, 712, 3; cf. mon livre déjà cité a. 453, I [p. 506].
256. Cf. mon livre n. 273, HI [p. 305] et n. 274, II [p. 311],
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et sociale, mais même universelle? En somme, c'est toujours à rharmonie, à la proportion, à la mesure qu'il faut en venir, qu'il s'agisse du corps ou de Tâme, du monde sensible ou du monde idéal, de la vertu ou de la science. Mais il y a plus : il semble même que la hiérarchie du Philèbe, dialogue de la vieillesse de Platon, ne démente pas l'ascension erotique du Banquet, dont la composition est certainement bien antérieure; et celle-ci s'accorde, d'autre part, nous le savons, avec l'ascension dialectique de la République. Les premières étapes de la méthode de l'Amour, satisfactions pures, d'abord relatives au corps, puis relatives à l'âme, répondraient en effet assez bien aux plaisirs purs de la cinquième classe des biens, dans le Philèbe (66 C). Au-dessus, vient dans le Banquet l'amour desjDelles occupations, puis des belles sciences; dans le Philèbe, le quatrième rang appartient aux opinions droites, aux arts, aux sciences. Sans doute ce parallèle ne saurait être poursuivi avec rigueur. Néanmoins le Banquet semble bien faire une place à part à la science du beau, analogue à celle que le Philèbe assigne à l'Intellect. Enfin, nous l'avons vu, la proportion et la mesure sont, dans ce dernier dialogue, au dessus de l'Intelligence, comme, dans le Banquet, l'Idée du Beau est au-dessus de la science seule de la beauté.
Conclusions,
§ 169. — En résumé, le Beau n'est pas, à proprement parler, une Idée particulière correspondant à telle qualité abstraite ou sensible, une Idée analogue à celles de l'Impair ou du Blanc, déterminées selon tels rapports particuliers ; c'est une Idée qui exprime un rapport universel et fondamental de toutes choses, dans le cosmos intelligible comme icibas 2^\ au même titre que le Réel ou le Vrai ; mais Tun et l'autre sont subordonnés à un principe supérieur d'unité.
257. Bien différente dans son esprit est la conception de Natorp Plaios IdeenL, principalement p. 171. La discussion en eût été trop longue et elle aurait mis en question toutej'interprétation du Platonisme.
CONCLUSIOxNS 227
ridée du Bien. Donc la méthode de l'Amour, en nous conduisant jusqu'à ridée du Beau, nous fait apercevoir un des principes universels de l'Être, ou plutôt le principe suprême hiî-même, sous le rapport où précisément il rayonne et nous éclaire. C'est bien, par conséquent, une méthode universelle, en ce sens qu'elle nous élève à un point de vue d'où nous dominons tout ce qui est : le monde des Idées, cosmos ordonné et beau; l'âme du monde, image de ce cosmos; Tarrang'ement même de l'Univers visible; l'ordre des sciences et des occupations; la constitution et la vie des âmes et des corps.
En second lieu, l'Amour unifie les contraires; il est l'instinct actif qui nous pousse h tenter d'acquérir ce qui nous manque et, en particulier, de nous élever, au-dessus de notre condition mortelle, jusqu'à l'immortalité.' L'Amour n'est pas seulement en effet l'amour de la possession éternelle du bon; il est l'amour do l'éternité même, parce qu'elle est un bien ot même notre bien. N'est-il pas la fonction propre de l'âme supérieure, c'est-à-diro do l'âme immortelle, en tant que celleci est liée à un corps mortel? A ce titre, il est même, avant la mort, le libérateur de l'Ame ; il est donc le démon de cet autre démon qu'est l'Ame ello-même; ou plutôt, dire que TAme est démon, c'est dire qu'elle est Amour. Mais les efforts de l'Amour n'en ont pas moins un objet pratique; car l'Amour, dans son désir de l'immortalité, cherche à produire dans la beauté, ou plus exactement selon la beauté, quelque chose qui dure. Quelles seront ses productions? Au plus bas degré, ce seront les générations qui perpétuent la vie en général et chaque type spécifique de vivants ; puis dos œuvres de l'art, ou encore des règles de la conduite sociale; enfin dos vertus et des sciences.
Toutefois l'objet dernier de l'Amour, c'est la contemplation de l'Idée, et sous le rapport qui l'a fait naître lui-môme; c'est dire que cette contemplation est la contemplation de l'Idée du Beau. Par elle, il est vrai, nous sont ouverts des horizons plus étendus; car l'Idée du Beau, c'est l'Idée du Bien se manifestant h nous et faisant impression sur nous. Donc h\ ré-
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miniscence qui, par T Amour, nous rend la vision de la Beauté absolue est la réminiscence de la vie de l'Ame parmi les Idées : si nous savons en user comme il convient, c'est l'Être absolu qu'elle nous rend, — Il s'ensuit que l'Amour est essentiellement pour Platon une méthode morale et intellectuelle, où s'unissent la puissance motrice et la puissance cognitive de notre âme, et qu'il exprime le pouvoir de l'ordre et de la mesure sur des choses qui, par nature, sont désordonnées.
Cependant, en tant qu'il a son point de départ dans le Sensible, l'Amour peut se pervertir : c'est ce qui arrive toutes les fois qu'il n'a pas exclusivement pour objet la vertu et le savoir. Comme l'opinion, il est en effet une synthèse de contraires; mais, tandis que l'opinion, si elle ne cesse pas d'être elle-même quand elle devient erreur, n'est plus, du moins, opinion quand elle fait place à la science, l'Amour au contraire, tout en demeurant amour jusqu'en ses égarements, n'en est pas moins, par nature et comme amour, propre à réaliser le plus haut objet de notre destinée. Aimer, peut-on dire, c'est sortir de soi-même. Platon a magnifiquement interprété et développé cette formule. Pour lui, en effet, l'Amour constitue une méthode philosophique et en même temps une grâce divine : c'est une chance qui nous est offerte, dans la nature sensible elle-même, de nous rattacher à l'Intelligible, une chance qui reste à l'âme déchue de reconquérir ses ailes et de retrouver sa nature essentielle.
Bref, la théorie de l'Amour est une des formes les plus remarquables de cet esprit synthétique qui anime la philosophie de Platon et dont la doctrine de l'âme du monde et, dans l'exposition d'AniSTOTE, la doctrine des choses mathématiques intermédiaires sont d'autres exemples. A ce titre il est possible que la théorie de l'Amour ait pris dans le système une place plus vaste encore que celle que les textes nous autorisent à lui assigner. Peut-être Platon tendait-il à voir dans l'Amour la loi universelle qui anime tout le réel, qui fait vivre la nature, qui meut l'âme du monde, qui lie dans l'Intellect rintelligible et le Sensible, qui opère dans le monde idéal le mélange des Genres, et les suspend enfin au Bien, sous son