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GRADATIONS TROP RAPIDES

nature de l’éclairage ou par quelque autre raison également satisfaisante.

Presque tout ce que nous venons de dire s’applique au cas où l’on passe d’une couleur à une autre par des gradations assez douces et insensibles pour que le spectateur ne puisse dire où l’une se termine et où l’autre commence. Ici encore, des couleurs qui se suivent de près ou qui ne sont séparées que par un petit intervalle, se fondent harmonieusement et produisent un bon effet. Gela s’explique surtout par nos idées préconçues des changements que fait éprouver aux surfaces colorées une lumière plus ou moins vive. Si les couleurs sont très-éloignées l’une de l’autre sur le cercle chromatique, le passage rapide de la première à la seconde par voie de fusion produit un effet toujours étrange et souvent désagréable. Une surface jaune mise en opposition bien nette avec une surface bleue fait souvent bon effet ; au contraire, l’effet sera mauvais si l’on passe du jaune au bleu par une série de gradations rapides : c’est comme si l’on voulait affirmer en même temps que cette surface est chaude et lumineuse aussi bien que froide et sombre. Quand nous regardons le ciel, il est vrai que nous voyons, vers le coucher du soleil, les parties jaunes passer un peu plus bas à l’orangé et au rouge, tandis qu’au-dessus elles vont au bleu par une longue série de gradations lentes ; mais la distance entre le bleu et le jaune est considérable, et ces deux couleurs sont séparées par toute une série de teintes neutres ; de plus, nous songeons à toutes ces teintes comme résultant de la proximité apparente ou de l’éloignement apparent du soleil. Et encore, en pareil cas, un grand nombre de peintres aiment mieux ne pas faire entrer dans leurs tableaux une trop grande partie du bleu de la partie supérieure du ciel, ce qui leur permet d’en exprimer plus nettement la chaleur et l’éclat. Lorsque la nature nous présente un champ d’herbe qui finit par devenir ! bien nettement rouge, nous pensons à la luzerne pour nous l’expliquer, sans cependant être tout à fait charmés de sa présence. Dans quelques lacs des montagnes, — le Kônigssee, par exemple — nous voyons l’eau vert bleu passer au rouge pourpré par des gradations un peu rapides en certains endroits. La transition prompte de la couleur primitive à cette teinte presque complémentaire produit un effet qui semble étrange et presque incroyable à ceux qui en sont témoins pour la première fois. Quand nous en avons reconnu la cause, nous apprenons à considérer les taches pourprées comme marquant les endroits où l’eau est peu profonde, et, lorsque nous avons accepté

LA DÉGRADATION DES TEINTES

l’effet comme raisonnable, nous en sommes bientôt enchantés, et nous nous le rappelons toujours, à cause de sa beauté étrange.

Lorsque deux couleurs très différentes sous le double rapport de la teinte et de la saturation, ou seulement sous le dernier, se fondent rapidement l’une dans l’autre sur la même surface, nous cherchons toujours la raison de ce changement de teinte, et, si nous n’en trouvons pas, l’effet nous semble ordinairement aussi absurde que le serait le caractère d’un homme qui, d’abord calme et froid, deviendrait brusquement et sans raison appréciable tendre et pathétique. Quand nous voyons les tons froids gris ou brun grisâtre de la surface d’une falaise prendre tout à coup une teinte rosée, nous voulons avoir l’explication de ce changement, et nous sommes satisfaits si l’on nous dit que le sommet de la falaise est encore éclairé par le soleil couchant ; mais, s’il est midi, nous sommes forcés de penser que les veines rouges de quelque substance étrangère sillonnent probablement le rocher grisâtre ; nous nous demandons ce que c’est, et nous voudrions que ce ne fût pas. Voilà une des raisons secondaires pour lesquelles les peintres aiment à grouper leurs teintes par grandes masses, les couleurs chaudes et brillantes d’un côté, et les teintes pâles et froides de l’autre.

Parmi les caractères les plus importants de la couleur dans la nature, il faut ranger la dégradation pour ainsi dire infinie qui l’accompagne toujours. Il est impossible d’échapper aux changements délicats que subit la couleur de tous les objets de la nature suivant la manière dont la lumière vient les frapper, à moins de prendre toutes les précautions qu’exige une expérience dans un laboratoire de physique. Même lorsque la surface que l’on considère est plate et blanche, certaines de ses parties sont toujours plus éclairées que d’autres, ce qui les fait nécessairement paraître plus jaunâtres ou moins grises ; et, outre cette cause de changements, la surface blanche reçoit sans cesse de la lumière colorée de tous les objets colorés qui l’avoisinent, et la réfléchit à son tour de mille façons diverses. Si, dans un tableau, un peintre représente une feuille de papier par un espace uniformément blanc ou gris, le modèle sera fort mal rendu, et, pour que la peinture soit exacte, l’artiste devra la couvrir de gradations délicates de clair obscur et de couleur. Nous nous figurons ordinairement une feuille de papier comme un objet d’une teinte tout à fait uniforme, et cependant nous rejetons sans hésiter comme inexacte toute peinture de teinte uniforme qui

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