‹ Théorie scientifique des couleursChapitre 143 sur 218 · DÉGRADATION DES TEINTES ET GRADATION ORATOIRE · texte numérisé non relu

DÉGRADATION DES TEINTES ET GRADATION ORATOIRE

prétend la représenter. Là-dessus notre éducation inconsciente est bien en avance sur notre éducation consciente ; notre mémoire des sensations est immense, tandis que notre souvenir des causes qui les produisent est presque nul, et cela avec raison : si nous ne nous souvenons pas de ces causes, c’est surtout parce que nous ne les avons jamais sues. Un des devoirs du peintre est d’étudier les causes d’où proviennent les sensations très complexes qu’il éprouve, même dans un cas aussi simple que celui dont nous venons de parler. Il en résulte que sa connaissance des éléments dont se composent les sensations chromatiques est bien plus étendue que celle des autres personnes ; quant à sa mémoire des sensations chromatiques elles-mêmes, elle n’est pas nécessairement plus étendue que la leur. Il faut par conséquent une longue étude pour acquérir la faculté de reconnaître et de comprendre les gradations de couleur les plus délicates, bien qu’un travail préliminaire ne soit pas indispensable pour sentir le plaisir qu’elles peuvent faire éprouver au simple spectateur.

Ces changements gradués de couleur que tous les objets naturels nous présentent sans cesse, donnent à notre esprit une idée de la richesse et de l’immensité des ressources de la nature : il y a toujours quelque chose de plus à voir, quelque nouvelle série fugitive de teintes délicates à suivre ; et, même lorsque l’observateur ne songe pas à étudier la couleur, elle agit cependant sur son esprit, elle lui fait sentir la puissance de la natufe, et lui donne une vague perception de la multitude infinie de changements imperceptibles par lesquels elle varie sans relâche l’aspect des objets les plus vulgaires. Cette succession régulière de teintes qui se fondent l’une dans l’autre est une des plus grandes sources de beauté que nous connaissions, et la grande ambition des meilleurs peintres est de faire de plus en plus entrer cet élément dans leurs œuvres, parce qu’ils savent que c’est la dégradation bien plutôt que le contraste qui est le triomphe de leur art. L’art oratoire aussi doit ses plus grands effets à des moyens analogues : c’est par une habile gradation dé pensées et de tons, bien plutôt que par des contrastes violents, que l’orateur émeut vivement son auditoire. Nous sommes très sensibles aux modulations de la voix, même dans le discours ordinaire, et nous jugeons tout de suite du degré de culture et de distinction d’un étranger d’après la manière dont il prononce quelques mots. Ces faits ont leurs analogues dans l’emploi des couleurs soit pour la peinture artistique, soit pour la peinture décorative. Voici comment Ruskin s’exprime au sujet de

LA DÉGRADATION DES TEINTES

la dégradation des couleurs : « Vous reconnaîtrez dans la pratique que l’éclat des couleurs, la force de la lumière et même les effets de transparence des ombres dépendent essentiellement de ce caractère seul ; au contraire, la dureté, la froideur et l’opacité résultent bien plus encore de Y égalité d’une couleur que de sa nature. » Plus loin, le même auteur, dans ses conseils aux commençants, s’exprime ainsi : « Quelque petite que soit une touche de couleur, quand même elle ne serait pas plus grande qu’une tête d’épingle, si une de ses parties n’est pas plus foncée que le reste, c’est une mauvaise touche ; et ce n’est pas seulement parce qu’elle est ainsi dans la nature que votre couleur doit être dégradée : la valeur et la beauté d’une couleur dépendent plus de cette qualité que de toute autre, car la dégradation est aux couleurs ce que la courbure est aux lignes : l’une et l’autre paraissent belles à l’esprit humain guidé par son seul instinct, et l’une et l’autre, considérées comme types , expriment la loi du changement et du progrès graduel de l’âme humaine elle-même. Pour bien reconnaître la différence qu’il y a sous le simple rapport de la beauté entre une couleur bien dégradée et une autre qui ne l’est pas, il suffit d’étendre sur une feuille de papier une teinte plate de couleur rose et de mettre une feuille de rose à côté. La beauté triomphante de la rose, quand on la compare aux autres fleurs, dépend uniquement de la délicatesse et de la multitude de ses gradations de couleur, car toutes les autres fleurs sont ou moins riches en gradations, ayant moins de pétales accumulés, ou moins tendres, parce qu’elles sont marbrées et veinées au lieu d’être nuancées 1. >>

Tous les grands coloristes ont été profondément pénétrés d’un sentiment de ce genre, et leurs œuvres, quand on les regarde à la distance voulue, paraissent réellement trembloter, tant leurs teintes sont changeantes et semblent littéralement se modifier sous les yeux du spectateur, de sorte qu’il est souvent impossible pour celui qui les copie de dire ce qu’elles sont au juste, et de les reproduire exactement par ses mélanges de couleurs, de quelque manière qu’il les modifie. Parmi les paysages modernes, ceux de Turner sont fameux par leurs gradations infinies, et il n’est pas jusqu’aux aquarelles de ce peintre

1. Eléments of Drawing, par J. Ruskin. Le célèbre peintre Samuel Colman nous a dit une fois que ce livre de Ruskin contenait, non seulement plus de préceptes utiles à ceux qui étudient la peinture que tous les autres traités sur le même sujet, mais encore plus de faits que tous les traités réunis.

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