CHAPITRE VIII
Nous avons considéré en détail les différentes méthodes ordinaires par lesquelles se produit la sensation de couleur ; mais, pour rendre cet exposé plus complet, il faut parler de quelques-unes des méthodes peu habituelles ou extraordinaires. Dans tous les cas que nous avons examinés jusqu’ici, la sensation de couleur a été le résultat de l’action exercée sur l’œil par une lumière colorée, c’est-à-dire par des ondes lumineuses ayant pratiquement une longueur bien définie. Toutefois, comme la couleur n’est qu’une sensation et n’a aucune existence en dehors de l’organisation nerveuse des êtres vivants , on ne sera peut-être pas étonné de découvrir que cette sensation peut être produite par de la lumière blanche aussi bien que par une lumière colorée, ou même qu’elle peut se développer dans une obscurité complète, sans l’intervention d’aucune espèce de lumière. Si l’on fixe ses regards pendant quelques instants sur une feuille de papier blanc posée sur un fond noir et éclairée par les rayons du soleil, et qu’ensuite on ferme les yeux et qu’on exclue toute lumière à l'aide fies mains ou autrement, on reconnaîtra que l’absence de la lumière ne fait pas disparaître immédiatement l’image du papier. Une fois que les yeux sont fermés, cette image reste encore nettement visible pendant plusieurs secondes : on voit d’abord l’image d’une manière tout à fait exacte, comme celle d’un objet blanc sur un fond noir; ensuite, chez certains observateurs, le blanc se change en bleu, en vert, en rouge, pour revenir enfin au bleu, le fond restant toujours noir. Au bout de cette première phase, le fond devient blanc, et la couleur de la feuille de papier semble vert bleu, et enfin jaune. La plupart de ces couleurs sont aussi distinctes et aussi nettes que celles des objets naturels. Si l’expérience est moins prolongée, et que la
feuille de papier soit moins éclairée, après qu’on se sera d’abord bien reposé les yeux en les tenant fermés suffisamment longtemps, on verra une série de couleurs un peu différente. Fechner, Seguin et Helmholtz ont vu la couleur blanche primitive devenir rapidement d’abord bleu verdâtre (verte pour Seguin), puis d’un beau bleu indigo; cette dernière couleur s’est ensuite changée en une teinte violette ou rose. Ces couleurs étaient brillantes et limpides, et ont été ensuite suivies d’une teinte orangée sale ou grisâtre ; pendant l’existence de cette dernière teinte, le fond a changé du noir au blanc, et la teinte orangée s’est souvent transformée en vert jaune sale, qui termine la série. Si, au lieu d’un objet blanc, on prend un objet coloré sur fond gris, et qu’on le regarde fixement pendant quelque temps, pour l’enlever brusquement ensuite, le fond gris paraîtra teint d’une couleur complémentaire; par exemple, si l’objet est rouge,
Fig. 26. — Disque à secteurs blancs et noirs, donnant des couleurs subjectives.
l’image qu’il laissera après lui sera vert bleuâtre. Il est inutile d’insister plus longtemps en ce moment sur ces phénomènes, parce qu’une partie du chapitre XY leur sera spécialement consacrée. Dans les deux cas que nous avons cités plus haut, la couleur se développe après que les yeux sont fermés, ou au moins lorsqu’ils ne regardent plus la surface éclairée. Mais il y a des cas où des couleurs très vives peuvent être vues même pendant que les yeux sont exposés au grand jour. Si l’on prend un disque de carton divisé en secteurs alternativement blancs et noirs, comme celui que représente la figure 26, et qu’on le fasse tourner pendant qu’il est exposé au grand jour, on verra des couleurs après quelques essais. On verra qu’une certaine vitesse de rotation fait prendre au disque une teinte verte, et qu’en augmentant un peu la vitesse on obtient une teinte rose. D’après Helmholtz, on obtient très facilement ces effets en se servant d’un
Fig. 27. — Disque à spirales blanches et noires, donnant des couleurs subjectives.