CHAPITRE PREMIER
En 1795, très peu de temps après la découverte du courant voltaïque, Pfaff, physicien allemand, eut l’idée de soumettre le nerf optique à l’action de ce courant. Il obtint un résultat curieux : au lieu de causer de la douleur, comme on aurait peut-être pu s’y attendre, l’électricité détermina chez le sujet soumis à l’expérience la sensation d’un brillant éclair. Cette expérience a depuis été répétée de bien des manières différentes et avec les piles plus énergiques inventées de nos jours, et non seulement elle a donné le résultat d’abord obtenu par Pfaff, mais encore elle a permis à plusieurs physiciens éminents de distinguer nettement plusieurs couleurs, — le rouge, le vert, le violet, et d’autres teintes encore. Si au courant électrique on substitue une action mécanique, c’est-à-dire si l’on exerce une pression sur l’œil, le nerf optique se trouve encore stimulé, et une série de figures brillantes, changeantes et fantastiques semblent passer devant l’expérimentateur. Toutes ces apparences sont nettement visibles dans une chambre où règne une obscurité complète, et prouvent que le sens de la vision peut être excité sans l’intervention de la lumière, et que le point essentiel est uniquement la stimulation du nerf optique. Toutefois, dans la grande majorité des cas, la stimulation du nerf optique s’obtient, d’une manière directe ou indirecte, à l’aide de la lumière; et, dans cet ouvrage, c’est surtout la vision produite par cette méthode normale qui doit nous occuper.
La paroi postérieure de Tœil est tapissée d’un tissu délicat et très compliqué, composé d’un réseau de petits vaisseaux sanguins et de Rood. 1
nerfs d’une ténuité extrême, parsemé d’une multitude d’atomes minuscules, qui, au microscope, présentent l’aspect de petites baguettes et de petits cônes. C’est la rétine, dont le tissu merveilleux jouit de la propriété mystérieuse d’être impressionné par la lumière, et dont la substance transmet au cerveau les signaux nerveux qui déterminent en nous la sensation de la vision. Pour abréger, on dit ordinairement que la surface sphérique intérieure présentée par la rétine est le siège de la vision. Un œil qui n’aurait que la rétine posséderait encore un certain genre de vision : plongé dans un rayon de lumière rouge ou verte, par exemple, il éprouverait la sensation de ces couleurs, et donnerait une certaine idée de l’intensité ou de la pureté des teintes. Certains animaux inférieurs semblent n’être doués que de ce genre de vision rudimentaire; ainsi M. Bert a récemment constaté que l’œil des crustacés minuscules est sensible aux mêmes couleurs du spectre que celui de l’homme, et que dans les deux cas le maximum d’effet est produit par les rayons jaunes. Mais un œil ainsi réduit à sa plus simple expression ne permettrait pas de distinguer les formes des objets extérieurs, ni même, dans les cas ordinaires, leurs couleurs. L’œil contient donc une série de lentilles disposées en avant de la rétine, et combinées de façon à y faire tomber des images tout à fait délicates et parfaites des objets vers lesquels l’œil est dirigé ; les couleurs et les ombres de ces images correspondent exactement aux objets qui les ont déterminées, et c’est par leur action sur la rétine que nous voyons. Ces images rétiniennes sont, pour ainsi dire, des mosaïques composées d’un nombre infini de points lumineux ; elles disparaissent avec les objets qui les ont fait naître, bien que, comme nous le verrons , leurs effets persistent quelques instants après qu’elles ont elles-mêmes disparu.
Ceci nous amène à nous poser cette question : « Qu’est-ce donc que la lumière , cet agent dont la propriété est de produire des effets qui sembleront toujours merveilleux à tout homme qui réfléchit? » Pour répondre d’une manière parfaitement exacte à cette question, nous dirons que la lumière est quelque chose qui nous vient du corps lumineux; dans l’acte visuel, nous sommes essentiellement passifs, et nous n’agissons pas, comme le croyaient les anciens, en projetant dans la direction des objets de longs tentacules d’une délicatesse extrême. Ce quelque chose était considéré par Newton comme composé d’atomes tellement petits qu’ils échappaient presque à la pensée elle-même, mais animés d’une vitesse de près de 300 000