‹ Théorie scientifique des couleursChapitre 53 sur 218 · PERCEPTION DES COULEURS PAR LES ANIMAUX · texte numérisé non relu

PERCEPTION DES COULEURS PAR LES ANIMAUX

globe, et qui vivent comme le faisaient leurs ancêtres, nous les trouvons tout aussi capables de discerner et d’aimer les couleurs. Si nous descendons bien plus bas, nous trouvons des animaux doués de la faculté de percevoir et même d’imiter avec exactitude une série de couleurs. Parmi eux nous pouvons citer le caméléon, comme l’a prouvé M. P. Bert, et aussi, d’après MM. Pouchet et A. Agassiz, certaines espèces de carrelets. La peau du caméléon est munie d’une multitude de vésicules pleines de liquides rouges, jaunes et noirs ; l’animal jouit de la faculté de distendre à volonté ces vésicules étoilées, de sorte qu’en quelques minutes (après une série d’essais) il réussit à assortir sa couleur à celle de la surface sur laquelle il se trouve. Son échelle chromatique comprend le rouge, l’orangé, le jaune et le vert olive, et les mélanges de ces couleurs avec le noir, ce qui donne nécessairement une série fort étendue de bruns. Le vert olive s’obtient par la distension de la vésicule jaune et de la vésicule noire, ce qui produit le même effet que la combinaison de deux disques, l’un noir et l’autre jaune (voy. chap. XII).

Comme fait du même ordre, M. A. Agassiz a souvent observé, en transportant un jeune carrelet d’un vase dont la couleur imitait celle d’un fond de sable dans un autre vase couleur chocolat foncé, qu’en moins de dix minutes les cellules à pigment noir acquéraient une grande prépondérance, et rendaient le carrelet bien différent de l’animal tacheté de gris jaunâtre qui, un instant auparavant, imitait avec une si rare perfection l’aspect du sable. Si on le transportait sur un fond de gravier, les taches de ses flancs devenaient proéminentes.

Si notre sens de la lumière et de l’ombre est ancien, tandis que celui de la couleur est récent et encore en voie de développement, il devrait peut-être falloir plus de temps pour distinguer les couleurs que les différences de lumière et d’ombre ; mais, d’après les expériences que nous avons faites, le temps nécessaire pour chacune de ces deux perceptions est quarante billionièmes de seconde h

En terminant ce chapitre, je citerai une expérience très-simple et en même temps très frappante, par laquelle tout le monde peut sans peine se mettre dans un état assez semblable à celui de Harris, et abolir en soi presque toute sensation de couleur. Lorsqu’on brûle un peu

1. C’est là le temps qu’exige la vision ( American Journal of Science, septembre 1871).

de carbonate de soude dans la flamme d’un bec de Bunsen, il donne une lumière pure et homogène dont la teinte est jaune orangé. Cette lumière est bien assez brillante pour éclairer les objets qui se trouvent dans une chambre complètement obscure, mais elle efface toutes les différences de couleur, et ne laisse subsister que la lumière et l’ombre. Une rose rouge ne paraît pas plus colorée que ses feuilles ; des bandes de papier peintes de couleurs voyantes paraissent seulement noires, blanches ou grises ; il est impossible même d’en deviner les couleurs. Le visage de l’homme, privé de sa couleur naturelle, prend une apparence repoussante, et l’œil se porte sur les plus légers défauts que présente la surface de la peau. Si l’on met ensuite, à côté de la flamme sodique, une lampe à gaz ordinaire, et qu’on en tienne d’abord la flamme assez bas, les objets reprendront une faible partie de leurs teintes naturelles, et commenceront à se revêtir de quelques nuances agréables ; celles-ci s’accroîtront peu à peu avec la lumière, jusqu’à ce qu’elles redeviennent d’une beauté radieuse. Ceux qui n’ont jamais assisté à une expérience de ce genre, ne se doutent pas de ce qu’ils perdraient en perdant le sens de la couleur ; ils ne savent pas combien le monde paraîtrait affreux sans le charme séducteur que les couleurs prêtent à tous les objets.

Page 1