CHAPITRE IX
Tous les peintres savent qu’avec un très petit nombre de matières colorantes on peut arriver à représenter toutes les couleurs d’une manière satisfaisante. Il suffit pour cela de trois poudres colorées, l’une rouge, l’autre jaune, et la troisième bleue : par exemple, de la laque cramoisie, de la gomme-gutte et du bleu de Prusse. Le rouge et le jaune mêlés en différentes proportions donneront diverses nuances d’orangé et de jaune orangé; le bleu et le jaune fourniront toute une série de verts; le rouge et le bleu, toutes les teintes pourpres et violettes. Il y a des peintres à l’aquarelle qui ne se sont servis que de ces trois couleurs. en y ajoutant du noir de fumée pour les assombrir et obtenir les bruns et les gris. Or, bien qu’il ne soit pas possible d’avoir ainsi une représentation aussi brillante des teintes de la nature qu’avec une palette moins économique, cependant on peut réellement produire de cette manière des équivalents plus ou moins satisfaisants. Il y a des siècles que ces faits sont connus des peintres, et ils ont servi de base à la théorie dite des trois couleurs primitives — rouge, jaune et bleu. Le plus célèbre défenseur de cette théorie dans les temps modernes a été David Brewster, si justement renommé pour ses belles découvertes en optique. Il soutenait qu’il y a trois sortes de lumière primitives ou fondamentales, la rouge, la jaune et la bleue, et que leur mélange en diverses proportions donnait toutes les autres espèces de lumière colorée, comme nous venons de le dire pour les matières colorantes. Brewster croyait en effet avoir démontré l’existence dans le spectre lui-même de ces trois sortes de rayons fondamentaux, et aussi l’absence de toutes les autres ; et pendant plus de vingt ans sa grande réputation fit adopter cette manière de voir par presque tous les physiciens. Airy, Melloni et Draper furent les seuls opposants.
Cette théorie de l’existence de trois sortes de lumière fondamentales, rouge, jaune et Lieue, se retrouve dans tous les traités de physique, sauf les plus modernes, et a été adoptée par presque tous les peintres» Cependant il ne serait pas difficile de faire voir qu’elle est tout à fait dénuée de fondement. Si nous envisageons la question à un point de vue théorique, nous ne tardons pas à conclure que ce ne peut être la vérité, parce que la couleur n’existe pas en dehors de nous, et n’est
Fig. 37. — Disques de Maxwell. Disque bleu et disque jaune au moment où on les combine.
qu’une simple sensation, qui varie avec la longueur de fonde à laquelle elle est due. En dehors de nous, la lumière ne consiste qu’en ondes, les unes longues, les autres courtes, c’est-à-dire en simples mouvements mécaniques, de sorte que la théorie de Brewster reviendrait à dire qu’il n’y a dans le spectre que trois sortes d’ondes, de trois longueurs différentes, et nous savons qu’il n’en est pas ainsi. Si nous étudions la question par la voie expérimentale, nous
Fig. 38. — Disque bleu et
n’arrivons pas à un meilleur résultat. D’après la théorie dont il s’agit, la lumière verte provient du mélange de la lumière bleue et de la lumière jaune. Pour vérifier ce point, on peut se servir des disques colorés de Maxwell. Un disque circulaire, peint en jaune de chrome et fendu suivant un de ses rayons, doit être combiné avec un autre disque également fendu et peint en bleu d’outremer» La figure 37 montre les disques séparés, et la figure 38 les montre combinés. Si