MÉLANGE BINOCULAIRE DES COULEURS
jaunes toutes les surfaces qui auraient dû être blanches, cet effet pâlissait les disques jaunes. Voici un autre exemple qui fait encore mieux ressortir cette erreur d’appréciation. Dans la première série d’expériences, nous avons vu le disque bleu éclairé par la flamme du gaz prendre réellement une teinte gris pur sans aucune trace de bleu ; mais le soir, bien qu’il dût envoyer à l’œil cette même lumière gris pur, il paraissait toujours ou bleu, ou bleu verdâtre, ou vert bleuâtre; en d’autres termes, le disque bleu, quand on le présentait à la flamme du gaz, envoyait à l’oeil de la lumière blanche, qui paraissait bleue par contraste avec la lumière jaune ambiante. Il est à peine nécessaire d’ajouter que ces causes ont une très grande influence sur notre appréciation des peintures et des ornements colorés le soir : les bleus sont affaiblis, les gris bleus sont presque toujours effacés, et les jaunes perdent une partie de leur intensité. Le bleu d’outremer naturel souffre moins que les autres bleus; le bleu de cobalt et l’outremer artificiel deviennent pourprés, et le bleu de Prusse tout à fait verdâtre. Il en résulte que les peintures dans lesquelles les tons bleus sont un peu exagérés gagnent souvent à être vues à la lumière du gaz ; c’est tout le contraire lorsque les teintes vertes sont un peu trop fortes, parce que la lumière artificielle semble souvent accroître ce défaut; au fond, il n’y a là qu’une erreur d’appréciation, puisque les verts prennent en réalité une apparence plus jaunâtre à la lumière du gaz ou d’une lampe, comme on l’a vu dans la première série de nos expériences. De là il suit que, si la composition chromatique d’un tableau est correcte pour la lumière naturelle, elle sera plus ou moins incorrecte à la lumière du gaz ; ainsi il faudrait trouver moyen d’éclairer les galeries de tableaux le soir avec une lumière artificielle blanche, problème que l’avenir résoudra sans doute.
Toutes les apparences que nous avons considérées jusqu’ici pourraient être observées et étudiées d’une manière satisfaisante par une personne qui n’aurait qu’un œil. Portons maintenant notre attention pendant quelques instants sur des phénomènes très remarquables qui se produisent lorsqu’on ne présente pas la même couleur aux deux yeux. Ce cas se présente quelquefois, notamment lorsqu’on regarde les images réfléchies par des surfaces polies ou par l’eau. Pour simplifier la question, supposons, par exemple, qu’on présente de la lumière jaune à l’œil droit et de la lumière bleue au gauche. Il est très facile
DU MÉLANGE DES COULEURS
de faire une expérience de ce genre à l’aide du stéréoscope. Choisissant un des sujets ordinaires sur papier, après l’avoir colorié comme l’indique la figure 64. nous le regardons au stéréoscope. Nous avons déjà vu que la lumière bleue et la lumière jaune, lorsqu’elles arrivent au même œil, se mélangent sur la rétine et déterminent la sensation à laquelle on donne le nom de blanc. Ceci nous ferait croire, assez, naturellement, que, si l’on présente de la lumière bleue à l’œil droit et de la jaune à l’œil gauche, les deux sensations s’uniront dans le cerveau et provoqueront la sensation du blanc. Mais l’effet réel est bien plus compliqué. Vue au stéréoscope, la figure dont il s’agit paraîtra tantôt bleue, tantôt jaune, comme si elle changeait sans cesse de couleur; quelquefois aussi, l’observateur croira voir une couleur à travers l’autre et distinguer nettement les deux, qui semblent occuper la même place, comme si l’objet pouvait avoir deux couleurs diffé-
Fig. 64. — Plaque de stéréoscope dans laquelle l’image de droite et celle de gauche ne sont pas de la même couleur.
rentes à la fois. En même temps, la petite image prend un grand éclat, comme si elle était en verre poli; cet effet est très beau et frappe d’un certain étonnement ceux qui le voient pour la première fois. Quand on a acquis un peu d’habitude, on voit de temps en temps le bleu et le jaune se fondre pendant quelques secondes en une teinte brillante gris bleu ou gris pur; après quoi reparaissent les fantômes contradictoires et embarrassants du début. Considéré dans son ensemble, cet effet est merveilleux et semble constituer une sensation nouvelle. On a beaucoup discuté la question de savoir si un véritable mélange des deux couleurs s’opère réellement dans le cerveau. Les expériences de Haldat et de Dove, et celles faites plus tard par Lubeck, Foucault et Régnault, sont toutes en faveur de cette manière de voir. Mais il faut avouer que le mélange obtenu par cette méthode diffère sous un rapport de ceux que nous avons décrits précédemment. En effet , lorsque nous mélangeons des lumières colorées au moyen de