CONSIDÉRATIONS PRÉLIMINAIRES
Que lui voules-vons à ce monde moral que les précepteurs des nations ont dëjà tant sermonne avec tant d'uHlité? '
VoLTMKt, Corre»pondance . année 1758.
• Si Dieu disait à l'homme d'anéantir les passions qu'il lui donne , Dieu voudrait et ne voudrait pas , il se contredirait lui-même. . . Ce que Dieu veut qu'un homme fasse, il ne le lui fait pas dire par un autre homme , il le lui dit lui-même , il l'écrit au fond de son cœur.
J.-J. ROUSSBAU.
L'homme et la forme sociale, voilà les deux tenues qu'il faut mettre d'accord.
Pour y parvenir, deux voies peuvent être tentées : Agir sur l'homme pour changer sa nature et la plier aux exigences de la forme sociale;
Ou bien , considérant la forme sociale comme le seul - des deux termes qui soit essentiellement variable, l'appro- ' prier aux dispositions naturelles de l'homme.
La seconde voie est la seule qui puisse conduire an bul. a
Cette proposition, évidente pour nous, n'a pas encore, il s'en faut , le même caractère à tous les yeux. C'est qu'il y a très-peu de personnes qui comprennent bien en quoi réellement consiste et où s'arrête de toute nécessité l'influence qu'il est possible d'exercer sur l'homme.
On peut, à l'aide de l'éducation, donner une certaine direction aux idées; on peut inspirer telle ou telle manière de voir sur quelques points, et, par suite, modifier la forme soi|s laquelle se produjra la passion^ ce grand et universel mobile de l'être humain *. Mais quant à l'empêcher de naître au cœur de l'homme ou à l'y étouffer, cela n'est pas possible. C'est même en vain que l'on tenterait d'arracher la passion à ses tendances naturelles ; en vain qu'on s'efforcerait de la fair^ renoncer au biit qui lui fut assigné; en vain qu'on s'obstinerait à la vouloir dévier de ce but posé par la main de Dieu même : elle ne cessera pas moins d^ aspirer toujours , et alors elle y tendra par des voies inçfirççtes et détournées. C'est là, sous un certain
* La raison sert à ëclairor nos déterminations en nous en montrant les motifs et les conséquences , elle pèse le pour et le contre du parti qu'il s'agit pour nous do prendre ou d'éviter ; mais à cela se réduit son rôle , et c'est toujourx en vertu d'un détir, d'une infiwnee p(U$ionnelU par conséquent, qne nous nous déterminons.
Par le mot Poision il no faut pas entendre ici , comme on le fait communément . Vexcèi habituel de quelque sentiment, Yatnu d'une affection ou d'un plaisir sensuel , mais bien la force intérieure par laquelle nous nous sentons sollicités, poussés vers les objets qui sont en affinité avec notre âme ou nos sens.
Dans la Passion ainsi envisagée comme elle doit l'être, on trouve la véritable cause des actes les plus sublimes, aussi bien que des actions vulgaires, ou basses et infftmes. Qui ne voit, en effet, qu'elle est le ressort des vertus même les plus ascétiques qui sont , en définitive , pratiquées en vue d'un bonboar plus ou moins éloigné ? L'exercice de la pensée elle-même n'a pas d'antre motif, comme l'exprime cette belle parole de saint Augustin ; Xutta eut homini rama philosophandi niri ut beatttt Ht.
'i Tous les hommes , « a dit avec non moins de raison Pascal , • désirent être •^ heureux ; cela est saus exception. Quelques différents moyens qu'ils y cm- <• ploient , ils tendent tous k ce but. La volonté né fait jamais la moindre dér marche que vers cet objet (le bonheur). C'est le motif de toutes les actions r de tous les hommes, jusqu'à ceux qui se tuent et se pendent. » En d'autres termes : Tous les hommes se déterminent par des motifs panion^^, et ont en tout et toujours Itt Paiiio» . une passion qnelooaqne , poor niobije.
rapppft, (pute Thistoire de la Civilisation. L'effet commun deii prohibitions morales , qui portent sur les essors naturels de passion, est de créer le mensonge çt Thypocrisie. Ce qu'on peut invoquer de plus puissant et de plus élevé à Tappui de ces prohibitions, les croyances religieuses par exemple, peuvent bien modifier la manière de voir, déjuger, mais non pas la manière de sentir ou d'être ^ffect^ , impressionné. Aussi ne sauraient-elles étouffer, méo^e chez les hommes sur qui elles ont le plus d'empire, les attractions du cœur, ni empêcher cet état de lutte intérieure et 4e vérUftble ^parchia des facultés spirituelles et des penchants, qu'ont dépeint avec éloquence, pour l'avoir x^^ septi 4u dedans d'eux-mêmes, les plus pieux personnages du Christianisme. Était - il digne de l'Intelligence Suprême et du Suprême Econome de créer ainsi l'homme avec dea forces divergentes qui le sollicitent et le tirent en sens opposé, avec des puissances condamnées à s'entre-combattro et à s'entre-détruire dans son sein , au lieu de concourir totales à le pousser ?ers sa destinée et de Taider ^ remplir sa tâche providentielle au milieu de la création ?
Si l'on s'élève, au contraire, à cette idée vraiment religieuse qne tout ce qui se manifeste de facultés d^ns l'homme f^t destiné par son divin Auteur à un emploi utile; q|ip ri^n n'existe ch^z lui, dans sa constitution passionnelle et intellectuelle, aussi bien que dans son organisation pl)yi^ique, qui n'aft popr objet de contribuer |i V harmonie sqçjale, au bien de la m^sse et de l'individif, — on cherchera une forme de Société qui adqiette et provoque |ç libre exercice de tontes ces facultés, qnj emploie avaiit^geusement toutes les forces passionnelles dont Iç cœur de l'homme est le foyer. Eh bien! c'est là ce que Fourier a fait. Ne tenant npt compte des préjugés qui condamnaient telle ou telle manifestation de la nature humaine, — dès qu^ l'pbservatjon lui avajf révplé une force de ce genre, il s'appliquait h en dcçonvrir rfffploj social, et il est pnr-
venu à démontrer quMl ïï'y en avait réellement aucune qui ne fût susceptible de servir au bien , et qui fût par conséquent vouée d^une manière fatale à produire ici-bas le mal, le désordre.
C'est dans ces conditions, en apparence si téméraires qu'on serait tenté d'y voir au premier moment la gageure d'un fou , que l'auteur de la Théorie sociétaire s'est toujours placé et maintenu pour l'édification de tout son vaste système.
Ainsi donc , excellence de la nature humaine telle que Dieu l'a faite, acceptation de tous les penchants qu'elle porte en elle , voilà le point de départ de Fourier, sa donnée première et fondamentale. De là il est conduit à s'interdire la contrainte comme moyen légitime d'action sur les hommes. Ce n'est que par Yattrait qu'il s'oblige à leur faire accomplir leur tâche dans la Société , mais dans une Société autrement organisée que la nôtre où le devoir est presque toujours pénible, où la pratique du bien et sacri" fice sont presque une seule et même chose.
Les paroles de Jean-Paul que j'ai citées en tête de la biographie de Fourier : « De toutes les cordes qui vibrent » dans l'âme humaine , il n'en coupait aucune , mais il les n accordait toutes, » — ces paroles s'appliquent admirablement, à ce socialiste et elles ne sauraient s'appliquer entièrement qu'à lui seul. Elles caractérisent on ne peut mieux la philosophie phalanstérienne. Voilà notre dogme fondamental à nous, en effet; dogme qui n'est admis qu'avec des restrictions plus ou moins nombreuses, et toutes très- inconséquentes, parles autres écoles philosophiques qui s'occupent de l'homme et de la Société. En admettant la bonté de la nature de l'homme, la sainteté de tous les penchants que Dieu a mis dans son cœur et que de fausses combinaisons sociales peuvent seules tourner en
vices (car notre Civilisation n^ est-elle pas comme ces Harpies qui salissaient et changeaient en immondices tout ce qu^elles avaient touché ?) ; en admettant, dis-je , ces bases, on est amené, par Fentraînement d^une logique irrésistible, à adopter nos idées sur les conditions de Tordre social. Ce premier point accordé , sous peine de se montrer inconséquent, on est pbalanstérien , complètement phalanstérien. Que Ton mette, au contraire, en doute Fexcellence native de Thomme, on retombe aussitôt dans les systèmes de répression et de contrainte avec lesquels tonte vue libérale n*est quune exception, et, en réalité, une inconséquence; on n^est point dès lors véritablement pbalanstérien , quelques parties du système qu'on adopte d'ailleurs.
Il ne faut pas se tromper sur la nature des prétentions que nous avons , nous autres disciples de Fourier, en cherchant à fixer Tattention sur la valeur de sa Théorie. Ce n'est pas, je le répète, une règle de conduite pour l'individu placé dans la société actuelle, que nous songeons à apporter aux hommes ; ce n'est pas d'approprier les hommes, leurs sentiments, leurs intérêts, aux conditions «ociales actuelles, que nous nous occupons : tentative à peu près infructueuse de la plupart des philosophes, de tous les moralistes ; objet spécial de tontes les prescriptions religieuses et législatives.
Cette tâche, dont, au surplus, je ne méconnais pas, pour ma part, l'importance relative ; cette tâche n'est point la nôtre. Fourier a retourné le problème. Négligeant l'action sur l'homme , action qui aurait pour but de changer son immuable nature , de s'attaquer à ses invincibles penchants ^ il la reporte tout entière sur la forme sociale qu'il se propose d'adapter précisément à cette nature de l'homme. Il ne faudrait donc pas mesurer la valeur de la Doctrine de Fourier sur l'utilité qu'elle peut avoir pour l'individu au
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milieu de notre inonde incohérent, et tant que subsiste cette incohérence qu'elle a justement pour objet de faire cesser, en y substituant la combinaison harmonique de tous les éléments sociaux. Je dirais presqtie dans ma franchise : A quoi bon la vérité dans un ordre social réduit forcément à pratiquer le mensonge? A quoi bon surtout cette vérité à regard des sentiments humains dont les droits ne sauraient être reconnus, dont la satisfaction est impossible sous le régime où nous sommes placés *.
Je fais, on le voit, bon marché des mérites de la Doctrine phalanstérienne envisagée autrement qu'à titre d'instrument et de moyen de transformation sociale. Et cependant, je ne sache pas de conception plus capable d'inspirer aux hommes les sentiments d'une bienveillante indulgence et d'une tolérance éclairée pour tous leurs semblables. 11 y a, en efïîet, dis aujourd'hui, de bonnes leçons pratiques à tirer pour chacun de nous des vérités établies par Fourier sur la nature passionnelle de l'homme, et sur les résultats forcés de sa discordance avec le mécanisme social dans lequel elle est condamnée à fonctionner. Ainsi , tandis qu^avec toutes les hypothèses différentes de la nôtre , c'est aqx personnes que chacun est porté à imputer ce qu'il peut avoir à souffrir dans ses relations de société, d'affaires, de famille ; tandis qu'on est porté à s'en prendre aux indivi-' dus, à accuser leur mauvais vouloir et leqrs vices; qu'on est toujours prêt à s'aigrir, à s emporter contre eux, à leur jeter l'anathème et le blâme; — au contraire, à la clartô des principes posés par l'auteur de la Théorie de l'Attraction passionnelle, tout ce qui nous indisposait contre les individus se tourne contre les entraves qui résultent de la
I II y a cependant , même an milieu du conflit des intérêts et 4es passions qui caractérise l'état subversif, une normalg , la ligne du devoir , dlint il eut pfiinble à chacun de nous de s'écarter plus ou moins dans sa conduite. Celte idée , qui ma^|ticnt la notion de mérite et de vertu , la distinction dn bien et du mal , a été développée par l'auteur jans un discours sur In nesponstibititr . avril 18i7. {AUorulUntMd'Hn socUtlUtf, brorli. in- A".)
THEOmE SOCICTAIRE. 11
forme sociale. Or, quelque vif qu'il soil, ce sculinieiit contre un être de raison (la forme sociale) ne mettra jamais à personne ni le poison, ni le poignard à la main.
Fût-elle une erreur, cette idée qui, sans effacer pour nous le caractèi*e bon ou mauvais des actions, sans nous fitire confondre le bien avec le mal, le juste avec l'injuste, tend à disculper à nos yeux l'individa par qui nous som* mes blessés dans tios intérêts, dans nos affections ou nos opinions ; cette idée serait encore une beureuse erreur, un principe par-dessus tout humain ef charitable, absorbant avec plus de force qu'aucun autre et neutralisant les haines, les pensées de vengeance, au profit de la concorde et de la paix domestique ou sociale. Sous l'empire de ce principe, il n'y a plus de saintes colères contre les hommes; et celles-€i, l'histoire nous l'apprend, qu'elles agissent au nom de l'intérêt de Dieu , au nom de la patrie^ du bien public, de la liberté, de l'humanité mème^ ne sont ni les moins sanguhiaires, ni les moins implacables.
Mais, sans prendre nos exemples dans ces grandes crises qui agitent de temps en temps le monde ou du moins tout un peuple à la fois , — autour de nous , dans les circonstances ordinaires de la vie, que voyons -nous chaque jour? Celui qui a un vif sentiment de l'Unité, s'irriter contre les gens dont la conduite est en désaccord avec l'idée qu'il s'est faite de l'ordre ; celui ches qui le besoin de telle ou telle affection est ardent , énergique , chez qui par conséquent les désirs sont impétueux et l'empire de la passion puissant, celui-là, faire éclater une haine furieuse ou nourrir en secret une aversion profonde contre les per* sonnes qui sont un obstacle à ce que cette affection soit satisfaite ; enfin ces créatures moins nobles , qui sont do* minets par les appétits sensuels, se révolter aussi, encore et toujours, contre des personnes» De là ce ricochet uni verse de mépris et de haines, qui est le fonds en quelque sorte de la vie civilisée.
Je le rappelle toutefois encore, ces considéralions sur Tinfluence que pourraient avoir les idées phalaustérien nés en tanl que génératrices d'une règle morale par rapport à la société actuelle; ces considérations, à nos yeux et relativement à notre but en propageant la Théorie d'Association, ne sont que tout à fait secondaires. S'il y a des gens qui se flattent de plier la nature humaine aux exigences de la société actuelle, et qui Fétudient à telle fin, nous ne sommes pas de ce nombre. Rien que pour apporter toute l'impartialité nécessaire dans l'examen de cette nature, dans llnterrogatoire , si je puis ainsi m'exprimer, qu'il s'agit de lui faire subir, il faut avoir fait abstraction de toute forme sociale préexistante ou préconçue. Et c'est ce que n'ont jamais fait, avant Fourier, les auteurs des divers systèmes moraux, politiques, etc. Ils ont toujours jugé de ce qui devait être bien ou mal, suivant les nécessités de Tordre établi autour d'eux. Vainement le cœur humain venait-il donner un démenti à leurs théories et protester contre elles par la révolte et le désordre : devant ces témoignages par lesquels la nature elle-même les avertissait qu'il n'avait pas été tenu compte d'une partie des élénienls essentiels de la question dans la solution par eux donnée ou acceptée du problème social; devant ces documents d'une vivante authenticité, ils ont dit, comme certain historien à la vue de renseignements qui lui arrivaient après coup : u Tant pis, notre siège est fait. » Mais quand il s'agit de la Société et de l'action des passions humaines dans son sein , le siège dure toujours , et la Voix de la nature ne cesse de crier plus haut que les cent mille lois et conventions des hommes, au nom desquelles on prétend lui imposer silence. Prétention impie non moins qu'absurde condamnée par les autorités sacrées elles-mêmes : /n tanum autem me cokmt , doeentes doctrinas et prœcepta hominum, Marc, vh , 7. (C'est en vain qu'ils m'honorent, enseignant les doctrines et les préceptes des hommes. )
Dans celle alternative entre la nature, une en tout enips, en tous lieux, comme la pensée de Dieu même
nt elle est l'expression; dans cette alternative entre la ature toujours parfaitement conséquente dans les attractions qu'elle imprime aux êtres vivants, et les principes incohérents de Sociétés contradictoires entre elles et toutes plus ou moins malheureuses , nous n'hésitons pas à nous prononcer en faveur de la nature : c'est elle seule que nous prenons pour boussole; c'est à elle que nous demandons un critérium des choses sociales, beaucoup plus sûr et plus constant que toutes les règles variables créées, suivant le besoin des circonstances, pour servir d'étais aux Sociétés diverses qui se partagent la surface du Globe, et dont aucune ne concorde entièrement avec les penchants naturels de notre espèce.
Pour savoir ce qui convient à l'Humanité, prenons un moyen bien bimple : descendons au fond de notre cœur, rendons-nous compte de ce qu'il demande , et acceptons cette voix intérieure comme une révélation sainte, comme un appel divin vers notre destinée véritable et légitime. Puis aimons, une fois du moins, aimons notre prochain comme nous-mêmes, au point de vouloir pour lui tout ce que nous désirons intimement pour nous ! — Mais , dirat-on, sitôt qu'on se met à ce point de vue, l'impossible apparaît de toutes parts. Comment faire à la fois toutes les volontés? Pourra-t-on jamais concilier de tout point les goûts des pères et les goûts des enfants, les vœux des sages et ceux des fous? — Oh! très-bien, dès qu'il sera reçu que l'attraction seule fait loi et droit pour chacun ; car, pour être diverses, les attractions ne sont point hostiles entre elles, ni contradictoires. C'est par suite des dispositions anti-attractionnelles de la Société qu'elles engendrent la discorde entre les différents âges et caractères, entre les différentes positions et les différentes classes, dans la famille, dans ce qu'on appelle le monde, et dans l'État.
Mais abordons enfin Tesquisse de la Théorie qui , en satisfaisant au vœu de Pattraction ches tous les individos, apporte le remède à ces conflits de tout genre dont la Société actuelle est la systématisation.
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