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Cinquième Période sœiah,
CIVIUSATION.
Alors vient la Civilisation , quand l'industrie barbare a préparé les provisions dont a besoin , pour s'engager dans une voie nouvelle , cette autre caravane de l'Humanité qui cherche son destin, la CivOiMtion* Mats ce ne sera là encore qu'un émissaire envoyé en reconnaissance, et faisant les apprêts d'autres excursions qui sont au-dessus, de ses forces et que pourront seules accomplir des Sociétés d'une constitution plus saine et plus robuste. Aussi, malgré tous ses efforts, la Civilisnition ne parvient pas à entraîner dans ses sentiers détournés et pénibles la miy^orité des habitants du Globe.
Mais il importe de s'entendre bien d* abord sur le seM du mot civilisation.
Suivant quelques-uns , Civilisation et Progrès seraient «ynonymes. Des iors il faudrait admettre qu'il ti*y « que les peuples cmlisés qui soient suseeptibles de procures , et que , dès qu'un peuple fait tin pmgrès quelconque , si mi-nime que soit ce progrès , il est^ par cela même civilisé. C'est se mettre en contradiction avec tout le langage historique. Les écrivains de la Grèce et de Rome ont toujours , et avec raison , appelé Barbares des peuples tels que les Perses du temps de Xerxès, qui, pour mettre sur pied les innombrables armées de ce prince , et pour donner lieu à tout le luxe de sa cour, devaient avoir accompli déjà nMM tibtables progrès. Nos historiens modernes , à leur Wt^y anintiennent ce nom de Barbares aux Turcs et aux Orientaux en général , bien qu'on ne puisse méconnaître , chez ces peuples , au moins quelques faits du même ordre que ceux qui sont décorés du nom de progrès chez nous.
Si enfin Civilisation veut dire , et dans un sens absolu , la meilleure organisation des relations sociales *, il n'y a point à ce compte de peuples civilisés sur la terre, car tous présentent dans cette organisation des vices nombreux, et d'autant plus sentis, en quelque sorte, que ce qu'on appelle communément leur civilisation est poussé plus loin.
Veut-on seulement parler de la meilleure organisation relative? 11 faut alors distinguer. Nos institutions sociales, à nous autres Civilisés, soot généralement supérieures sans doute à celles des Baii>areB, des peuples mahomé* ians par exemple. CeuX'«ci, toutefois, ne «ont pas, ainsi qjie nous, nations civilisées, atteints de cette plaie du paupérisme qui va croissant avec la civilisation , comme en Angleterre, ni de cette autre pl^îe des naissances illégitimes, des enfants trouvés et abandonnés, dont la proportion est si grande en France et dans quelques Etats de l'Allemagne. A Dieu ne plaise que nous conseillions comme remède à ces maux l'adoption des coutumes de ces peuples
' M. Gaiiot, Histoire M la ôvilisaHon en Europe.
à sérails et à pachas, qui en sont plus exempts (j^ue nous! Il n*en est pas moins vrai que, par ce côté et par quelques autres encore, leur mécanisme social n^ouvre pas la porte à des fléaux qui font irruption dans le nôtre. Etablissez de même la comparaison entre des pays très-civilisés, tels que la Grande-Bretagne, et d'autres qui le sont moins, tels que TEspagne et le Portugal , et vous trouverez que , sous le rapport de la misère des classes inférieures et du nombre des crimes (contre les propriétés particulièrement), tout Tavantage est en faveur du pays le moins avancé en civilisation ^
Cooiment donc admettre avec M. Guizot , rhistorien et Tapologiste de la Civilisation , qu'un des caractères de celte société soit la distribution pltLS équitable du bien-être entre tous les individus? Et si, comme Taffirme avec raison le même auteur , un monde miev>x réglé et plus juste rend l'homme lui-même plus juste , qu'y a-t-il à conclure de la proportion de voleurs et de malfaiteurs de toute espèce que produisent les contrées les plus civilisées ?
D'autres écrivains , moins occupés de faire une théorie de la Civilisation que de constater les faits , les résultats qu'elle présente, ont jugé beaucoup moins favorablement son influence quant à la répartition des moyens du bienêtre \
' On a dit , chose bien vraie , que âè toutes les nations da monde , la nation anglaise ëtait celle qui avait le plus travaille et le plus jeûné.
* Fourier , avec son admirable talent d'analyse , a fait toucher au doigt et à 1 œil le vice de notre société sous ce rapport.
« De tous les indices , dit-il , qui devaient faire suspecter l'indastrie actuelle, il n'en est pas de plus frappant que celui de réchcUe simple eu rëpartition. J'entends par simple^ une échelle qui ne croit que d'un côté et non do l'antre : en voici un exemple adapté au cinq classes :
moyenne , aisée , riche.
pauvre ,
gen<
THKORIR SOCIÉTAIRR. 125
u Les ouvriers, dit M. Dcstiitl-Tracy, ne reçoivent que le trop-plein de tous les autres. »
Un philosophe d'une autre école, M. de Bonald, fait une remarque de la môme nature :
u A considérer même la richesse dans les nations , Tex- >} tréme misère ne touche-t-elle pas à Textrôme opulence? » Et la nation qui compte le plus de millionnaires n'est- » elle pas toujours celle qui renferme le plus d'indigents? »
u La question , suivant M. Blanqui , en est venue à ce n point, qu'on se demande s'il faut s'applaudir ou s'in- » quiéter des progrès d'une richesse qui traîne à sa suite n tant de misères, et qui multiplie les hôpitaux et les pri- » sons autant que les palais. » (Histoire de l'économie po~ litique,)
J.-B. Say lui-même, l'apôtre de la libre concurrence, et par conséquent de la licence commerciale et de la Civilisation, consigne l'aveu suivant dans les premières pages de son Traité :
ttUn riche Sybarite, habitant à son choix son palais de n ville ou son palais de campagne, disposant des bras et n du talent d'un nombre considérable de serviteurs, peut n trouver que les choses vont assez bien... Mais dans les
» La ligne 'h rapreMiite l'origine def lociét^ . où U difMrence dei fortonM éUit pea sailLuite , où la claue pauvre , 6garéo par xéro . n'existait pat.
» A meinre que la fortune publique ■' accroît , comme on le voit aux lignes B, fî, D, B, il faudrait qua la cUmo pauvre y participât selon la proportion indiquée dans chacune de ces lignes, c'est-à-dire que, dans un degrë de richesse R, le riche ayant 128 fr. a dépenser par jour, le pauvre aurait au moins 8 fr. : dans ce cas l'échelle lorait composée , croissant proportionnément pour
les cinq classes.
r> Mais, en civilisation l'échelle ne croissant que d'un côté, la classe pauvre en reste toujours à téro, de sorte que, si la richesse est parvenue au 5« degré E, la classe riche obtient bien fon lot de 1 28 , et la pauvre céro seulement , car elle a toujours moins qne le nécessaire ; de sorte que l'échelle civilisée suit la ligne transversale 0, 2, 8 , 32 , 128 ; et la multitude ou classe pauvre , loin de participer à l'accroissement de richesse . n'en recueille qu'on surcroit de privations, car elle voit une plus grande variété de biens dont elle ne peut pas jouir ; elle n'est pas même assurée d'obtenir le travail répugnant qui fait son supplice et qui ne lui offre d'autre avantage que de ne pas mourir de faim. »
( Xouveau Monde industriel. )
ij(5 THKOltîf: SOCniTATRE.
» pays que nous nommons florissants , on voit Pexténuan tion de la misère à côté de 1* embonpoint de Topulence, » le travail forcé des uns compenser Toisiveté des antres. »
Appréciant la distribution des richesses, telle qu*elle résulte de Findustrie civilisée, « les efforts, » dit de son côté M. de Si'smondi , « sont aujourd'hui séparés de, leur n récompense : ce n*est pas le même homme qui travaille » et qui jouit ensuite. » [Nouv. princ, Jtécon. poL)
Veut-on enfin un dernier témoignage f C'est M. Duchâtel, Tami , le collègue de M. Guizot, qui nous le fournira.
a La part des ouvriers, dit-il, ne peut pas être afTai- » blie ; car le salaire ne suffit en général qu'à Tentretien » de la population ouvrière. — Autant il peut vivre d'ou- » vriers, autant, pour ainsi dire, il en sort de terre; de 1& » résulte que, dans le marché qui se débat entre Fou vrflr » et celui qui F emploie, le prix du travail se limite surli » nécessaire. » (De la chanté dans ses rapports avec tétat moral et le bien-être des classes inférieures, par T. Duchfttel.)
Et, lorsque, la prudence conjugale, recommandée par Fauteur aux ouvriers , ayant fait défaut , ou par suite de toute autre cause beaucoup moins personnelle à cette classe , elle ne se trouve plus numériquement bq rapport avec la somme des capitaux employés en salaires , comment se rétablit Féquilibre? a La misère, dit M. Dnch&tel, porte la faux dans ses rangs. » (Ouvrage cité,)
En confessant ces odieux résultats, on se garde eommu* nément de nommer la Civilisation. Chacun regarderait comme une sorte de blasphème de lai lui imputer. Autant vaudrait accuser Dieu lui-même de tons les crimes qui se font dans le monde. La Civilisation, en effet, c'est Fidole, c'est la Divinité de bien des gens, dont quelques-uns même sont assez civilisés pour n'en reconnaître p^ d'autre '•
' L'athè'moê 9^ PM 9B«Udk 4e l'esprit qni est particulière à la fodëté dviliaëe. 11 n'y « ùM èfêAÎêê diet lei peuplai barbares.
THÉOIUË SOGIÉTAIllE. It7
Par suite de ce respect superstitieux qui s^attache au mot Civilisatioii , Ton a coutume de faire deux parts dans les phénomènes que présente notre état social. Tout ce qui, dans ces phénomènes, paraît un bien, c*est de la civilisation; mais le mal, le mal évident, incontestable, ce n'est plus ce qu'il faut appeler civilisation , seul mot qui existe cependant pour caractériser notre état actuel de société.
Ainsi Ton a dondé au mot Civilisation un sens tout arbitraire. La plupart y ont vu , comme M. Guizot, leur idéal en fait de société. Mais voici qu'un observateur rigoureux est venu, sans préventions d'aucune espèce, étudier, démêler, classer les faits; distinguer ce qu*il y a de réellement bon par rapport aux sociétés précédentes dans cet |> ordre de relations sociales qu'on nomme Civilisation; ce qu'il offre de réellement mauvais, soit par rapport à un idéal de société calculé sur les penchants de l'homme et sur les conditions du monde où il est placé, soit même par rapport aux états sociaux inférieurs , tels que la Sauvagerie et la Barbarie.
Ce qui différencie surtout la Civilisation de la Barbarie à laquelle elle succède, c'est la substitution de Yasttice à la violence ouverte, qui est le mode général d'action chez les Barbares. La violence ou contrainte (ce qui est au fond une même chose , la première n'étant que la forme et le moyen de la seconde) subsiste bien toujours en Civilisation. 11 n'en pouvait être autrement, puisque cette société a besoin d'exiger de ses membres des choses contraires à leurs passions et leurs goûts. Mais cette violence, qui n'est pas la dernière rûison des rois seulement, et qui est aussi celle de toute autorité civilisée , du père et du magistrat, par exemple, aussi bien que du monarque, est colorée par des motifs plus ou moins spécieux. De là toutes ces théories de droits et de devoirs, à l'aide desquelles on tâche d'obtenir des individus, sans recourir à la force, ce qil'ils ne seraient
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pas disposés à faire ou à accorder. Sans doute, cVst sous certain rapport un avantage, un progrès, que Temploi de ce ressort nouveau qiii épargne d'autant Pusage direct de la force; mais à raison de la contradiction, pour ainsi dire constante , qui existe entre les devoirs de la société actuelle et les impulsions de la nature , ce progrès tend à introduire de la fausseté dans les relations sociales. Aussi la fausseté joue-t-elle un bien plus grand rôle dans le mécanisme civilisé que dans le mécanisme barbare; et le ton qui règne dans tout le cours de la période, c'est Yillusion, source de déceptions continuelles.
Fourier commence par distinguer à la Civilisation, qui n'est pour lui, comme nous Pavons vu, que la 5^ période sociale, placée dans l'échelle entre la Barbarie 4>, et le Garantisme 6, des caractères successifs et des caractères permanents. Voici le tableau des premiers : c'est une page d'histoire qui en dit plus, à elle seule, que bien des cen* ta i nés de volumes.
THÉmiE SOCIÉTAIRE. 119