‹ Théorie sociétaireChapitre 23 sur 39 · DECLIN OU 3« PHASE · texte numérisé non relu

DECLIN OU 3« PHASE

Germe simple, Esprit mercantile et fiscal.

^ — composé , Compagnies actionnaires.

|« Pivot , Monopole maritime,

ê Contre-poids, Commerce anarchique.

^ Ton, Illusions économiques.

j^ CADICITÉ OU 4* PHASE.

g Germe simple, Monts-de-piété absorbants, 2 — composé , Maîtrises en nombre fixe.

Pivot, Féodalité industrielle.

Contre-poids, Fermiers de monopole féodal.

Ton^ Illusions en association.

Nous tenions à placer sous les yeux de nos lecteurs cette formule, au risque de ne pouvoir ici, faute de commen-

taires suffisants, enééllbtir complètement tous les termes. Pour les esprils mcdilafifs, la réflexion suppléera aux développements que nous serons forcés d'omettre.

On remarque d'abord notre division générale de la période dîle Giviliiation en deux grandes époques , Tune ascendante, l'autre descendarUe, iBubdivisées chacune en deux phases correspondant aux principaux âges de la vie.

Dans toute période sociale, la fonction des deux premières phases est de créer les ressources au moyen desquelles la Société pourra s'étever à une forme supérieure. Si, lorsque ces ressourçai ilf i*t^ogée iiont edmplètes, la transformation n'a pai Heu, la Société entre en décadence S les forces qu'elle ' avait acquises tournent contre elle ; les abus se multipUMU-tians son sein, et c'est alors surtout qu'elle offb» Texempie de ce cercle vicieux dont parle Fourier ; c'est-Ardire qu'il ne peut plus s'y produire aucun bien qui n'entraîne bientôt à sa suite un inconvénient au moins égal. Voilà- justement où en est aujourd'hui notre Civilisation. — Le dernier terme <é ttf%écadence naturelle d'une Société la conduirait aussi, il est vrai, à la période supérieure, mais à trauffij^s crises qui, aux maux divers qu'elles apportent pour tas individus, ajoutent le péril pour la Société d'une rechute en période inférieure. C'est le sort qu'ont éprouvé toutes les Civilisations qui ont précédé la nôtre.

En jetant les yeux sur le tableau , on voit que les deux premières phases de la Civilisation sont caractérisées par des progrès très-réels : ïattrihution des droUi cwib à l'épouse et Vaffran4:hnseiMnt des industrieux.

L'attribution des droits cirils à l'épouse est l'issue régu-

I Une sociëté peut tomber en déclin par l'ofTet des progrès sociaux. X«fl sauvages qui adoptent quelques branches d'industrie agricole perfectionnent sans doute leur état social , mais ils s'éloignent par cette raison de Tordre sauvage. — Lm Ottoman» toot des barbiMt en d^din , caf ils adoptent divert Mnctires de civiliiatioo. iliérédilé du trône. la tactique niUuire. (Fouaiia, Théorie dft quatre mouvements. )

lièrv 4e BariMUM m CiviU8atioii.^i^^ les BérUreft adop- » laîent le mariaqt exehutf, îlâT^pHeiubraient en peu de » temps Gviiisée par cette seule innof atios : si nous adopn iïoM la réclusion et la tente des femmes , n(Mis devienn dricHw en peu de ten^s Bacbares par eede seule inno- » vatloa. n { FeuBin, Théorie des quatre momém^its.)

hee boraea îoipoaées à cette analyse ne ne permettent paa 4*inaîster sur les autres caractères des deux premières phases» On reconnaîtra, sans difficulté , que la féodalité» fondée sur le sabre et ki naiseance, que la fédération des grands vassaux , fusant eaalM^^ds à rautorité suprême qoi est abeelue dans la périaie it Barbarie, sont de» faits q«i se nwcentrent à Toriginc de presque tentes les Gt ilisatois. Plus tard, quand Téiément populaire a grandi, viennent les franchises munieipales et politiques ; le sys» tème représoitatif est alors le conti«^|pelds donné au pouvoir, et les illnsi«QS en liberté ren^àaeent d'autres illusion»; car avec la contrariété quelle établît et qu'elle maUktiettl mdfB Tintérèt individuel et Fintérét collectif d'une patt^ entri^tont les intérêts particuliers d'autre part, la Civilisation ne sawait produire que déceptions dana l'ordre pc4itiqne MHM^ partout ailleurs. Ce n'est pas In faiÉle des constitotiéHi et des gonverneménts (quelques-une cependant sont plue favorables que d'antres pour procurer h cette Société le degré de liberlè et d'ordre dont elle est suscepUble, nous ne somme» poîsrtf à cet égard d'une in« dtfféi^nce absolue ) ; ee n'est pas la faute de» homme» chargée de mettre en couvre ces institutions plu» ou moins imparfaites : mais c'est la faute de la disposition sociale eHe-mdme; e'est un vice de fond qui reud nuls tous le» .e«rrectifs que F on essaie, tant que lei-méme n'est pas çhaUBji; et l'expression la plus générale de ce vice, c'est, nous k répétons, la contrariété des intérêts y ou bien, deos le vieux langage de Montaigne, « le proufit de fun est le immaitfe é^famêf^. » Car ebacun ne pe»t^ paa

134 THEMUS SÛCIEIAllS.

Tttrgoty mallieQreusement pour \e peuple, plus malheureusement eocore pour le monarque dans la bouche duquel il mettait ce généreux langage , Turgot ignorait le moyen d* assurer Texercice dn droit sacré qu'il constatait ainsi solennellement : il ne suffisait pas pour cela» tant s'en lauty d'abolir les entraves qu'opposaient à la liberté du travail les corporations anciennes, fondées sur le privilège et sur l'exclusion;- il fallait organiser cette liberté par l'institutioA des corporations nouvelles, d'ordre sériaire, el ouvertes à tous suivant leurs aptitudes. C'eût été sortir dt la période civilisée. — Mais reprenons Texamen de l'évolution successive de cette période sociale.

Quelque radicalement vicieuse que soit la Givilisaiiofi ^ il arrive un moment oà ses bonnes propriétés sont pleinement développées, sans que les autres aient encore acquis toute leur malfaisance. Ce moment de la Civilisation en est I'afogéb, dont nous ne saurions nienx faire apprécier la formule, qu'en reprodnisant \ê fÊÊÊëge suivant d'un article de M. Abel Transon , publié dans le journal la Ré* forme mdustrieUe^ n° du 11 janvier 18^ :

c La détermination des germes et caractères de Fapogée est un des exemples les plus frappants de la sagaeité avec laquelle M. Fottriev dégage feojaurs les faits primordiaux du miUea de» liûti secondaire».

t En elfict, le résultat providentiel de la civilisatim , c'est de orécr les seienecs et la grande industrie, sans lesquelles il serait impassible de constituer Tassociatlon. Mais pour que le trésor de» sciences acquises se conserve , et pour qu'il s'augmente le plus rapidement possible , et pour que la vérité soit à la portée de tous , il fallait qu entre les points du globe les plus éloignés, des communications fussent établies. Aussi longtemps que fart nautique n*était pas connu , la science demeurait donc très -imparfaite et se» progrès peu assurés (peut- être devrait-on généraliser l'expression de M. Feiif ier en disant , au lieu d'art naotitfoe : mayms de communicaHan). ISt tfUMt au second g^me de l'apogée^ il est certain que Tindustrie, entendue dans soniMia

THéORIE SOCrtTAIRE. 135

technologique , n a pas de cons<itation régulière avant rétablissement de la diimie expérimealale. C'est la chimie seule qui peut maintenir et perfectionner «Çui» manière systématique les procédés des arts.

« L'établissement de la chimie et celui des m«yeas de cMunor nication étaient donc les faits matériels à aocoBi|^ir , avaat §t procéder au remplacement de l'ordre incohéreot oa OFilisé,

v Après cela, comme I'afogi^e , outre les ressorts qui rendent possible la transformation sociale , doit contenir, comme proprié* tés caractéristiques , les faits généraux qui engendrent la déca* dence si on ne sait pas s'élever à une période supérieure , il fallait déterminer ces faits caractéristiques. Par rapport à la civilisation, il est facile de comprendre pourquoi M. Pourier a indiqué les déboisements et les emprunts fiscaux.

s En efTet, la décadence sera double : il y aura décadence matérielle et décadence politique.

s La décadence matérielle, c'est la détérioration des climatnres qu'à la longue la dfilisation produit inévitablement. Il est bien vrai qu'à Torigine la eit ilisation améliore les climats en défrichant les forêts , ouvrant des issues aux eaux slagnatttes , etd Mais au delà d'un certain terme, l'exploitation incohérente et l'opposition toujours croissante de l'intérêt individuel avec l'inté* rêt général amènent un bouleversement dans le système naturel des cultures. Le déboisement des forêts sur les hauteurs est l'expression la plus saillante de ce désordre, parce qu'il ruine complètement le régime des eaux, en détruisant les agents que la nature emploie pour soutirer d'une manière continue Thumidité de ratmos[Âère. Aussi voyons-nous nos vallées les plus importantes, la Loire et la Garonne , soumises à des alternatives d'aridité extrême et de débordement qui ruinent le cultivateur.

s V emprunt^ cette nécessité de la civilisation moderne, est l'acheminement le plus direct à la féodalité industrielle , et par conséquent une cause essentielle de décadence politique, s

Notre Civilisation actuelle de France et ^Angleterre est une 3« phase avancée. Elle en a développé les deux germes : esprit mercantile et fiscal, compagnies actionnaires, au point de rendre imminente la féodalité industrielle , carae-

130 THEORIE SOfilRTAlRE.

1ère pivolal de, hi i' phase. On conçoU comment ces deux germes, en assurant de plus en plus la victoire aux grands capitaux dans la lutte établie sous le nom de concurrence, préparent l'avènement de cette autre féodalité de l'usine et du coffre-fort, qui sera pour les derniers temps de la Ciïl- Itiation ce que fut pour les premiers la féodalité de castel. Le monopole maritime, on haut monopole commercial, est tellement caracténslique de k 3* pbaae, qu'il devient alors l'objet principal de la guerre et de la diplomatie (est-il besoin de rappeler l'Angleterre soldant de son or les coalitions contre l'Enipire?). Le commerce anarchiqiie, avec ses fraudes de toute esp^e, accompagne la 3° phase dont les illusions portent sur l'économie politique. On sait les merveilles promises ans nations, et l'on commence i s'apercevoir des tristes résultats de la libre concurrence, du laissez-faire , laissez-passer, et autres recettes économiques (7) :

Voici la 4* phase qui fera justice de ce* désordres, prônés par les économistes, et dont tout le monde commence enfin à être dégoûté. Mais elle en fera justice à la façon civilisée, c'est-à-dire qu'elle les remplacera par des abus d'un autre genre. Après avoir monopolisi!' le commerce el la fabrication , ce qu'ils sont en bon train <Ic faire, les gron capitalistes songeraient k monopoliser l'^çiricullur* ipi'rls ont dédaignée jusqu'ici, parce que les bénéfices qu'elte^ procure sont trop minces, et qu'ils avaient une plas riclio ■. proie h dévorer d'abord'. Mais le moment viendra oi'i, ' tous les capitaux ù leur disposition ne trouvant plus em-

• L'miliiHi ibHrbanlD d» lapiUut ni n fiil qDc lu écvnomiàH lei ilui ' diip«^ 1 JDgcr (aiarablrnutnt l'jlat Hciil uIupI isnl lii«ii sblig^i do cmM>- '. ter. . Les pttiii o)»!!»! . dit H. Roui , ne peuienl « défendre duu leir lnll«

■ irmc el leur «gid» > Ei le mêiue prnreHeor iijnM : • Hn isnil-il d« mfme - d« propriëléi fiHiii*rit? Ole eil ponlMe. CbkBie l'iueciilion peiil aiiw

■ Mre appliquée i li cnlture de la leri-o, pourquoi imiiniiier quj la gntil^ ds

■ mal na ia«érefa p» l'idée du remède? - (Co«i-> (/Vfowmi* pot.. 2"ii™i. .

pioi dans les deux premières industries, ils en reporteront une partie sur la troislëme qui manque d'argent et n'en peut obtenir que difficilement aujourd'hui. Voici comment à peu près les choses se passeront, à supposer que la période civilisée suive régulièrement tout son cours.

Les princes de la finance ne vont pas se présenter directement pour acheter le sol ou bien le prendre à bail, afin de le faire exploiter à leur compte par grandes entreprises. Le petit propriétaire ne se laisserait de cette façon déposséder à aucun prix. Mais ils feront la banque rurale; ils avanceront des fonds, à un taux raisonnable, aux cultivateurs, souvent obligés aujourd'hui de passer par les mains de l'usurier. L'institution paraîtra donc à ceux-ci un bienfait véritable , et ils ne craindront pas d'y recourir. C'est ainsi que, tout en améliorant leurs terres, ils s'endetteront de plus en plus, et se verront enfin forcés de les céder à leurs créanciers pour s'acquitter. Ces établissements de crédit auraient de l'analogie avec les Monts-depiété; ils seraient, sauf intervention du gouvernement, des espèces de Monts-de-piété ruraux; voilà pourquoi Fourier désigne cette dernière institution comme germe simple de la ¥ phase.

Lei maîtrises en nombre fixe (germe composé) résulteront, ei de la marche même du mouvement industriel , et da b^in d'opposer une digue à l'anarchie commerciale Qt aux désordres toujours croissants qui en sont la suite : falsifications , agiotage , banqueroutes , etc. Fourier donne quelques indices sur le mode à suivre pour établir cette mesure, injuste en elle-même sans doute, mais qui deviendra une nécessité contre des fléaux bien autrement désastreux pour le corps social , qu'une atteinte de plus ou de moins au principe de l'égalité ou même de l'équité, dont il n'existe pas l'ombre en Civilisation. « La maîtrise, ditril, ne doit jamais être limitée en nombre ni exclusive ; il faut seulement, par une patente croissante, éliminer de

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certaines professions tout le superffii numérique et tous ceux qui ne présenteraient pas des ressources pour coopérer à la solidarité qui doit être le but du gouvernement. Elle doit s*appliquer aux classes passibles de banqueroute, aux marchands et fabricants. — Tant que le cOrpB social confie à des marchands son revenu annuel, son capital même, il doit exiger d*eux une garantie solidaire. « (N. M. ind,, p. 508.)

L^opération ainsi conseillée devient un engrenage en Garantisme (6* période) ; mais n'oublions pas que nous n*en sommes encore , dans notre analyse , qu*à la 4* phase de Civilisation.

A mesure que le sol serait envahi par les compagnies actionnaires fondatrices des banques rurales , elles créeraient , pour son exploitation , de grandes fermes , où les paysans, dépossédés de leurs petites propriétés, viendraient travailler moyennant salaire, comme font les ouvriers dans nos usines et manufactures. Cette situation, qui tendrait rapidement à se généraliser pour les masses , les constituerait dans un véritable état de servage, non plus individuel, mais collectif. « Les deux premières phases de Civilîn sation, écrivait Fourier dès 1807, opèrent la diminution » des servitudes personnelles ou directes. Les deux deri* nières phases opèrent T accroissement des servitudes cotn lectives ou indirectes. » {Théorie des quatre mçuv,)

Déjà beaucoup de nos grands établissements industriels sont montés par actions. Il en serait de même des fermes dont nous parlons plus haut Le système actionnaire peut seul préserver celles-ci du démembrement qui, avec le mode actuel de possession du sol, serait Tinévitable résultat des successions et autres mutations de propriétaires.

Par suite du mouvement aue nous venons de décrire, et qui est déjà manifeste dans la 3* phase de Civilisation où la société actuelle est fâcheusement retenue , les propriétés industridles et territoriales se concentrent dans les mains

THKORIK SOCICTAIRE. 130

d*une minorité, qui seule a la puissance polilîquo en mi^mo temps que la richesse. Comme tout cela se serait opéré au nom du principe de l'association, et que néanmoins Tassociation véritable n'existerait nullement, puisqu'il n'y aurait d'associés que les capitalistes, les travailleurs restant à l'état de salariés, l'on conçoit que Fourier caractérise, ainsi qu'il l'a fait, les illusions de cette époque : Illusiom en association,

La population ouvrière aurait cependant gagné, à ce régime féodal, des conditions d'existence plus assurées que celles qui lui sont faites actuellement par notre régime de concurrence anarchique. La minorité possédante et maîtresse ne tarderait pas à prendre, même par calcul d'intérêt, quelques mesures favorables au grand nombre, et l'on entrerait dans la voie des solidarités et garanties sociales qui, lorsqu'elles seraient généralisées, constitueraient la 6* période , état aussi supérieur h la Civilisation que celleci peut l'être à la Barbarie.

Comme toute loi du même genre, la formule des quatre phases de la Civilisation n'est rigoureuse que dans sa généralité. L'organisation sociale d'un peuple, en quelque phase très-distincte d'ailleurs, qu'on l'examine, présente toujours un certain nombre de caractères empruntés des autres phases et particulièrement des phases contiguês. Cela dérive de la nature même du mouvement social , où rien ne se fait brusquement et tout d'une pièce. La même remarque s'applique par conséquent à la formule des périodes. Ainsi, par exemple, la Civilisation païenne avait retenu un des caractères de la période barbare, l'esclavage des travailleurs.

Voyons si ces formules de Fourîer ne sont qu'un obscur et inutile grimoire, comme l'irréflexion et l'ignorance se plaisent à le répéter, on si elles peuvent, au contraire, jeter de prime abord un jour éclatant sur les faits qninons

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entourent, sur les phénoniënes dordre politique et social dont nous sommes témoins.

u II est facile de voir, dit M. Considérant, que Tétat actuel de la France est une Civilisation de 3® phase , fortement cramponnée encore aux illusions et disputes démocratiques de 2*^ phase, ce qui complique la position et augmente le danger, n

Cette donnée admise, jugeons d'après la formule les diverses tendances des partis au milieu de notre Société.

Ce qu^on a nommé, dans ces derniers temps, la politique des intérêts matériels, qui appartient plus particulièrement au juste-milieu intelligent et actif, nous pousse vers la 4* phase de Civilisation (féodalité industrielle^). Malgré leurs prétentions au progrès, Fopposition de gauche et la fraction du parti républicain qui est restée exclusivement politique tendent Tune et Faulre à faire rétrograder le mouvement social vers la 2® phase (illusions en liberté). Le parti légitimiste enfin nous reporte vers la première (féodalité nobiliaire, illusions chevaleresques). Les efforts de ce dernier parti étaient, quand il se trouvait au pouvoir, bien plus franchement dirigés vers ce but qu'ils n'ont paru Tétre depuis. Il n'est pas rare de le voir aujourd'hui, par les organes qu'il a dans la Presse, se faire luimême le champion des idées de liberté et de progrès qui l'ont renversé du gouvernement de la Société ; mais ce n'est là qu'une tactique de circonstance : sous le masque dont certains de ces journaux ont voulu l'affubler, afin de lui réconcilier par surprise, par supercherie, disons le mot, l'opinion de notre époque, le parti légitimiste est toujours reconnaissable aux traits qu'il a gardés de la première phase, pendant laquelle il fut tout-puissant , et qu'il cherchera toujours bien vainement, hélas! à reconstruire. De là encore son affinité, plus grande que celle d'aucun autre

^ Ces observations sont à la date de 1839 , époque à laquelle fut publiée la première édition de l'ouvrage.

parti, avec F esprit clérical ou théocratîqne. La Théocratie est caractère de transition entre Tétat barbare et la première phase de Fétat civilisé.

Les caractères permanents de la Civilisation, ceux qui appartiennent à toute la période, exigeraient une étude pour le moins aussi étendue que celle que nous avons faite sur les caractères successifs des quatre phases. Ce travail ne saurait trouver place ici avec les développements néces* saires. Nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de Fourier, notamment au Nouv, Monde industriel, ch. 51 et suiv.

Il faut se rappeler d'ailleurs , en thèse générale , que la Civilisation, comme toutes les périodes subversives (à ménages morcelés ou familiaux), demeure pendant la durée entière de son coui's sous Tinfluence des neuf fléaux limbiques : indigence, fourberie, oppression, carnage, intem« péries outrées, maladies provoquées, cercle vicieux, égoïsme général et duplicité d'action , qui sont caractères permanents de Tenfance sociale. Les formes diverses que ces fléaux revêtent sont ce qui constitue les caractères particuliers de chacune des périodes subversives.

Dans notre Société civilisée, par exemple, la duplicité d'action donne lieu à des résultats fort bizarres, u Partout, » fait reniarquer Fourier, u on voit chaque classe intéressée à souhaiter le mal des autres, l'intérêt individuel en contradiction avec l'intérêt collectif. L'homme de loi désire que la discorde s'établisse dans toutes les riches familles et y crée de bons procès; le médecin ne souhaite à ses concitoyens que bonnes fièvres et bons catarrhes'^ ; le militaire

' Loin de nous assurément riutcution de dire que tel soit en réalité le vœu du médecin. A Dieu ne plaise que nous imputions cet indigne et odieux sentiment aux membres d'une profession qui se distingue en général par son dévouement à riiiimanité , non moins que par ses lumières. Ce serait, nous le savons, calomnier nos confrèies comme nous-méme. Mais il n'en demeure pM moins certain, qu'a ne consulter que son intérêt, et s'il pouvait être jamais entièrement dépouillé de ces généreuses sympathies que développent si éminemment, an contraire, les études et les occupations médicales, il n'en est pas moins

IW THéORffi SOCIÉTAïUS.

souiiaite une bonne guerre , qui fasse tuer moitié des camarades afin de procurer de ravancement; Taccaparear veut une bonne famine qui élève le prix du pain au double et au triple; item du marchand devin, qui ne souhaite que bonnes grêles sur les vendanges , et bonnes gelées sur les bourgeons; Tarchitecte, le maçon, le charpentier désirent un bon incendie ^ qui consume une centaine de maisons pour activer leur négoce, w

Cest sur ce vice fondamental, sur ces antinomies de la Civilisation que portent les éloquentes diatribes de Rousseau contre la Société :

tt Qu*on admire tant qu^on voudra la société humaine, il n*en sera pas moins vrai quelle porte nécessairement les hommes à s*entre-haïr à proportion que leurs intérêts se croisent, à se rendre mutuellement des services apparents et à se faire en effet tous les maux imaginables. Que peut-on penser d*un commerce où la raison de chaque particulier lui dicte des maximes directement contraires à celles que la raison publique prêche au corps de la société , et où chacun

certain , dis-je , que le mëdocin serait porte à désirer toat autre chose que de voir ses concitoyens jouir constamment et sam ancune exception d'âne sftfifë flûffiMtnte.

La position civilisée , celle où notre société place le pins généralement Les individus les uns à l'égard des autres , est partout tellement fausse , qu'il en rëulte q«'«n médeein délicat a' ose pas toujours faire i ses malades astant de visites qu'il Le croirait utile. Pour faire bien discerner ce qu'il faut entendre par la position eivCisée^ nous dirons qu'elle n*«et déjà plus celle oà «e trouve. & l'éjwd de tes malades de l'hépital* U jijèirin ckugé d'un service pvUic dans on de ces établissements; encore moins celle du médecin vis-à-vis des familles qui reçoivent ses soins par abonnement fixe. Ces deux dernières dispositions se nttaclieBt à l'ordre garantiste et sociétaire. L'institution des hôpitaux est contraire au mécanisme général de la civilisation , qui a pour pivot le morcellement domestique , et suivant lequel chacun doit être traité chez soi, enfamUU.

Un mot d'observation encore à propos de la citation qui donne lieu à cette note. Chose étrange ! ceux qui soutiennent contre nous que la nature humaine est essentiellement mauvaise , et que nous rêvons une chimère en croyant à la bonté native de tous les penchants de l'homme , ces gens-là sont les mêmes qui se scandalisent quand nous faisons ressortir ce qui résulte pour chacun de l'état d'hostilité où le constitue , par rapport à la masse , la position que lui fait la société actuelle , et quand nous osons soupçonner, qu'ayant ainsi toujours intérêt an mal d'aulrui , l'on pourrait bien finir quelquefois par le souhaiter , par s en accommoder du moins asses facilement.

TU

THEOIIIE aOClKTAIlie. 148

troave son compte dans le malbeurd' autrui? Un'y a peutéire pas un homme atsé à qui des lnériiiers avises, et sur- Umt ses propres enfaats , ne souboitent la mort en secret ; paa un vaisseau en mer. dont le naufrage ne soit une bonne nouvelle pour quelque négociant ; pas une maison qu^un iébiteur de mauvaise foi ne voulût voir bràler avec tous lea papiers qu'elle contient; pas un peuple qui ne se r^ jouisse des désastres de ses voisins. C'est ainsi que nous trouvons notre avantage dans le préjudice de nos sembla* blés , et que la perle de Tun fait presque toujours la pro«* spérité de Faulre. Mais ce qu'il y a de plus dangereux encore, c'est que les calamités publiques font l'attente et l'espoir d'une multitude de particuliers; les uis vei^ént des maladies, d'autres la mortalité, d' antres la guerre t d'autres la famine. J'ai vu des hommes affreux pleurer de douleur aiix apparences d'une année fertile... Qu'on pénètre donc , au travers de nos frivoles démonstrations de bien<*> veillance, ce qui se passe au fond des cceurs, et qu'on réfléchisse à ce que doit être un état de chosee où tous les hommes sont forcés de se caresser et de se détruire mutuellement , et où ils niEiissent ennemis par devoir et fourbes par intérêt Si l'on me répond que la société est tellement constituée que chaque homme gagne à servir les autres, je répliquerai que cela serait fort bien s'il ne gagnait encore plus à leur nuire. 11 n'y a point de profit légitime qui ne^ soit surpassé par celui qu'on fmX faire illégitimement, et le tort fait au prochain est toujours plus lucratif que les services. Il ne s'agit donc que de s'assurer l'impunité, et c'est à quoi les puissants emploient toutes leurs forces, et les faibles toutes leurs ruses. » {Discours sur l'origine et les fondements de finégalUéy note 9.)

Voilà donc le bel ordre que voos preneai sous votre pro« tection , dont vous vous glorifies d'être les soutiens , ver^ tneox adversaires du socialisme!

Mais tt'est^e donc pas une infernale combinaison que

celle qui pousse incessamment chaque membre de la Société à désirer, à pratiquer le mal? N'est-ce pas un monde vraiment à rebours que celui où les choses sont ainsi arrangées , que le succès, la fortune des uns se trouvent à peu près constamment dans les revers , dans la ruine des autres, et Tavantage de T individu dans ce qui nuit à la masse? D'où la lutte inévitable, la conspiration incessante d'une fraction du corps social contre toute innovation utile à Feusemble. Nous en citons un exemple historique pris entre mille autres du même genre :

Un ouvrier serrurier de Basse-Normandie remit à Colbert une paire de bas de soie faite au métier, pour la présenter à Louis XIV. Les bonnetiers, alarmés de cette découverte, gagnèrent un valet de chambre qui donna plusieurs coups de ciseaux dans les mailles, de sorte que 4e roi chaussant ces bas, les mailles coupées firent autant de trous, ce qui lui fit rejeter l'invention. L'ouvrier rebuté se rendit en Angleterre, où il fut très-bien accueilli.

Voilà quelques effets de l'un des caractères permanents de la Civilisation : contrariété dês intérêts. D'autres caractères odieux, qui se retrouvent pareillement dans toute la période, sont énergiquement retracés dans certains dictons populaires : ainsi, La pierre va toujours au tas, pour indiquer le mode injuste de répartition des avantages de toute espèce ; Ligue des gros voleurs pour faire pendre les petits, Sully s'était bien aperçu que les formes judiciaires employées pour la recherche des traitants ne servaient qu'à prendre les petits larronneaux. Cette impuissance relative des lois était déjà signalée par un philosophe de l'antiquité (Anacharsis, le Scythe) qui disait: (c Les lois sont semblables aux toiles d'araignée, qui n'arrêtent que les petites mouches et sont rompues par les grosses. » SuiiLant Linguet (Théorie des droits civils) ^ « elles tendent à mettre celui qui possède du superflu à l'abri des attaques de celui qui n'a pas le nécessaire. C'est là leur véritable

«sprit. Elles sont en quelque sorte une conspiration contre la plus nombreuse partie du genre humain, n

Un grand nombre de fables de La Fontaine, le Loup et r Agneau, le Corbeau et le Renard, la Cigale et la Fourmi, l'Homme et la Couleuvre, le Bouc et le Renard, k Pot de terre et le Pot de fer, etc. , etc. , contre la moralité desquelles se révoltait la jdroiture candide de Jean -Jacques, peignent très-bien aussi certains ressorts et effets du mécanisme civilisé ^ Si ce n'est pas là de la morale très-édifiante, «'est du moins de la vraie politique civilisée. A notre avis, du reste, cW dans le sens large et fécond d'une critique de la forme sociale, plutôt que dans le sens étroit et stérile d'une critique des individus , qu'il faut entendre ces admirables apologues , si l'on veut en tirer des leçons utiles et qui se puissent justifier aux yeux de la morale.

Ne quittons pas ce sujet sans citer quelques-uns de ces caractères permanents de la Civilisation, signalés pur Fourier.

> a 11 faut, » dit l'auteur à' Emile, ■ une morale eu action et une en paroles dans la société, et ces deur morales ne se ressemblent point. La première est dans le catéchisme où on la laisse ; l'autre est dans les fables de La Pontainr pour les .enfants, et dans ses contes pour les mères; le même auteur suffît à tout, n

Jean-Jacques a beau dire, il n'empêchera pas qu'on estime toujours autant l'ami de madame de La Sablière que l'amant indiscret de cette bonne madame de Varens.

Mais voilà, dès qu'on se met à moraliser, avec quelle charité on juge autrui ! L'auteur de la Nouvrlle Hélotse et des Confession» n'a pas été plus épargne qu'un autre sons ce rapport. Qu'on applique aux poètes de tous les temps crtie justice du Moralisme, et il ne s'en trouvera pas un qui n'ait mérité le pilori , depuis Anacréon , Horace et Tibulle , jusques à notre André Chénicr qui veut , l'abominable homme !

u Que ses écrits , enfants de sa jeunesse ,

r> Soient un code d'amour , de plaisir , de tendresse. »

Allez , allez , pédant» do la morale , vous ne parviendrcj pas à flétrir dans k conscience de l'humanité toutes ces Âmes d'élite qui ont modulé sur ce thème délicieux. Los pootos ont jiour eux la nature et le bon sens aussi bien que le génie ; leurs doux chants prévaudront contre vos arrêts austères , car le verbe inspiré des poètes est aussi le verl>e de Dieu.

1. MinarUé d'esclaves armés contenant une mâjùriU d'esclaves désarmés.

Dure vérité, plus brutalement encore exprimée par de Maislre , lorsqu'il dit que le bourreau est la clef de voûte et la pierre angulaire de la Société*

2. Égoisme obligé par insolidarité des masses^ Autrement dit : Chacun pour soi.

Les faits de chaque jour rendent superflu tout oonuBentaîre à cet égard.

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