Entraînement forcé à la pratique du mal
J'entreprends un commerce ; je veux l'exercer avec proh\téf ne pas méjkie mentir, si la chose est possible. Mais autour de moi, j'ai des concurrents qui parviennent, à l'aide de falsifications et autres fourberies de pratique mercantile , à pouvoir vendre à meilleur compte au consommateur trompé. Mes pratiques me désertent si je n'imite les procédés de mes peu scrupuleux confrères.
Outre cette dépravation imitative, il y a celle qui est pour ainsi dire inhérente au métier lui-même (en Civilisation bien entendu). Elle résulte de la position dans laquelle chacun se trouve, quant à l'exercice de son métier, vis-à vis des autres membres de la Société qui ont affaire à lui. C'est un vice que Diderot a dépeint d'une façon très-piquante dans le Neveu de Rameau, Voici un passage du dialogue qui a lieu sur la morale sociale, entre le philosophe et ce garnement dans la bouche duquel l'écrivain a placé des critiques à la fois si profondes, si spirituelles et si hardies :
(( Lui. ... Je sais bien que, si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne sais quelle morale
i.V8 THEORIE SOCIETAIRE.
qu'ils ont tous à la bouche et qu'aucun d'eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc sera noir, et que ce qui est noir sera blanc ; mais , monsieur le philosophe , il y a une conscience générale , comme il y a une grammaire générale, et puis des exceptions dans chaque langue, que vous appelez, je crois, vous autres savants, des... aidezmoi donc, des...
» Moi. Idiotismes.
7) Lui. Tout juste. Eh bien ! chaque état a ses exceptions de la conscience générale, auxquelles je donnerais volontiers les noms d'idiotismes de métier. Le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire^ Thomme de lettres, l'avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l'artisan, etc., sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s'écarte en plusieurs points de la conscience générale et soit remplie d'idiotismes moraux. Plus Finstitution des choses est ancienne, plus il y a d'idiotismes; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l'homme, tant vaut le métier, et réciproquement. A la fin , tant vaut le métier, tant vaut l'homme. On fait donc valoir le métier tant qu'on pisut.
» Moi. Ce que je conçois à tout cet entortillage , c'est qu'il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d'honnêtes gens dans leur métier.
» Lui. Bon ! il n'y en a point ; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutique, et tout irait assez bien sans un certain nombre de gens qu'on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir strict, ou , ce qui revient au même, toujours dans leur boutique, et faisant leur métier depuis le matin jusqu'au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
» Moi. a force d'idiotismes ?
» Lur. C'est cela. »
THËORIE SOCIETAIRE. 1V9
7. Tyrannie de la propriété individtielle contre la niasse. Chaque propriétaire peut bâtir comme bon lui semble,
sauf un petit nombre d'exceptions, dans quelques villes et seulement en ce qui concerne une ou deux dispositions extérieures. A cela près, libre à chacun de ne suivre d'autre règle que celle de son propre intérêt et de son caprice, pour mettre ou non ses constructions en rapport avec ce qu'exige Thygiène publique , ainsi que la santé des personnes qui les habiteront. Cette tyrannie de la propriété individuelle s'exerce de mille autres manières. Il n'y a pas longtemps .que nous avons pu obtenir une loi d'expropria* tion pour cause d'utilité publique, et l'on sait avec combien de peine.
8. ^Duplicité d'action et d'éléments sociaux^ L^église, le matin, où l'on prêche la mortification; le
théâtre , le soir, où l'on prêche le plaisir. E sempre bene, A côté d'un temple où l'on enseigne l'horreur de la galanterie et de la volupté, on voit un cirque où l'on ne forme l'auditoire qu*à l'exercice des ruses galantes et aux raffînements du plaisir. La jeune femme qui vient d^entendre un sermon sur le respect dû aux époux et aux supérieurs ira, l'heure suivante, au théâtre y prendre une leçon sur l'art de tromper un mari, un tuteur ou un autre argus ; et Dieu sait laquelle des deux leçons fructifie le mieux! (7*^. de l'Unité univ., lll., p. 108.)
Les caractères dont nous avons parlé jusqu'ici, tant successifs que permanents , ne forment que deux des huit ordres que Fourier établit parmi les éléments caractéristiques de la Civilisation. Après ces caractères de base, viennent ceux qu'il nomme caractères de lien , les commerciaux en genres et en espèces; puis ceux de fanal et d'ÉCART. Dans ces derniers, il distingue les caractères de répercussion, soit harmonique^ soit subversive; ceux de rétrogradation
et de dégénération.
150 THRORie SOGIfiTAIllE.
Les caractères de réperaussion^ ou récurrence! passionnelles , sont corieu:! fn ce qu'ils offrent une image renversée des effets que produiraient nos passions dan^ un mécanisnie social qui leur serait approprié.
Les passions sont des forces incompressibles ; arrêtées dans leur essor naturel, qui serait harmonique dans une Société convenablement organisée, elles eo prennent un autre qui est le plus souvent subversif, h^jfw est une ré* eurrence de la Cabaliste on passion de Tintrigue. Nos luttes politiques offrent une foule d'exemples des récurrences de r Ambition, ou plutôt elles sont en grande partie ïœu" vre de ces récurrences, chez les différentes classes comme chez les individus. Tel est entre autres le janissariat poln tique; et Pourier comprend sous ce nom « toute corporation affiliée qui envahit le pouvoir, maîtrise le gouvernement, et s'empare des fonctions principales ou l0s fait donner à ses agents dnns (on((? lï'tcndue 4'un empire, comme faisaient les janissaires dans l'empire ottoman, où ils jouaient aux boules avec les têtes des ministres. » Ë^i^m*» pic : le jacobinisme chez nous; et, sauf la violence des moyens , il a eu des successeurs.
Comme caractères de rétrogradation , Fourier cite la double tendance: F de ceux qui , dépossédés de leurs pri^ viléges au nom de la liberté, voudraient greffer l'o^-gar^i' sation sociale du XIi" siècle sur les mœiirs du xix" ; 2" de ces libéraux qui ne rêvent le progrès que par les droifs politiques , droits impuissants ou funestes en l'absence des garanties sociales S et ne servant que d'aliments et dMnstruments nouveaux à la lutte entre les gouvernants et les gouvernés d'une part, entre les différentes classes d* autre part. Ce faux libéralisme ^ tire la Civilisation en arrière ,
* U oiviliialiQn o'eit pM coi|ip«tiblo ava« Iqi garanties ri^nUènt: auul toulos celles qu'on tente d'y établir font-cllcg constamment éludées et Illusoires. (PooRiRR, T». Jt VA»è.. introd.)
* Kn le réprouvant . jo suis loin de me déclarer ptrtiata de ra|Molatisme ;
Dons Tavons déjà dit, de la 3* vers la 2* phase; et cela produit un état mia;f«^ cumulant les Vicatiles deux phases, suivant la propriété générale des mixtes. Ces efforts des libéraux politiques ou simplistes ont divers résultats fAchaux, tels que u Teffarouchement des cours devenues déraisonnables par la frayeur que leur inspire ce faux libé^ ralisme ; la discorde entre les diverses classes de citoyens, par Suite des brfgoèft électorales ; T accroissement des dé* penses fiscales causées par cette lutte des gouvernemenU contre les peuples, n — Iptte dans laquelle la corruption joue un rôle proportionné k la force dé résistance que le^ institutions donnent aux peuples contre les gouvernements. Ce que Von fait ainsi pour la liberté tourne cotitre l'égalité et la justice. Le cens reproduit une aristocratie dans Tétat, aristocratie d*autant plus préjudiciable à ceux qui n*en font pas partie , qu'elle est pins nombreuse. Le droit de suffrage devient de plus en plus un moyen de monopo» User, au profit des familles qui le possèdent , les emplois et les faveurs de l'administration publique, obligée partout
l'absolutisme ne Dcut convenir qu'4 ceux qui l'exercent. (FoiniKR, Xour. Monde ind. , page 492. )
liO* Uhénvi croient so jiiiUfi4f en disant : « IVe voyei» vous pas qne, sans \f> sysièmc représentatif et les efforts de l'opposition , l'on tomberait sous le plus pesant despotisme? » Je le sais; mais il n'est pas moins oirtain que lenr laollque d« hsurler de front les rétrograda leurs n« sert qu'à les exaspérer , les pousser de plus en plus à l'obscurantisme. Dès lors le parti mêjne qui veut la liberté travaille indirectement contre elle; c'est opérer comme l'ours qui d'an coup de pavé casse la Icte à sort ami pour lo dégager d'une mouche. Il est certain que ce régime , dit libéral , n'opère aueon bien positif, et que l'esprit libéral est stérile sur tous les grands problèmes d'amélioration sociale , commo raffratidiissemeiit des nègres, etc. Il n'enfante que des discours et JAinais une idée neuve.
Ne dissertes pas tant sur le progrès social , mais saches l'effeotner { Sicbes inventer des mofous faciles La bel esprit court les rues, il surabonde; c'est de génie inventif qn'on a besoin , non de faconde oratoire. Si vous aviez quelques vues franchement libérales , vous auriei pris des mesures pour inoiter aux inventions vraiment libérales et leur assurer accès à leur apparition. Mais comme l'a dit M. do Pradt : La charte a fait perdre la tête à tes amants. Ils croient avoir tout fait quand ils ont péroré sur la charte , vraie pomme de discorde , édifice chancelaiit qui ne pourra jamais se soutenir. Inventes un ordre de choses qui plaise à toutes les castes , et qui les rallie (ootes ant voies de progrès réel. ( thid. )
152 THhX)RIË SOTJKTAIRR.
de capituler avec les individus que la loi investît du vole d^où Texistence de radministration dépend ; c*est ainsi que ce qu ils nomment le pays légal concentre sur lui seul les avantages de la cité, et que tout ce qui n'est pas lui se trouve de fait mis hors la loi d'égalité, malgré la promesse menteuse de la Charte '.
A quoi bon, va-t-on dire, tant de distinctions de caractères dans rétude d'une forme ou d*iin mécanisme de société quelconque ? — Mais sans ce triage , qui rapporte à chaque période d'abord , puis à chaque phase dans la période, ce qui leur appartient, on ne saurait juger de la marche progressive ou rétrograde d'une Société. G* est ce même classement qui permet de discerner ce qu'un état social a en propre, et ce qu'il emprunte à des états sociaux plus arriérés ou plus avancés. Ainsi notre Civilisation (5*" période) conserve en partie un des caractères de la période n° 2 ou sauvage, Vabandon du faible (chez nous abandon des infirmes , des vieillards et des pauvres) : u vice pardonnable aux Sauvages , dit Fourier, parce que, dans les disettes , la horde n'a pas réellement de quoi alimenter celui qui ne chasse ni ne pèche ; maïs la Civilisation estelle recevable à dire qu'elle manque d'approvisionnements ?» Et puis n'a-t-elle pas enlevé à l'homme du peuple , au prolétaire , tous les droits qu'exerce librement le Sauvage ?
.... Quod nalurft rcmittit , In vida jara negant '.
Nous avons gardé en France, jusqu'à la révolution de 1789, et l'on a voulu nous restituer depuis , un caractère de la période 3 (Patriarcat) , le droit d'aînesse. Notre pénalité militaire tient à la période 4 (Barbarie). Enfin, tout ce que
' Ceci était écrit bien avant la conquête du suffrage univerwl. (Note de la 3« édii)
' Ce que la nature accorde . leurs lois jalouses le refusent
OviDR t. Métam.
notre Société a d'essentiellemeot bon , elle l'emprunte à des périodes supérieures qu'il s'agit de constituer en général!* sant ces précieuses institutions.
Voici quelques-unes de celles sur lesquelles Fourier insiste : -
Notre système monétaire, institution garantiste, à double contre-poids , le change et Torfévrerie. — La règle civilisée voudrait que chacun pût battre monnaie. L'absurdité des conséquences a empêché cette application du principe de liberté anarchique du commère et de l'industrie.
Les assurances mutuelles et individuelles ; les retenues de vétérance; les caisses d'épargne et de coopération parcellaire; les prud'hommes et arbitres; les défenseurs d'office, etc., etc., tout cela appartient au Garantisme ( 6* période ) *.
Mais voici une anticipation plus remarquable encore : notre société emprunte à la 1'^ période [Association simple) la coutume ingénieuse des postes en relais, qui est une véritable série industrielle simple , opérant 1° en courtes séances; 2° en exercice parcellaire; 3° en échelle compacte. La méthode civilisée consisterait à se voiturer avec les mêmes chevaux , qui emploieraient quatre fois plus de temps (dix fois, vingt fois plus même, s'il s'agit d'un long trajet), indépendamment d'une foule de chances accidentelles de retards que prévient la série d'attelages disposés
* Si nous pouvons omprouter , et mvme avec beaocoup d'avantage , les caractères cites pins haut, et appartenant à une période supérieure, il n'en serait pas de même de quelques antres, notamment de ceux. qui tiennent aux libertés amoureuses Ainsi la libre faculté de divorce (6« période) ne saurait être accordée aux civilisés» sans graves inconvénients , pour la femme et les enfants 8nrtotitf«â&rai que pour les mœurs. — Ceci n'est pas en contradiction, tant s'en faut , avec le principe général établi par Fourier , que <t les progrès sociaux s'opèrent en raison du progrès des femmes vers la liberté» it les décadences d'ordre tocial en raison du décroissement de la liberté des femmes. » ( Th. des quatre tnouv.) Mais cette liberté a des conditions qu'il faut d abord remplir, en assurant aux femmes dos fonolion» asset lucratives pour leur donner l'indépendanoe réelle.
154 THÉORIE SOGIKTAIBE.
le long de la route. — C^est la propriété générale des Sé»rîei industrielles de donner quadruple bénéfice, en tout parallèle avec Tindu strie morcelée ou civilisée.
Nous voilà donc mis sur la voie du progrès social par des faits qu^une heureuse inconséquence a introduits dans la Société actuelle. On arriverait au GaraniUme par diverses mesures, ayant toutes pour effet commun de sul)sti«> j; tuer à la concurrence individuelle et mensongère, qui règne aujourd'hui dans le commerce, la concurrence sociétaire et véridique. L'établissement des grandes fermes fiscales dont nous avons parlé, Fenvahissement successif des diverses branches de compirce par Tadministralion , conduiraient au résultat. Mais Tu ne et Tautre opérations seraient Ion* gués.
Un moyen de progrès plus rapide , plus facile et fttf^ sûr, consiste à faire un essai de l'organisation des SériÀ industrielles ou Procédé sociétaire. Ainsi, grâce à Theureose découverte due au génie de Fourier, nous pouFons nous élever d^ emblée à la 7*^ période (Association simple, essai réduit ), ou à la 8^ (Association composée , essai en grande échelle). Des 18 degrés ou échelons de progrès in«* diqués par Fourier comme abordables avec nos moyens actuels, à partir de la 4" phase de Civilisation jusqu^à lu l'*' phase de l'Association composée, celui qu'il proposait, en 1833 notamment, pour la fondation d'épreuve, correspond à la 2* phase du SociantUme ou Association simple. Celle-ci, au début, n'opérait en général, il est vrai , que sur la classe pauvre ou peu aisée ; mais elle conduirait très^rapidement à la période supérieure, qui doit entraîner toutes les classes dans ses combinaisons séduisantes et les passionner à l'envi pour le travail athavaut,
Essaierai-je ici de décrire les magnifiques résultats de la transformation sociale dont le signal et le moyen seraient ainsi donnés ? Quadruplement subit d^ la production par le Iravnjl attrayant ; hien-étre graduel assuré h
THÉORIE SOGIKTAIAK. 155
toutes les classes; abolition de toutes les servitudes; uniou» concorde et sécurité remplaçant partout les soucis cruels, les divisions, les haines, les luttes désastreuses et tous les fléaux sans nombre auxquels THutnanité est en proie sous le régime incohérent et morcelé ! Mais il faudrait passer en . revue, d une part, toutes les causes de malheur qui se ren- T^^lontrent pour Fhomme sur la terre, et montrer comment elles se trouvent anéanties ou neutralisées par la combinaison harmonique des éléments sociaux : il faudrait «n appeler, d^autre part, à tous les désirs de bonheur qui sont dans le cœur de chaque homme, et aimtrer comment il n*est pas un de ces désirs que le noufillNrdre ne satisfasse pleinement , sans jamais entraîner ni satiété ni désordre. ..J'aime mieux insister sur les motifs d'une prompte adhCiion à nos projets d'une épreuve sociétaire, sur Turgénte nécessité d'adopter nos plans de réforme méthodique et prudente, si l'on vçut échapper aux nouvelles catastrophes que la Civilisation nous prépare.
« Laisserons-nous , n dirai-je avec une des plus déplorableis victimes de l'incohérence industrielle , « laisserons- D nous longtemps encore tout livré au hasard ? N'allons- » nous pas enOn créer, organiser, assurer toutes les » positions, toutes les existences? De grâce dépêchons- • nous, car chaque jour, chaque heure de retard sont n autant de jours et d'heures de souffrance pour des miln tiers de travailleurs qui attendent et gémissent en silence. » QuiaitendenL., Hélas! tous n'ont pas même les moyens d'attendre. Témoin l'infortuné de qui sont ces lignes, et dont chacun sait la fin prématurée et funeste *.
' Adolphe BoTBR, auteur d'un livre plein d'excellentes vues, intitule : Dé l'état de» ouvriers et de son amélioration far l'organisation du travail.
Simple oatrier typographe , Boyer , pour la publication de son écrit , avait contracté des engagements qu'il ne fut pas en mesure d'acquitter à réeh^aacat et il se donna la aort le 17 octobre 1841. C'était un homme laborieux , d'une conduite régulière et jouissant de l'estime des chefs d'établisaements ches lesqaali il await été tmjdoyé. 11 avait femme et enfants.
Eh bien ! il est une vérité trop obscurcie , qu-il convient de rappeler en finissant , vérité à Tusage des particuliers comme des Etats : c*est que les hommes sont tous vr<iiment SOLIDAIRES LES UNS DES AUTRES , c'cst qufi Ic bonhcur ne peut être atteint par quelques-uns, tandis que les autres, tandis que la masse souffre. En quelque position que vous vous .^ trouviez, quelque favorisés que vous puissiez être par le^ sort, il y aura toujours une somme considérable de choses que vous sentirez vous manquer.
Solidarité entre tous les individus, entre toutes les classes, entre tous les peuples, voilà ce que crie incessamment la grande voix de Thistoire. Voilà renseignement que révèlent ces grands fléaux qui moissonnent les populations (le choléra, par exemple), et ces révolutions qui bouleversent les fortunes et les existences (8).
Sachez-le donc bien , quelque rang que vous occupiez dans la Société, tant que Tabîme de la misère ne sera pas comblé , vous serez exposés à y tomber vous-mêmes ; tant que cette lèpre de la misère pourra ronger à côté de vous quelques-uns de vos frères, vous ne serez jamais tout à fait à Tabri de sa dent cruelle : le monstre pourra s^élancer 4,^ un instant à Fautre sur vous et les vôtres, riches et heureux du jour! il pourra dès demain rongieir #otre chair, sucer votre sang dans vos enfants, dans les plus chers objets de vos affections.
Quel père, en effet, pourrait ôtre entièrement rassuré pour ses enfants, pour leur avenir, lorsque telle ou telle disposition de caractère qu^il ne lui est pas donné de prévenir ni de corriger les voue à une ruine à peu près infaillible dans le monde actuel, et à toutes les souffrances, à toutes les humiliations qui en dérivent, à Topprobre peut-être et à F infamie qui en sont bien souvent la conséquence?...
Ce n'est pas d'ailleurs par ce côté seulement, et sous le rapport de Tinsfabilité des positions sociales, que nous
sommes vulnérables. Qui donc , même au milieu des bienfaits de la fortune, se trouve heureux de tout point? A qui ne reste-t-il alors rien à désirer sous la rapport de ses affections, rien à souffrir de ses relations obligées d'intérêt, de famille ou d'amitié?
Qui que vous soyez, et surtout si les besoins du cœur sont chez vous prédominants, si chez vous- le foyer des sentiments est actif, un mur d'airain s'élève , r.\ civilisation ,
ENTRE vous ET LE BONHEUR !
Ce n'est point enfin par rapport aux affections privées seulement' qu'il faut apprécier les inconvénients de la Société actuelle. Il y a un immense danger pour les intérêts publics, pour les droits et les pouvoirs publics, à laisser subsister plus longtemps l'incohérence industrielle et sociale.
Les chances de révolutions désastreuses ne sont pas épuisées...
Si l'on pouvait croire que, grâce à quelques améliorations de détail dans l'ordre politique, — améliorations contestées, et contestables en effet, — on a établi en6n des garanties de calme, de stabilité, de progrès pacifique, on serait bientôt cruellement détrompé de cette dangereuse illusion. A voir tontes ces convoitises qu'ont excitées quelques grandes fortunes politiques; à voir toute cette cohue qui se précipite dans l'arène politique, qui demande à l'ordre politique 'gloire et richesse, et qui, ne pouvant atteindre ces objets de ses vœux, se jette sur toutes les institutions qui y font obstacle , la hache et la torche à la main; à voir comme le parti qui triomphe se divise , se fractionne successivement dès qu'il est maître du pouvoir, jusqu'à laisser un parti rival triompher à son tour, — qui donc pourrait compter sur le lendemain en politique? qui donc, au milieu de ces complications , de ces impossibilités que créent, chez nous, à mesure qu'elles surgissent, toutes les grandes questions d^intérêt matériel; au milieu de cette
158 THÉORIE SOGinâllS.
confuMOu fia toutes les idées du |Musét vaines idoles qai oui encore aojourd'hui leurs prêtres dans le monde offi» ciel, mais qui nont plus de croyants nulle part?...
\e voyes-voos pas reflet de notre mécanisaie politiqaf, agissant sur un état social qui maintient Thostilité entre tous les intérêts, intérêts d'ambition comme intérêts d'argent ? Dès qu une opinion , dès qu*un homme quelconqoe, pour ainsi dire , ne se trouvent plus au pouvoir , ils deviennent par cela même et immédiatement révalutwnnaires sous une forme ou sons une autre. Entre le parti du passé et celui qui se dit le parti de Favenir, entre M. de ViUèle et M. Tbiers, entre M. Guizot et M. Dupont (de TEure), il n'y a d'autre différence sous ce rapport que dans la msr nière d'être révolutionnaire. C'est«4*dire qu'en poursuivant leurs vues propres, et de la nouvelle position où les place un changement de gouvernement on de miwtère , ils travaillent avec ou sans intention au renversement du pouvoir. Et cela, chose plaisante! sous prétexte* ordinairement de le restaurer ou de le raffermir. Toujours est*il que le pouvoir ne marche jamais bien ches nous qu'au gré de ceux qui l'ont en main. Conséquence naturelle de la folle prétention de chacun à établir l'ordre et la liberté par les moyens exclusivement politiques.
Comment voule2-vous , avec de tels éléments, avec une disposition générale des esprits vis-à-vis du pouvoir quel qu'il soit, tout à fait comparable à celles d'éodUers vis-àr vis du maître, auquel les plus sages mêmes sont toujours prêts à faire niche à l'occasion; comment voulez-vovii dis-je, parvenir à fonder quelque chose de durable, à donner quelque repos à la Société , travaillée du faîte à la base par mille causes actives de décomposition !
Hàtes-vous, dans cette situation critique, hâtez^vous d'employer l'instrument de salut qui vous esi offert, l'accord des intérêts et des passions, par la série apoUquce aux travaux prodactifs : en un mot, fondes rAsii|îp>ion
agricole. Cest la voie, et il n^y en a point d^autre, du salut et du bonheur pour tous ^
^ J'ai laissé cette conclusion de mon livre telle que je l'avais écrite en 1839, sans y ajouter, sans y retrancher une syllabe. Les grands changements survenus dans l'état de la France et dé l'Europe sont la confirmation éclatante des avertissements que je me permettais de donner dans ces dernières pages. ( Note de la3«édit.)