FIN DE L.1 SECONDE PARTIE
(Note 1, page 6.)
Que le désir du bonheur est le mobile de toutes les actions
de l'homme,
A l'appui de ropinion qui attribue au désir du bonheur tous les actes humains, je pourrais citer le témoignage d une foule de grands esprits.
Anstote , au commencement de ses Politiques , reconnaît que c c'est pour leur bien ou ce qui leur semble tel que les hommes » font tout ce qu'ils font, n
Le Trahit sua quemque voluptas de Virgile (par son plaisir chacun est entraîné) , autrement : chacun cède à son attrait, à r attrait qui a sur lui puissance , est une observation profonde revêtue de l'expression la plus gracieuse.
Vivere omnes beatè volunt (Tout le monde veut vivre heureux ) , dit à son tour Sénèque.
Les anciens , au surplus, chez qui les notions les plus simples n'avaient pas encore été embrouillées et obscurcies comme elles Font été depuis pai;, les subtilités de diverses sectes mystiques, les anciens proclament presque tous ingénument cette vérité; seulement ils ne savaient pas y joindre l'idée de la Solidarité de tous les hommes , qui en est le complément nécessaire.
La même opinion de la légitime et naturelle tendance au bonheur fut professée ouvertement aussi par les penseurs du dix-> huitième siècle. Celui qui les résumait d'une façon si brillante. Voltaire, en parlant du désir du bonheur, l'appelle a ce grand » présent de Dieu , ce premier ressort du monde moral, i Re^*marques sur les Pensées de Pascal. »•-**
162 XOTKS.
Ailleurs , il 4k encore :
c La ûaturc , alloiitive à remplir vos désirs .
» Vous appelle à ce Dieu jHir la voix des plaisirs.
n Nul encor n'a clianU sa hoatè tout entière :
» C'est par le mouvement qu'il condiit la matière,
X Mais c'est par le plaisir qu'il cou^RÉt'les humains.
>^ Partout d'un Dieu clément la bonté salutaire
>' Attache à nos besoins un plaisir nécessaire .
» Les mortels eu un mot n'ont point d'autre moteur.
» Ah ! dans tous vos états , en tout temps , en tout lieu , » Mortels , à vos plaisirs reconnaissez un Dieu. »
A l'article Philosophie de V Encyclopédie, qui est, je crois, de Diderot y on lit : a Dans toutes les actions aue les hornnrjes fQDt, > ils no cherchent que leur propre satisfaction actuelle : c'est le « bien ou plutôt l'attrait présent qui les fait a({ir. »
Le niot actuelle est de trop : on agit eu vu^.d'un^'MilAfactJon future et même lointaine , comme en vua d'ui^e sutiftfaetipu im^ médiate. Le mobile est toujours de la même natur#»
Aassi les disciples des philosophes, qui firent la vévelefion française f placèrent-ils en tête de leur Déclaration dea Dreils de l'Homme cette maxime incontestable :
» Le but de la société est le honfieur commun »
pans son Essai sur le gouvernement» le docteur Priestley désijjne le plus grand bonheur du plus grand nombre ooipme le seul but juste et raisonnable d'un bon <{ouvernemept.
a C'est le bonheur dans toutes les conditions qpe le législateur » doit avoir en vue. » (S. de Sismondi. Nouv, Pr. décon, f?r., 1. 1, liv. V% chap. 2.)
» Le but de l'homme d'Etat, tel qn il est universellemimt evoMé, « es( \e bonheur, le bonheur de l'Etat, la plu» gcende somme de « bonheur possible pour les individus d'un F4at dan» le cour» di u leur vie oîortelle. » (Jérémie Bentharo. Déontologie^ \, l^Q\i,%,)
Mais Voltaire et les encyclopédiste» sont aujoiird'Jittî toRibés en discrédit : laissons donc leur témoignage , bien qu à no» yeuf il en vaille d'autres assurément. Eh bien ! voici leur plu» illiutDt advei*saire, l'homme qui a donné avec tant d'éclat le signal de la réaction contre le dix-huitième, siècle, voici l'auteur du Génn du Christianume , qui exprime la mAme vue d'unp deslNiatiiW liei|i-
reose : t Nous savons , t dit BL de Gha(eaubvi<|ftd , • qu§ noire B bonheur est ici -bas coordonné à un bonheiiir|(éiiéral dam una « chatne d'êtres et de mondes qui se dérolient à çoire vue ; qat « rhomme , en bannonie avec les globes , marche d*uD pas égal
> avec eux à Taecomplii^ment d'une révolution quo Dieu caehe « dans son élernftd. • (Omie du ChrisHanitmê, $f part. , liv. IV, chapitre 2.)
L'affirmation du bonheur est ici formelle etolaire, malgré le voile de mysticisme dont s'enveloppe la pensée do célèbre éeri* vain, qui a d'ailleurs le mérite de rattacher la destinée heureuse de l'homme à celle des autres êtres de la série universelle et à la destinée des globes iMéraux eux-mêmes. (C'est une vue dont nous ne voudrions pas garantir l'orthodoKic» crttt!i(ilii|ue, mail qnl est vraiment catholique dans l'acception la piqs haute et la plus compréhensive de ce mot i elle est entièrement eenlbnne à la conception de Fonrier sur les destinées générales.)
Un autre éloquent apologiste du catholicisme , qui , dans ses variations , est demeuré Adèle au spiritualisme ehrétien , M. de Lamennais , dit de son côté :
K II (l'homme) veut être heureux, il le veut,. ne peut pas ne B le point vouloir. « (Êsquisie et une philosophie, t. Il, p. il.)
Déjà Bossuet, tout en soutenant la thèse du libre arbitre, avait écrit : a Nous sentons que nous sommes nécessairement déter- » minés par notre nature même à désirer d'être heureux. «
Il est vrai que Bossuet ajoute : « Nous sentons aussi que nous
> sommes libres de choisir les moyens de l'être. » Mais ce n*est là qu'un sophisme , une pure gasconnade , dirions-nous , sauf le respect dA au grand écrivain. En èfTet ^ IMndividu qui éprouve le besoin de la faim, celui qui est possédé dé la passion de l'amour, n'ont pas la liberté de choisir leurs moyens de satlsftielion , et par conséquent de bonheur, en dehors des objets qui sont en rapport avec les impressions qu'ils ressentent en ce moment l'un et f autre. Et 11 en eit de même de tout désir éveillé en nous sous l'influenee d'une passltfil quelconque : oe désir a una tendance déterminée par sa nature propre ; il ne peut être sérieusement question de lui pvoposw nu but chimérique ou uins convenance avêo aa nature. Quel père donnerait à ton fiU une merre lorsqu'il lui dmnfmdê du pain? ^-^ Or. le bonheur pour
16* \OTES.
chacun consiste dans le libre essor de ses passionsxontre-baliiicëes les unes par les autres , ainsi que le veut la nature pour le bien même et pour la conservation de rhonune, comme pour son agrément. Et , d*un commun aveu , on le voit par nos citations , c'est au bonheur que Thumanité aspire invinciblement.
La philosophie universitaire moderne n'est pas moins explicite sur cette vérité fondamentale. Nous citerons aussi ses organes, dût-on trouver quelque monotonie dans cette répétition de propositions identiques jusque dans les termes ; car dès que nous proclamons comme l'idée mère de la théorie de Fourier , comme Fidée d*où elle se déduit logiquemeql, tout entière, cet axiome du sens commun que le bonheur est tMVSTiNÉE vraie pb lhomms, il n'y a sorte de mauvaises chicanes qài ne nous soient faites, même par lés épicuriens pratiques.
K L'homme , * dit M. Laromiguière , t est né pour éCre heo- « reux ; ou si c'est présomption de vouloir pénétrer le mystère f des causes finales , l'homme veut être heureux ; il lui est im-
* possible de ne pas le vouloir, et dans tous les moments de son y> existence il tend vers le bonheur de toutes les puissances de
* son être. > (Cours de philosophie, 4® leçon.)
Se plaçant à un point de vue plus général , M. Th. Jooflroy raisonne ainsi qu'il suit :
> La fin d'un être est ce qu'on appelle le bien de cet être. Il « y a donc identité absolue entre le bien d'un être et sa fin. Le •» bien pour lui , c'est d'accomplir sa fin , d aller au but pour lef quel il a été organisé.
> Par cela que l'homme existe , il se passe en lui ce qui se > passe au sein de tous les êtres possibles; c'est-à-dire qu'en
* vertu de son organisation, sa nature aspire à sa fin par des
* mouvements qu'on appelle plus tard des passions , et qui le
* portent irrésistiblement vers cette fin. » ( Cours de Droit na» turel, 2« leçon.)
• Le plaisir est la conséquence et le signe de la réalisation du » bien en nous; la douleur, la conséquence et le signe de la
* privation du bien.
> Cette satisfaction de notre nature, qui est la somme et comme
* la résultante de la satisfaction de toutes ses tendances, est donc
* sa véritable fin , son véritable bien, t (IHd.)
[1 est vrai qa après avoir ainsi posé le principe, tons ces auteurs nt guère en souci d'en tirer les conséquences. On plutôt ils montrent tous ensuite illogiques , comme il ne peut manquer rriver à quiconque admet que Thumanité est faite pour le bonur , et ne conçoit pas la possibilité d'une forme sociale supéure à la civilisation, société qui ne peut faire le bien d'un petit ODbre de privilégiés qu'aux dépens de celui des masses : encore bien-être que la civilisation procure à une minorité seulement, -il mêlé de beaucoup d'amertumes et empoisonné par des intes continuelles. C'est que tout est lié dans le destin des oames, et qu'il ne saurait y avoir de vrai et solide bonheur pour uns qu'à la condition de faire participer aux avanteges dont bonheur se compose fous leurs frères de la grande famille, ilà aussi ce qui fait la moralité de notre doctrine. /lu surplus , en établissant le droit de l'homme au bonheur, 08 n'entendons nullement que les satisfactions sensuelles soient ;herchées au détriment des nobles satisfactions du cœur et de iprit, ni que le bonheur de la vie présente doive être le bot ;lu8if des désirs et des efforts de l'homme. Nous disons, au couire , que les affections de l'âme doivent toujours dominer les petits des sens , non pas pour proscrire les jouissances maté- Iles , mais pour les épurer , pour les ennoblir toujours en s'y ;ociant. Nous savons que l'homme a raison d'aspirer à des icités ultérieures que lui Féserve , dans le cours d'autres exisices, la munificence infinie de Dieu. Seulement nous ne croyons } qu'il y ait incompatibilité entre les deux ordres de satistions, entre les deux termes du bonheur que l'homme peut proposer. Nous ne saurions admettre qu'une antinomie réelle iste entre le monde matériel et le monde moral , œuvres l'un mme l'autre de la suprême sagesse.
(Note 2, page 26).
Kehelle des caractères; et à ce propos, de la méthode de
traitement des passions.
L'échelle des caractères est analogue à la gamme musicale , oformément au tableau ci-après. Elle comprend en ordre do- ?stique, c'est-à-dire borné à une seule phalange, 810 titres
pleins et 405 ambigus. Les caractères milles correspondool an demi-totM, aax notes diésées ou bémolisées, qui oe se pr^aoBcent point dans la gamme. Chaque individu a les douse pMs^a » tuais c*est par la dominance de telles passions qn'ofi distingue m caractère.
Voici d'abord la désignation et la distribution des 810 caractères pleins que comporte Tharmonie domestique, et auxquels il faudrait ajouter, pour avoir la représentation caractérf^HA en personnel d'une phalange, les 405 caractères ambigus qi^elle emploie pareillement. Fourier n'a pas d'ailleurs expliqué comment il obtenait ces résultats.
Ut Solitoncs 576, i AMninante quelconque.
dièse bém. mixtes 80, ' 1 animîque, 1 sensuelle.
Ré Bitones 06, 2 dominantes anîmiques.
d. b. bimixtes 16, 1 animique, 2 sensuelles.
Mi Tritones 24, 3 animiques.
Fa Tétratones 8, 4 animiques.
d. b. trimixter 8, 2 animiques, 3 sensuelles.
Sol Pentatones 2, 5 animiques.
En continuant depyis Sol, qq a les caractères supérieurs qiii président à la régie d*ui) nombre plus ou moi|i8 griiud de pbalanges et qui sont agents d'harmonie externe :
d. b. tétramixtes 2 animiques, 4 aesaneHet.
La Hexatones 6 animiques.
d. b. pentamixtes 2 animiques, 5 sensuelles.
Si Heptatones 6 ammi^es, 1 sassqelle.
Ut Omnitones 7 anhslfne, 1 sensneUe.
Les solitones, ou caractères à une seule passipn dominante, forment le très-grand nombre des humains. Les degrés qui dépassent le cinquième ne se bornent plus aux soins de la régie interne d'une Phalange ; il leur faut une action qui s'étende au dehors, dans la mesure de l'élévation de leur titre passionnel.
Un cinquième degré, ou pentatone ^ comme J.-J. Rousseau, Fox, etc. , se trouve déjà, dit Fourier, dépaysé en Civilisation ; un hexatone^ comme Bonaparte ou Frédéric, a besoin de bouleverser le monde : un hepkUone, comme Jules César ou Akibiador a la même ambition plus raffinée , mais plus flexible ; eufia le
degré tunnitoney le plus rare de l'octave, ett tout à fait incompatible atec l'état de limbe social et très-apte à en découvrir d'instinct les issues.
Le titre des caractères est fixe, dit encore Fourier, et s'ils sont comprimés, ils se faussent et se développent à contre-sens. 8énèque et Borrbus n'ont pas changé, mais faussé le caractère de Néron, tëtratone à quatre dominantes bien distinctes, cabaliste, composite , ambition , amour. Henri IV était comme Néron un tétratone, mcli qui n'avait pas été faussé par nne édocation morale. (Notw. Monde ind., p. 404 et soiv.)
M. Jules Lechevaher commente ainsi le caractère du Béarnais : « Henri IV avait en dominance toutes les passions affectives , aussi son caractère est-il un des types humains qui ont obtenu le plus de gloire et d'admiration ; ambition, amour, amitié,*famille, toutes les grandes affections avaient trouvé place dans cette belle âme. Par son ambition Henri voulut constituer l'unité européenne ; son amour séduisit Gabrielle et bien d'aolres ; l'ambassadeur d'Espagne, trouvant le roi de France ooeopé à jouer avec ses enfants ^u'il portait à califourchon sur ■ son dos, a pu voir que le vainqueur d'Arqués et d'Ivry, que le père du peuple, était aussi un tendre père de famille; le prince dont le nom est demeuré toujours uni à celui de Sully sut mériter et sentir famitié. t (Etudes sur la Science sociale, p. 178.)
J'avoue que le contenu de cette note laisse beaucoup à désirer sur la Théorie des caractères , qui n'a été qu'indiquée par Fourier dans ses publications diverses. Voici quelques-unes des observations qu'on y wncontre : .
Les solitones, gens à une seule passion dominante, ne sont pas en égal nombre sor chacune des douse passions : la distribution est progi^ssive. On trouvera beaucoup plus de solitones à dominante d'ambition, ou d'amour, on de gourmandise, qu'à dominante de la passion des plainrs de l'ouïe, par exemple. Les solitones rapportent tout à leur unique dominante ; ils varient peu dans leurs goûts et ont de l'aptitude aux ouvrages de longue durée ; ils sont dans l'échelle des caractères ce que sont les simples soldats dans un régiment. Au contraire, les deux pentatones, homme et femmoii que présente en moyenne chaque population de 1,620 on 1,S00 personnes, sont l'équivalent des colonels : ils
168 XOTES.
doivent à eax deux intervenir activement dans toutes M j g^ rf ri es de la Phalange. Il faut donc pour pentatones des espiMmtîls , subtils et très-étenduSf comme Voltaire, Leibnitz, etc.
Remarquons, poursuit Fourier, que la morale déclare vicieux les caractères les. plus distingués, les hauts titres passionnels. Elle les tolère parmi les monarques ou les gens puissants ; mais che2 la masse des citoyens elle ne veut que des solitones, limité» à une seule passion. Or la nature ne place pas les caractères de préférence parmi les hauts personnages, elle les sèrae au hasard. Les êtres doués de ces grands caractères sont politiquement étouffés par Téducation, ils s'irritent contre les coutumes et sont surnommés mauvais sujets, ennemis de la morale.
Dans Tordre sociétaire chacun d'eux, homme on femme, trouve son rang et s'y place du consentement de tout le monde, car ce- ' lui que la nature a fait solitone n'a aucune envie de la présidence caractérielle d'une phalange, fonction qui l'obligerait à une prodigieuse variété de travaux : il n'y trouverait pas son bonheur ; d'ailleurs on a toujours mauvaise grâce à sortir de- son caractère ; dès lors personne n'est jaloux en voyant à la présidence caractérielle, au poste de Roi de passions et Reine de passions ^ deux êtres qui sont, par leur naissance, les plus pauvres peut-être de tout le canton. Malgré leur humble condition, ils s'élèveront sans faute au poste que la nature leur assigne..*.. .
L'éducation a pour tâche de développer ces caractères et de plus les tempéraments, qui sont en même échelle que les caractères, mais non pas en assortiment : un pentatone, qui est du cinquième degré en caractère , n'est point certain d'avoir un tempérament de cinquième degré. (A^. Monde.)
Je donne ici, d'après un passage des manuscrits de Fourier, quelques traits du caractère de plus haut, titre, Vomnitone,
c Le pins élevé en degré des caractères , l'omnitone , quoique supérieur à tous les autres, n'est pas le plus beau , mais seulement le plus précieux. La nature aime à diviser ses faveurs ; elle donne l'utile aux uns et l'agréable aux autres.
« L'omnitone , qui est la touche la plus utile , est comme le rayon blanc comparé aux rayons de couleur. Assurément la couleur blanche n'est pas si belle que îécarlate ni l'azur ; mais elle a des propriétés plus utiles et des emplois plus étendus.
XOTES. 169
a jUn omoitones sont, en certains détails, bizarres à leurs propret JtfÊX autant qu*à ceux d*autrui. Les qualités aimables sont entièrement du côté des heptatones, comme César et Alcibiade. Les omnitones étant bornés à l'utile qu'ils possèdent au suprême degré f on ne peut pas tirer vanité de ce caractère. Je débute fw les critiques, parce que je serai obligé de me citer pour exemple, ne connaissant pas d'autre omnitone que moi. J'ai trouvé facilement des modèles dans tous les autres titres, mais je ne découvre aucun omnitone parmi les hommes qui ont joué un rôle. Je ne trouve pas dans mes souvenirs d'histoire un seul omnitone et je remercierai l'érudit qui m'en indiquera. (La gamme infinitésimale composée est leur attribut essentiel). Leur rareté n'est pas excessive, puisque la nature en produit une couple sur 300,000 personnes environ ; mais ils sont en rareté factice, ayant contre eux l'impossibilité d'essor que n'ont pas les heptatones. Un caractère comme Alcibiadc est dès l'enfance encouragé par tout le monde ; son développement est plus facile que celui d'aucun autre degré. Ainsi, quoique l'essor soit 4;fQcile et très-entravé dans les degrés supérieurs , il faut accepter l'heptatone qui se meut facilement. Quant à l'omnitone, beaucoup plus rare , il est pour les civilisés ce qu'est le chat-huant parmi les oiseaux : tout est ligué pour le honnir et le conspuer. De là vient que ceux qui ont existé dans les classes moyennes de la société n'ont pu se mouvoir (caractériellement), et s'il s'en est trouvé sur les trônes, ils auront pris l'essor subversif, qui n'est pas malfaisant dans ce degré et qui les au>*a réduits à être des originanx peu dignes d'attention.
n Lorsque j'ignorais la théorie , je m'étonnais des penchants contrastés qu'on me reprochait. Quoique très-ennemi de la parcimonie et incapable de soins minutieux, j'avais et j'ai encore sur une foule de détails des manies d'avarice bien plus fortes que celles d'Harpagon. Celui-ci se croira en superlatif d'économie lorsque , ayant usé une allumette d'un bout, il la conserve pour la faire servir de l'autre bout. Moi, involontairement et sans calcul , je divise par une pression des doigts l'allumette en quatre morceaux dont je fais huit allumettes servant pour huit jours.
rt Je pourrais citer une foule d'autres bagatelles sur lesquelles je fais , sans réflexion et par instinct irrésistible , des économies dont je plaisante moi-même sans pouvoir m en corriger et devant lesquelles Harpagon se reconnaîtrait pour un champion subalterne
aussi inférieur à moi que le cinquième degré Test au hiûUème , qui est le mien, r.ependant, je ne suis rien moin^ qu'économe et je nai jamais pu me façonner en ce genre aux soins les plus inilUpensables pour un homme sans fortune.
V • D'autre part, j'ai un tel goût pour le faste combiné, qu'à l'âge dé liix-huit ans j'étais déjà fatigué de la laideur des villes qu'on admire, comme Paris, et j'inventai la distribution des villes de sixième période. Quoi de plus opposé au faste qu'un palais entouré de masures ? Ces bizarreries m'avaient déjà frappé à dix*huit ans assez vivement pour que j'en étudiasse le remède. J'étais donc , en fait de faste, beaucoup plus rafOné que les sybarites et artistes de la civilisation.
1 Dans les deux sortes de penchants que je viens de citer, le contraste est bien marqué au buitiènje degré, qui est l'infinitésimal. Ces prétendues bizarreries, dépourvues d'utilité en civilisation, deviennent des manies.
t En régime barmonien , il faut qu'en parcourant trente-six à quarante tourbillons (phalanges) ai^quels s'étend la régie pas> sionnelle d'un omnitone, il donne à la fois des leçons d'économie aux Harpagon et de faste aux Mondor; il faut enfin qu'il fonctionne sur les deux contraires an huitième degré, tandis que Harpagon et Mondor ne portent l'économie et le faste qu'an cinquième, t
Dans une de ces conversations écrites arec M. Just Mniron , que nous avons mentionnées dans sa biographie, Fourier esquisse le portrait d'un solitone très-plaisant qu'il avait, dit-tl, connu :
« C'était un homme doaé d'un art merveilleux pour rapporter au vin tous les événements de la vie , toutes les actions , toutes les spéculations. Il m'amusait beaucoup par la manière dont il ramenait tout à son goût favori. En sortant d'auprès de lui , on aurait volontiers cru que l'homme n'était créé que pour boire , qu'il n'y avait dans la vie qu'une action importante, celle de boire ; et il parlait sans exagération , sans emphase , toutes ses raisons étaient persuasives et très-adroites, mais surtout d'une promptitude qui ne laissait pas à d'autres le temps de mettre en parallèle leur opinion.
V Par exemple , on attendait quelqu'un à la voiture ; chacun disait : Que diable fait-il donc? Le soliton« tranche la difficulté et dit : // na peut-être pas encore bu sa roquille.
s II comptait le temps, non par heures ni par lieues, mais par bouteilles. On demandait : Combien y a-t-il d'ici k tel lien?— Vous auriez le temps de boire quatre bouteilles. — La voiture s'arrête-t-elle longtemps ici ? — Le temps de boire une bouteilli' en l'air; c^est moitié du temps de la bouteille bue en înjjn c'est 5 minutes. /-
V Un solitone, derant ainsi tout rapporter à sa dominante, de« vient très-précieux dans THarmonie; parce qu'il est infatigable sur le soin dont il se charge. -Un tel homme sera le Silène, le chef des cavistes, et Jour et nuit il songera aux besoins et ouvrages dé sa cave ; jamais rien d'utile en ce genre ne pourra être oublié ni négligé. Un caractère de cette trempe est sans emploi en civilisation. Il y est-voué à l'abrutissement, t
Ainsi, toujours guidé par sa conOance sans bornes dans la divine intelligence qui a tout ordonné et tout dfstribué avrc une sagesse si supérieure à la nôtre , Fourier ne manque jamais de chercher le but social de chacun des penchants qu'il découvre cbei les hommes. Ailleurs il nous montrera comment un Harpa« gon, caractère à boa droit ridicule et odieux aujourd'hui, sera un sujet très-utile à la masse en association, sans que sa manie puisse y être vexatoire pour personne. Autant on en peut dire d'une foule d'autres goûts plus ou moins bizarres, teU, par exemple, que ceux dés caractères ambigus cités dans la note suivante (3).
Dans l'appréciation des caractères, Fourier se dirigeait surtout d'après le nombre des passions dominantes. Se laisser maîtriser par une seule à l'exclusion de toutes les autret , quelque noble qu'elle soit de sa nature, est à ses yeux l'indice d'un titre peu élevé. A propos d'un jeune homme que la mort d'une personne chérie portait à vouloir s'éloigner momentanément d'un haut ëta^ blissement scientifique où il venait d'âtre admis, Fonrier écrivait :
• C'est rarement une impulsion géuéreuse que celle qui excitp à déserter son poste ; c'est plutôt une extrême faiblesse voilée d'illusions sentimentales, et ce n'est point là le cachet des grands caractères. Ils savent développer de front et par conséquent tenir en balance toutes leurs domina!ites. Antoine , sacrifiant le trâne du monde à Cléopâtre, n'est qu'un solitone exclusivement dominé par l'amour. Ccsar oussi aima Cléopdtre , mais il ne donna pas tout à l'amour et sut mener de front l'ambition et toutes les autres passions. Voilà les grands caractères. Quant anx petits, en
vaÎQ s'excasent-ils sar leur essor véhément. Cette véhémence pmÉj^ que les autres passions n ont pas d*inflnence et que Tindividu n*a que très-peu de dominantes. Car un grand caractère ne se livre à 1 essor véhément qu'autant que cet essor se concilie avfc les autres dominantes, s
La leçon s'adressait à un cœur assez richement doté pour en faire son proût, et l'avis de Fourier prévalut contre les suggestions de la douleur et du découragement. J'ai cité ces paroles, non-seulement à cause de leur valeur doctrinale , mais encore parce qu'elles m'ont semblé propres à exercer une influence morale des plus salutaires.
Les caractères de haut degré ayant une sensibilité plus vive et plus délicate, la nature devait leur ménager aussi plus de moyens de diversion à une affection devenue douloureuse. C*est ce qui a lieu par la pluralité des dominantes, par la disposition à contracter des liens divers, à s'exalter à ta fois de plusieurs sentiments, amour, amitié, désir de la gloire, à se passionner pour les arts, pour les sciences , pour les grandes entreprises. Ainsi la sagesse ne consiste nullement à suivre ce conseil, d'ailleurs impraticable, de la philosophie : « Garde^toi de jouir, de peur de désirer; > garde^toi de désirer, de peur de craindre; t elle consiste, au contraire, à employer activement tous les ressorts qui sont dans nos âmes et qui sont disposés de manière à se servir de contrepoids les uns aux autres et à procurer cet heureux équilibre, vainement cherché dans les doctrines d'abstinence et de modération, t L'accomplissement de nos désirs, » dit un philosophe qui est toujours dans le vrai quand il n'écoute que les inspirations de son génie, « l'accomplissement de nos désita, dit quelque part Bacon, semble perfectionner peu à peu notre nature. «
C'est le cas de dire un mot de la méthode qu'indique Fourier pour le traitement des plissions, pour la, purgation des passions, suivant l'expression de Corneille par lui citée.
Il n'y a, d'après l'auteur de la Théorie sociétaire, qu'un moyen noble et sûr à la fois de réprimer les passions ; c'est le procédé de substitution absorbante, ou art de remplacer sans violence une passion nuisible par une passion utile et agréable qui absorbe pleinement la première '.
1 La méthode des subititutioni est d'un nsaye très-général. On l'emploie, en médecina , dans le traitement des affections dn corps , comme en morale et en
XOTES. 175
Et comment f ajoute-t-ilf s'approvisionner de charmes assez nombreux ponr avoir sans eesse des compensations à offrir à f liidivida lésé et chagrin? con^pensations senties et avouées^ car ici est le caractère qn*elles doivent présenter.
Cest, répoùd Fourier, le secret qu'on va découvrir. dans Tétude des passions opérant ptr Séries contrastées y rivalisées^ engrenées. Ce procédé offre des moyens d'absorption subite ou graduée pour tous les cas où il j à conflit de passions. ( Th. de l'Un. unir. , t. m, p. 353.)
En fait de compensations, comme en fait de ralliements sociauv, tout «st subordonné aux quatre conditions qui font inhérentes a u régime des séries passionnelles, savoir :
Attraction industrielle ; Education unitaire ; Minimum intégral ; Population proportionnelle.
« Sans la deuxième de ces bases, fait observer notre auteur, quelle compensation assigner aux malheurs du pauvre entouré d'enfants affamés ! Il n'y a point de compensation là où il n'y a point de minimum garanti.
V Même obstacle aux compensations par le défaut d*éducafioN unitaire.' W est difGcile de concilier nos réunions sur la naturn des conversations, les femmes surtout, qui sont très-peu initiées aux sciences, aux arts, et qui s'ennuient dès que la conversation sort du cercle des futilités. Beaucoup d'hommes sont dans le même cas. Cet obstacle aux liens accidentels se trouve levé par l'éducation harmonienne qui , du plus an moins, initie chacun à toutes les branches de sciences, arts, cultures, fabriques, « etc.
En parlant des garanties que l'Attraction établit entre Dieu et l'homme, Fourier dit ailleurs :
t II ne conviendrait pas à la dignité de rÊtre-Supréme de tirer une vengeance directe des globes ou individus rebelles. ||Dieu, pour nous laisser le libre arbitre, n*a eu d'autre parti
politique dans le traitement des affections de l'âme. La chimie y a souvent recours, ainsi qu'une foule d'autres sciences et arts. C'est, en un mot, un des moyens les plus précieux que la nature ait mis à notre disposition ponr agir sur nous-mêmes et sur tout ce qui nous entoure Pour ce qui concerne les passions, déjà Dacon avait signalé « comme étant la question dont la solution est du plus grand usage en morale et en politique , celle de savoir comment on pent régler une affection par une affection , et employer l'une pour subjuguer l'autre. ■> Df Vaee.' de» te. ^ l. 7 , c. 3.