‹ Théories, 1890-1910Chapitre 13 sur 48 · De Kératry. — Lettres sur le Salon de · texte numérisé non relu

De Kératry. — Lettres sur le Salon de

2. La plupart des citations de M. Ingres (celles dont je n’indique pas la source) sont empruntées aux cahiers de Montauban, dont M. Lapauze a publié des résumés analytiques et des extraits judicieusement choisis dans son grand ouvrage sur les Dessins d'Ingres. Je dois encore à l’obligeance de M. Lapauze la communication des précieuses photographies du texte du ix' cahier.

J’ai consulté également l’ Ingres de Delaborde ; l’atelier d’Ingres d’Amaury-Duval ; Opinion d’an artiste sur l’Art de Janmot ; Ingres, son école, son enseignement du dessin de R. Balze, etc.

LES ÉLÈVES D’iNGRES

Et d’abord, la nécessité d’une doctrine :

Poussin n’eût jamais été si grand, s’il n’avait eu une doctrine.

Sur l’œuvre d’art :

Si j’avais un fils je voudrais qu’il n’apprît à peindre qu’en faisant des tableaux.

(Cité par Janmot). Janmot ajoute que cette opinion était en désaccord avec la pratique habituelle de son enseignement ; que, d’ailleurs, il est bien vrai que les Maîtres n’ont pas laissé d’études, les œuvres que nous en avons ayant toujours une destination :

Sur la nature et sur le beau :

La nature supérieure est maîtresse, elle accorde tout à ceux qui lui demandent en face et n’est avare que pour les pauvres honteux (cité par Flandrin).

Copier tout bonnement, tout bêtement, copier servilement ce qu’on a sous les yeux ; Part n’est jamais à un si haut degré de perfection que lorsqu’il ressemble si fort à la Nature qu’on peut le prendre pour la Nature elle-même.

Conservez toujours cette bienheureuse naïveté, cette charmante ignorance (cité par Amaury-Duval).

Aimez le vrai parce qu’il est aussi le beau.

Le nom de beau idéal, si mal entendu de nos jours, ne désigne que le beau visible, le beau delà nature.

Mais

L’art ne doit rendre que la beauté.

Si vous voulez voir cette jambe laide, je sais bien qu’il y dura matière : mais je vous dirai : prenez mes yeux et vous la trouverez belle.

Si je pouvais vous rendre tous musiciens, vous y gagneriez comme peintres. Tout est harmonie dans la nature... Aujourd’hui nombre d’artistes crient contre les compositions, ne veulent plus de l’arrangement d’un tableau... la nature du hasard, rien que la nature, et avec cela, empâtez, placardez la couleur en masse : voilà leurs principes ! (cité par Balze).

Croyez-vous que je vous envoie au Louvre pour y trouver le beau idéal, quelque chose d’autre que ce qui est dans la nature. Ce sont de pareilles sottises qui aux mauvaises époques ont amené la décadence de l’art. Je vous envoie là parce que vous apprendrez des antiques à voir la nature, parce que ils sont eux-mêmes la nature : il faut vivre d’eux, il faut en manger... (Balze).

LES ÉLÈVES D’iNGRES

Que les jambes soient comme des colonnes...

Peindre sans le modèle. Il faut bien se pénétrer que votre modèle n’est jamais la chose que vous voulez peindre, ni comme caractère de dessin, ni comme couleur, mais qu’il est en même temps indispensable de ne rien faire sans lui...

Et tel génie que vous ayez, si vous peignez jusqu’au bout d’après, non la nature, mais votre modèle, vous en serez toujours esclave, votre peinture sentira la servitude. La preuve du contraire est dans Raphaël, car il l’avait tellement domptée et l’avait si bien dans sa mémoire qu’au lieu qu’elle lui commandât, on dirait que c’est elle-même qui lui obéissait...

Poussin avait coutume de dire que c’est en observant les choses qu’un peintre devient habile plutôt qu’en se fatiguant à les copier ; oui, mais il faut que le peintre use des yeux.

Amaurv-Duval rapporte qu'il ne voulait pas qu’on prononçât le mot de chic à l’atelier. Il raconte aussi son horreur de l’anatomie et l'histoire du squelette.

L’anatomie, cette science affreuse ! Si j’avais dû apprendre l’anatomie, moi-même je ne me serais pas fait peintre !

Il disait à M. Degas :

Faites des lignes, beaucoup de lignes, de souvenir ou d’après nature, c’est ainsi que vous deviendrez un bon artiste.

On peut considérer comme une heureuse formule de sa pensée, cette note des cahiers de Montauban copiée par lui dans un article de Delécluze :

... Il n’a cessé de faire de nobles efforts pour conserver intactes la nature et la dignité de l’art qu’il exerce... Même dans les portraits, ce besoin de concentrer sa pensée en donnant de l’homogénéité aux formes, cet instinct qui le force à ramener à l’unité des traits principaux d’un visage les détails qui tendent à s’en écarter... est très frappant.

ou encore ce conseil emphatique :

Pour vous former au beau, ne voyez que le sublime, allez la tête levée vers les cieux au lieu de la tenir courbée vers la terre comme des porcs qui cherchent dans la boue (Balze).

Sur les anciens :

Les chefs-d’œuvre de l’antiquité ont été faits avec des modèles comme nous en avons sous les yeux en ce moment à Paris... Il faut trouver le secret du beau parle vrai (Janmot).

LES ÉLÈVES D'INGRES

Les anciens ont tout vu, tout compris, tout senti, tout rendu (Janmot).

Les figures antiques ne sont belles que parce qu'elles ressemblent à la belle nature... Et la Nature sera toujours belle quand elle ressemblera aux belles antiques.

L'art grec prouve sa supériorité, par la maîtrise même des simples artisans, des potiers par exemple. Une seule composition d’un beau vase illustrerait un peintre moderne.

Je suis un grec, moi !

Étudiez les vases, je n’ai commencé à comprendre les Grecs qu’avec eux (Balze).

Son idéal, écrit Janmot, était de refaire l’antique par l’étude de la nature ; — aussi, de son enseignement passionné et dominateur il ne reste que le réalisme.

En parlant des primitifs de Pise, 1806 :

C’est à genoux qu’il faudrait copier ces hommes-là I

Moi aussi je sais bien que celle-là (une figure giottesque) a le nez trop pointu et des yeux de poisson ; mais Raphaël lui-même n’a jamais atteint une expression pareille.

Bien avant l’époque romantique, Amaury-Duval remarque qu’il avait représenté des sujets moyenâgeux,

Peignons donc des tableaux français !

et même qu’il avait emprunté à l’art de cette époque une certaine raideur naïve ( Charles VII , Francesca, Angélique). Ajoutons que l’un des premiers il introduisit dans les scènes historiques le soin de la couleur locale et de l’archéologie; ses carnets sont pleins de croquis de costumes dessinés avec amour, d’après des gravures ou des tableaux de Primitifs.

De Raphaël il préférait la Dispute et surtout la Messe de Bolsène.

Raphaël, un Dieu, un être inimitable, absolu, incorruptible, et Poussin le plus parfait des hommes.

Nourrissez-vous-en, Messieurs, prenez-en tout ce que vous pourrez prendre, c’est la manne tombée du ciel, qui vous nourrira, vous fortifiera (Amaury-Duval).

Sur le Dessin :

J’écrirai sur la porte de mon atelier : école de dessin, et je ferai des peintres.

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Le dessin est la probité de l’art.

Le dessin comprend tout excepté la teinte. C’est l’expression, la forme intérieure, le plan, le modelé.

La ligne c’est le dessin, c’est tout.

La fumée même doit s’exprimer par un trait.

Le dessin est tout, c’est l’art tout entier. Les procédés matériels de la peinture sont très faciles et peuvent être appris en huit jours; par l’étude du dessin par les lignes, on apprend la proportion, le caractère, la connaissance de toutes les natures humaines, de tous les âges, leurs types, leurs formes et le modelé qui achève la beauté de l’œuvre.

L’expression est la partie essentielle de l’art et liée intimement à la forme.

Il n’y a pas de dessin correct ou incorrect, il n’y a que du dessin beauou laid, voilà tout (Janmot) 1

Pour arriver à la belle forme, il faut modeler rond et sans détails intérieurs.

Les belles formes ce sont des plans droits avec des rondeurs.

Pourquoi ne fait-on pas du grand caractère, parce qu’au lieu d’une grande forme, on en fait trois petites.

Ayez tout entière dans les yeux, dans l’esprit, la figure que vous voulez représenter et que l’exécution ne soit que l’accomplissement de cette image possédée et préconçue.

Ce qu’il enseignait aux débutants, d’après Amaury-Duval, c’était la ligne et les masses, c’est-à-dire le mouvement qu’il saisissait lui-même si vite, et la silhouette de la masse d’ombre en clignant des yeux.

Il faut donner de la santé à la forme.

Sur la peinture :

Une chose bien dessinée est toujours assez bien peinte.

Il est sans exemple qu’un grand dessinateur n’ait pas trouvé la couleur qui convenait exactement au caractère de son dessin.

Les qualités essentielles de la couleur sont plus dans l’ensemble des masses ou noirs du tableau.

La couleur partie animale de l’art...

Le coloris un des ornements de la peinture, la dame d’atours de sa sœur, à cause que c’est le coloris qui procure des amateurs et des admirateurs aux plus importantes perfections de l’art.

Devant les Rubens, mettez-vous des œillères comme aux chevaux (Amaury-Duval).

Messieurs, mettez du blanc dans les ombres (id.).

Il ne faut pas dans une ombre de contour mettre la teinte à côté du trait, il faut la mettre sur le trait.

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Les reflets étroits dans l’ombre, les reflets longeant les contours sont indignes de la majesté de la peinture d’histoire.

La qualité de détacher les objets en peinture et que beaucoup regardent comme une chose de la plus grande importance dans un tableau, n’était pas un des objets sur lesquels Titien, le plus grand coloriste de tous, avait le plus fixé son attention. Des peintres d’un mérite inférieur ont fait consister le principal mérite de la peinture ainsi qu’il l’est encore parla tourbe des amateurs qui éprouvent la plus grande satisfaction quand ils voient une figure autour de laquelle il semble, disent-ils, qu’on puisse tourner.

Maintenant on veut que ça tourne, je me moque pas mal que ça tourne (A.. Duval).

On ne finit que sur du fini (mot cité par Janmot à Delacroix).

Ne pas perdre son temps à copier. Faites de simples croquis d’après les maîtres (A. Duval).

Il faut user de la facilité en la méprisant, mais malgré cela, quand on en aura pour cent mille francs, il faut encore s’en donner pour deux sous.

M. Ingres enseignait, résumerons-nous, la Nature, et qu’on la traduit par le dessin. Mais le dessin n’est pas la copie du modèle, il faut chercher avant tout la Beauté. Et qu'est-ce que la Beauté? C’est ce qu’on discerne en fréquentant les Grecs et Raphaël.

Il n’y a pas tant de contradiction, si l’on tient compte des exagérations de l’homme, entre les deux ou trois principes qu’il affirmait ainsi alternativement, avec quelles phrases, quelles attitudes, quels éclats de voix et quel accent ! Ce toulousain exubérant, violent, autoritaire, adorait ses élèves comme ses enfants. A propos d’un concours d’esquisses : « On a fait, s’écriait-il, une injustice horrible, j’en ai été malade, car en vous maltraitant on maltraite mes enfants. » Il disait de Flandrin qui avait la première fois raté son prix de Rome : « Voici l’agneau qu’ils ont égorgé ! » Cet homme qui pleurait, embrassait, gesticulait et s'indignait à la pensée de vendre ses conseils, était de ceux qui disposent de tous les moyens extérieurs, de tout l’ascendant nécessaire pour imposer des opinions à des jeunes gens. Tous les artistes qui l’ont approché ont gardé l’inefïaçable souvenir de l’émotion où les plongeait une parole, un geste, un regard de lui.

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Ses élèves ont accentué cet enseignement, chacun suivant son propre tempérament, dans les sens les plus divers : décoratif, catholique, philosophique, gothique, littéraire, néo-grec, naturaliste. Quelques-uns l’ont compris mieux que le maître lui-même. Amaury-Duval raconte à ce propos l'anecdote typique du peintre Oranger soutenant à M. Ingres, qui en écumait, que l’OEdipe était idéalisé, alors que M. Ingres prétendait n’avoir fait que copier la nature. Il s’étonne, à ce sujet, et rétrospectivement, du manque de logique de M. Ingres. Il croyait, dit-il, nous faire copier la nature en nous la faisant copier comme il la voyait. La plupart ont accepté le conseil sans en dégager aussi nettement le principe. Amaury-Duval, esprit philosophique, en a tiré une théorie intégrale de la déformation subjective. Tout le passage est à relire; en rappelant le reproche qu'on faisait à l 'Odalisque Pourtalès (maintenant au Louvre) d’avoir trois vertèbres de trop, il concluait : dans des proportions exactes , aurait-elle un attrait aussi puissant ? C’est le lieu de citer le mot d’Odilon Redon, devant le Paolo de la Francesca, qui l’enlace d’un mouvement hardi et géométrique de crabe saisissant sa proie : Mais c’est Ingres qui a fait des monstres !

N'importe. Il est remarquable qu’enseignant la Nature et son propre Idéal, il ait pu former des élèves capables à leur tour, tout en croyant copier, de créer des poèmes de naïveté, d’austérité, de grandeur ou d'emphase, — Janmot, Flandrin, Mottez ou Signol, — au lieu de se contenter de transcrire le modèle et de le faire entrer tel quel dans l’économie de leurs compositions, — procédé en vérité facile, trop familier aux médiocres qui les ont suivis.

l’apport DE L’ÉCOLE D’iNGRES — THÉORIES ET RÉSULTATS

Il est nécessaire, pour limiter cette étude, de ne considérer comme Élèves d’Ingres que ceux qui ont le plus directement subi son empreinte, compris sa pensée, et produit, à l’époque où il les influençait, des ouvrages importants :

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H. Flandrin, P. Flandrin, Lehmann, Ziegler, Mottez, Amaury-Duval, Stürler, Chenavard, Bénonville, Timbal, Papety, Chassériau, Lamothe, Janmot1. Presque tous sont des décorateurs dont on peut voir les œuvres dans les églises de Paris. J'y ai joint, à ce propos, Orsel, Périn et Roger, les peintres de Notre-Dame de Lorette qui procèdent manifestement du même esprit quoiqu’ils n’aient pas fréquenté l’atelier du maître.

C'est M. Baltard, prix de Rome d’architecture sous le directorat de M. Ingres (1833) et son fidèle admirateur, qui entreprit vers 1842, comme inspecteur des Beaux-Arts, la décoration des églises de Paris. En offrant des murailles à des artistes que^leur éducation destinait à la peinture monumentale, il favorisait un certain nombre d’expériences décisives pour l’évolution de cet art. La grande décoration n’existait pas avant 1827, date de l 'Apothéose d'Homère; pour la première fois (car le Jupiter et Thétis n’avait pas été exposé), on avait pu voir l’admirable résultat de l’emploi raisonné des teintes plates, claires, bien dans le mur, de valeurs équivalentes, presque sans modelé, avec des silhouettes très lisibles et fortement dessinées, sans artifices de clair-obscur. Ce dut être une révélation pour les peintres de ce temps, comme plus tard pour nous, les grandes compositions de Puvis de Chavannes; celui-ci d’ailleurs ne faisait que continuer et développer les innovations de M. Ingres — ou de ses élèves.

Si les œuvres dont nous parlons ici furent souvent d’inspiration et de métier archaïques, rappelons pour l’expliquer qu’elles se produisirent à une époque de fanatisme archéologique. Les artistes d’alors eurent le louable souci de se conformer au style des édifices qu’ils décoraient ; et ceux-ci étaient des pastiches du Moyen-Age ou de la Renaissance italienne. Les architectes et les sculpteurs, absorbés par un

i. Dans cette liste j’avais oublié Jean Brémond. M. Albert Besnard répara cette omission en écrivant quelques pages excellentes sur cct artiste, à qui on doit, entre autres ouvrages, la décoration de l’église de la Villette à Paris. ( L’Occident , décembre 1902.)

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juste enthousiasme pour les monuments retrouvés, archaïsaient par principe et par goût. L’habitude des restaurations affaiblit l énergie créatrice. Le type le plus complet de ce genre de travail est l’église de Sainte-Clotilde : il s’en faut qu’elle soit sans intérêt, et que telle statue de M. Guillaume ou tel tympan d’Oudiné, pour primitifs qu’ils veulent paraître, soient dénués de saveur et d’originalité. On appliquait savamment au monument neuf, à l’édifice en construction les recettes apprises autour des cathédrales.

C’est dans le même esprit qu’ont été faites les restaurations de fresques et de vitraux, et ces admirables reconstitutions que sont, par exemple, les porches de Notre-Dame de Paris et de Vézelay, ou ce délicieux meneau de la porte principale de la cathédrale d’Autun (Saint Lazare et ses sœurs). Faut-il se plaindre qu’un Bianchi, plutôt que les laisser périr, ait ajouté un peu de la froideur de Flandrin aux fresques de Giotto à Santa Croce?

Incidemment la question se pose : faut-il restaurer? Maintenant que les Musées, les sociétés d’amis des monuments, les catalogues et les archéologues ont tari ou à peu près notre faculté créatrice, faut-il faire l’éloge du vandalisme? Nos pères, au xvir et au xviiP siècles, se croyaient permis d’ajouter, dans le goût de leur temps, des ornements, des autels, des transepts, des façades aux vieilles nefs des cathédrales. Une verrière tombait en ruines : ils la remplaçaient sans scrupules, ou simplement la consolidaient de plombs quelconques, au hasard des cassures. Leur style à eux, croyaient-ils, était toujours préférable aux styles du passé. Cette illusion féconde nous manque, définitivement. Nous n’osons plus même restaurer. Nous étiquetons, nous hospitalisons pieusement les débris des époques évanouies ; nos musées ne sont plus que des refuges d'éclopés, des asiles d’invalides, des collections de documents cliniques à l’usage des savants. Si les Viollet-le-Duc n’avaient complété des ruines, rétabli des ensembles, quelle idée nous ferions-nous du Moyen-Age? Et si plus anciennement les artistes de la Renaissance n’avaient restitué pour le Vatican et le Louvre les statues morcelées, notre goût pour l’antiquité classique serait-il aussi passionné? Les bas-reliefs trouvés récemment

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à Delphes ne satisferont jamais que la curiosité des érudits : mais l’adjonction judicieuse de quelques morceaux en ferait des objets d’art d’une portée très générale. Nous qui collectionnons les moindres bibelots et les plus insignifiants souvenirs, qui sommes accablés de tant de respect et agenouillés devant tant d’idoles, admirons, sans nul parti-pris, la sincère expression d’eux-mêmes que les gothiques de 1830 ont su ajouter aux charmes réparés des œuvres du Moyen- Age ; méditons sur l’audace des restaurateurs.

M. Ingres avait pris grand soin de modérer les tendances archaïques de ses élèves. Quelle leçon il sut donner à l’un d’entre eux (Lefrançois), lorsqu’étant allé avec lui à Orvieto pour copier les Signorelli, il s’écriait : « Sans doute c’est beau, c’est très beau ; mais... c'est laid : tenez, moi, je suis un grec, allons-nous-en ! »

« Ces messieurs, disait-il aussi, en parlant de Stürler et d’Amaury-Duval, ces messieurs sont à Florence, moi je suis à Rome..., vous entendez, je suis à Rome. Ils étudient le gothique. Il n’y a que les Grecs ! » Paroles très dures pour ces Primitifs qu’il avait tant aimés, qu’il avait découverts, ajouterai-je, et qu’il s’était si parfaitement assimilés ! Paroles très dures, mais nécessaires ! — Tandis que les disciples d’Overbeck s’enfermaient dans l’imitation servile, minutieuse, des Primitifs et qu’ainsi se formait en plein xixe siècle cette tradition moyen-âgeuse que devaient illustrer, après l’école allemande, Dante Gabriel Rossetti et les P. R. R., et dont l’influence persiste chez plusieurs peintres contemporains, — les élèves d’Ingres demeurèrent fidèles au culte de l’Antique, à la plénitude de la forme, à l’amour de la nature. Si pénétrés qu’ils fussent du désir d'exprimer des sentiments nobles ou des idées, l’intolérance du Maître les empêcha de méconnaître les exigences de leur art. Ce furent des peintres. Leur goût des Primitifs ne comportait guère de littérature.

Que leur ont-ils emprunté? Des sujets et surtout des procédés pour les décorations d’églises : la peinture à l’en-

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caustique ou la fresque. Victor Mottez a traduit le Libro del arte de Cennino Cennini, merveilleux résumé de la science des artistes du Moyen-Age : excellent praticien, il y a joint un précieux appendice, fruit de son expérience, indispensable à quiconque veut appliquer, avec les matières actuellement en usage, les antiques méthodes *. Des contrats ont été signés, presque dans les mêmes formes que les contrats du xve siècle, entre des peintres et des conseils municipaux ou des fabriques d’églises. Il faut regretter que les intempéries de notre climat, la mauvaise qualité de nos matériaux, ou l’incurie des architectes et des administrations — ceci est vrai pour le Porche de Saint-Germain l’Auxerrois — aient presque partout compromis la conservation des fresques et rendu inutile la science qu’ils y ont dépensée.

Pour ces grandes entreprises, comme au xve siècle, les élèves d’Ingres ont su collaborer. Exemple rare en notre • temps. Chaque artiste conservait sous une même direction sa part d’initiative. Ainsi Bénouville a dessiné un grand nombre de cartons pour les travaux d’Amaury-Duval à l’église de Saint-Germain-en-Laye. Les travaux entrepris par Chenavard pour le Panthéon n’étaient exécutables que par toute une équipe de peintres. Dans la procession de Flandrin à Saint-Vincent de Paul, le Saint-Christophe et la Sainte-Pélagie sont de Lamothe, et l’on ne compte pas les figures exécutées et peut-être même inventées par Paul Flandrin dans l’œuvre de son frère. Ils ont ainsi tenté d’appliquer dans un siècle d’individualisme l’ancienne méthode, plutôt monastique, du travail en commun, où chacun prend part à la saine besogne matérielle, sur l’échelle ou l’échafaudage, tout en fournissant à l’idée commune la contribution quotidienne de ses sensations. C’était le rêve d’Amaury- Duval, que M. Ingres eût associé ses élèves à son œuvre, qu’il se fût servi d’eux comme d’instruments, et qu’ils

i. Cf. la plus récente édition de ce livre, avec une préface de Renoir. (Bibliothèque de l’Occident, igti.)

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eussent été les parties d'un ensemble qu’il aurait dirigé. Admirable utopie dont je voudrais que les jeunes gens fissent leur profit ; je les renvoie à ce propos à André Gide qui eut le courage et la lucidité de professer récemment, dans un milieu individualiste ‘, une théorie de l’influence !

Dans le domaine restreint de l’art ornemental, l’école d’Ingres aura marqué les débuts d’une véritable renaissance. Les éléments de cette transformation sont disparates. Il est inouï qu’un critique professionnel ne l’ait pas encore éclairci. Il y a le parti architectural des Italiens qui consiste à créer de faux trompe-l’œil, à imiter en camaïeu, en grisaille, les moulures, les marbres, les ornements sculptés (voir Giotto ou Michel-Ange). Quoique épris des formules italiennes, les élèves d’Ingres ont préféré le parti byzantin, ou romano-gothique, suivant quoi un motif se répète, géométrique ou floral, sur un fond uni. Un peu de fantaisie pompéienne s’y est mélangé, dans des proportions charmantes, à la rigidité héraldique.

Certaines bordures de Mottez dans ses fresques de Lille, les ornements inventés par Amaury-Duval, par exemple la branche d’églantine de la chapelle de la Sainte Vierge, à Saint-Germain, les charmants encadrements qu’il imagina pour le château de Linières, — ce sont autant d’éléments d’un art, sans doute contestable, mais souvent exquis, et qui comporte le même genre d’agrément, qui relève du même goût sobre que les inventions d’un William Morris ou d’un Grasset ; notre art décoratif actuel, l’art nouveau a ses origines.

Faut-il maintenant insister sur le caractère, profondément idéaliste, de cette grande poussée d'art monumental ? La symétrie rythmique de l’Apothéose d’Homère, la piété des Processions d’Hippolyte Flandrin, la noblesse des figures de

i. A la Libre Esthétique, à Bruxelles, en 1901.

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