UN CHEF- D’OE U Y R E INCONNU DE LA PEINTURE FRANÇAISE
AU XVe SIÈCLE1
A M. H. Boüchot.
A trois ou quatre lieues du Faouet2, parmi des bois et des landes, la route de Guéméné traverse, un peu au-dessus du château de Pont-Callech, la rivière de ce nom, affluent du Seorfï. Enfoui sous de hautes futaies au bord d'un vaste étang, dans un site austère, Pont-Callech conserve le souvenir du jeune marquis qui du fond de cette terre conspira contre le Régent : il paya cette aventure de sa tête à 21 ans (1720); et c’est le sujet d’une touchante jélégie du Recueil de La Villemarqué. L’admirable paysage pour de tragiques légendes ! Ici près commence la belle vallée du Scorff que Brizeux a chantée, avec ses sinuosités, ses cascades, ses rochers et ses chênes. Rudes comme la nature qui les environne, les hommes de ce pays portent le costume écru, avec les guêtres sombres sur la culotte courte, et les femmes, toujours en deuil, se couvrent la tête d’une triste capeline que surmonte un haut bonnet de velours noir.
1. L’Occident, juin 190 4. La plupart des notices qu’on va lire, comme d’ailleurs presque tous les chapitres qui font la matière du présent livre, ont été publiées à l’Occident. Je me félicite que l’amitié d’Adrien Mithouard et d’Albert Chapon ait obtenu de moi cette longue collaboration à une revue qui a replacé les arts et les lettres dans l’atmosphère de la tradition, et qui a déjà exercé une si profonde influence sur la pensée contemporaine.
2. Le Faouet, arrondissement de Pontivy (Morbihan). Outre ses paysages qui sont d’une beauté grandiose, cette commune offre au voyageur des monuments très remarquables : la chapelle Sainte-Barbe, ornée de flamboyants vitraux, s’accroche à des rochers escarpés qui dominent l’Ellé ; on y accède par des escaliers majestueux qui rappellent ceux de la Place d’Espagne à Rome. La chapelle Saint-Fiacre contient des vitraux du jubé du xv’ siècle, et un extraordinaire bas-relief (Saint-Sébastien) qu’on dirait une métope de Sélinonte. Il y a aussi l’antique halle, aux charpentes logiques et compliquées...
QUELQUES NOTICES
C'est à peu de distance du manoir de Pont-Callech, sur la paroisse de Saint-Caradec-Trégomel, que la route atteint le village de Kernascléden, si pauvre et si humble qu’on s étonne d’y apercevoir l'élégante silhouette d’une grande église.
Or il y a dans cette chapelle — qui n’est pas une paroisse — outre d’excellents détails d’architecture et de curieuses statues, un des ensembles, les plus complets, les mieux conservés et les plus caractéristiques de la vieille peinture française. Le bon poète et peintre Albert Cloüart me l’avait signalée : je l’ai visitée deux fois, longuement, toujours avec le même plaisir : j’y ai passé des heures exquises; j’y ai fait des croquis ; M. l’abbé Kervégan, qui en est le desservant, m'a très aimablement communiqué tous les renseignements qui pouvaient m’être utiles, et voici mes notes.
Il y a le transept et il y a le chœur.
Négligeons le transept de droite où l’on aperçoit mal sous le badigeon qui le recouvre encore presque entièrement une Danse des Morts.
Dans le transept de gauche, à la voûte, huit anges vêtus de robes lilas, rose, vert, jaune, auréolés de vert émeraude, chantent en s’accompagnant d’instruments, viole, harpe, tympanon : quelques-uns déroulent des cahiers où le chant est écrit en belle gofchique et noté en notation carrée. La couleur est tout en rapports de blancs, et de quels blancs savoureux! avec deux ou trois valeurs fermes parmi des nuances. Dans les visages délicieusement blonds, encadrés d’une abondante chevelure, dessinés avec art, les yeux ont une importance toute française, comme chez Nattier, comme chez Renoir. La grâce des formes, la souplesse des draperies ne se peuvent décrire. Point de plis cassés, point de détails inutiles. Comme dans le plafond de Dhôtel de Jacques Cœur, qui peut-être est moins aérien, moins mystique, les ailes des anges, chargées d’ornements, contrastent à souhait avec lu simplicité des figures. Est-ce de Memmi,
QUELQUES NOTICES
est-ce d’Outamaro, ces anges femmes d’une élégance si raffinée qui s’alanguissent dans ces longues robes pâles?
Et voici la description du chœur.
A part une Résurrection de Jésus-Christ sur l’arc triomphal et sept tympans de peu d’intérêt, toute la décoration du chœur raconte l’histoire de la Sainte Vierge, d’après les évangiles apocryphes, en vingt-quatre scènes dont plusieurs n’ont été que rarement représentées par les peintres : en revanche, il y manque des faits essentiels, comme Jes Noces de Cana, Marie au pied de la Croix.
La voûte ogivale est partagée à son sommet dans le sens longitudinal, et transversalement suivant l’axe des colonnes en trois travées à droite et trois à gauche, qui sont divisées à leur tour verticalement par le milieu des arcades latérales : les rectangles ainsi formés sont partagés en deux triangles par les arcs diagonaux.
Ainsi chacun des 6 caissons de la voûte se décompose en 4 triangles juxtaposés, les 2 externes ayant leur base au sommet de la voûte, les 2 internes ayant pour base l’arc ogival du tympan qui surmonte chaque arcade.
A gauche, première travée. Le Sacrifice de saint Joachim ; l’Annonciation à saint Joachim retiré dans le désert; l’Annonciation à sainte Élisabeth; la Rencontre à la Porte-Dorée.
Seconde travée. La Présentation de Marie au Temple; le Mariage de Marie ; l’Annonciation (une des plus belles peintures et des mieux conservées); la Visitation.
Troisième travée. La Nativité de Jésus-Christ; la Circoncision ; l’Apparition aux bergers (les détails des costumes de paysans sont très curieux, en particulier les sabots); l’Adoration des mages.
A droite, en continuant du côté de l’autel, première travée. Le Massacre des Innocents, qui occupe trois surfaces ; la Fuite en Égypte.
Seconde travée. La Vue de Jérusalem; Jésus au milieu des docteurs; Annonciation de la mort de Marie ; Mort de Marie.
Troisième travée. Les Funérailles de Marie ; l’Assomption ; Saint Thomas reçoit la ceinture de Marie ; Couronnement de M arie.
QUELQUES NOTICES
La tonalité générale de cette grande série est plutôt soutenue. Ce qui domine : un brun rouge, un vert, un jaune d’ocre, un rose, un gris spécial qui formait les dessous des carnations et qui a reparu en maint endroit, bleuissant les figures ; un bleu de qualité médiocre qui a tourné au gris ardoise et quelquefois au bleu de Prusse.
Les noirs sont beaux et distribués avec un goût admirable. Ainsi dans les carrelages en damier qui remplissent les angles inférieurs des pendentifs, l’artiste de Kernascléden, par des combinaisons de noir sur un dessin géométrique, a obtenu un ornement d’une incroyable variété, et qui cependant relie étroitement les compositions entre elles. De surfaces fort difficiles à employer il a fait une base continue, une bande d’arabesques qui supporte et enrichit toute la décoration.
Devant cette adresse à tirer de quelques rapports simples une grande richesse ornementale, on songe naturellement aux maigres tentures, aux tapis banals qu’Ed. Vuillard sait transformer en décors somptueux, et qui emplissent ses tableaux de luxueuses harmonies. L’ensemble avec ses blancs et ses noirs, ses grandes différences de valeurs, ressemble assez, d’ailleurs, aux compositions si coloristes de ce peintre, et n’évoque nullement le souvenir des fresques italiennes dont la polychromie par teintes égales exclut presque toujours la subtilité des rapports de ton.
Les ailes d’anges, en plumes de paon, jouent un rôle analogue à celui des carrelages ; elles prétextent un semis d’ornements dans les angles, ceux du haut, où elles s’effilent en silhouettes héraldiques, tandis que le mouvement des draperies s’allonge par de savants contrastes, emplissant de formes élégantes et de couleurs l’exiguïté des surfaces. Il en résulte peut-être, pour l’aspect général, un peu de confusion : cela manque d’air (ce n’est qu’aux grandes époques classiques qu’on connaît l’importance et la beauté des vides).
Les personnages paraissent plus petits que nature.
Le dessin est souple, élégant, distingué sans trop de sécheresse : tout à fait exempt de cette affectation de réalisme mesquin dont les peintres du Nord et même les
QUELQUES NOTICES
Florentins du xv8 siècle ont fait un si disgracieux abus. Comme chez les Japonais du xviii9 siècle et les vieux Siennois, cette élégance du trait, ce style aristocratique ne va pas sans quelque mièvrerie. Les Français de cette époque, même dans la statuaire, donnent volontiers l’impression du maniéré. Ils sont idéalistes, quand ils le sont, avec morbidesse. Mais quel goût! quelle sensibilité!
Si le peintre de Kernascléden aime le luxe des costumes et des tentures, les baldaquins de damas, les pavillons multicolores; s’il multiplie les équipements curieux dans cette scène de carnage (le Massacre des Innocents) qu’il a voulu peindre trois fois pour affirmer sa connaissance pittoresque des hommes de guerre et des armures ; il sait mieux encore, et avec quel charme, rendre la grâce féminine, et exprimer la piété mystique. L’attrait qu’il manifeste pour l’éclat de la vie seigneuriale ne fait pas qu'il ignore les sentiments tendres. On imagine volontiers qu’il a pu prendre pour modèle de ces vierges, si humblement prosternées dans leurs jupes, quelque belle et chaste princesse comme cette Françoise d’Amboise, veuve de Pierre II, qui mourut en odeur de sainteté aux Carmélites de Nantes.
La chapelle de Kernascléden ne dépendait pas du domaine de Pont-Callech qui est tout proche, mais du château de Rohan-Guéméné qui est plus loin, vers Guéméné. Qui sait s’il n’existe pas dans les archives de cette famille des documents fixant, de façon certaine, la date de l’ouvrage et le nom de l’artiste? Approximativement, d’après les costumes et la manière du peintre, il me paraît que Kernascléden fut peint après 1450, vers le même temps que l’hôtel de Jacques Cœur, lorsque, la guerre de Cent ans terminée, la Bretagne se reprenait à vivre. C’était la Renaissance. François II fondait l’Université de Nantes, y installait la première imprimerie, établissait à Vitré une fabrique de soieries, une manufacture de tapisseries à Rennes : Michel Colomb commençait d’être célèbre. Aussi bien j’ajoute cette remarque essentielle : aucun détail d’architecture ou de mobilier ne rappelle, dans ces peintures, ni l’Italie, ni l’Antiquité. Dans le même temps, à Tours, Jehan Fouquet meublait au contraire ses fonds de tableaux et ses miniatures de savantes archéologies.
QUELQUES NOTICES
Le peintre qui écrit ces lignes n’est pas de ceux qui admirent aveuglément l’antique peinture française. Il estime que l’art de nos vitraux, de nos tapisseries, de nos cathédrales, que notre statuaire du xme et du xive siècle sont tellement supérieurs que même un choix de nos Primitifs ne soutient la comparaison. Il avoue préférer à nos anciens peintres les grands giottesques ancêtres de Raphaël et les quattrocentisti Florentins dont l’œuvre fut si passionnée, si expressive.
Et cependant il aime Kernascléden à l’égal d’une belle chose italienne. Il s’étonne que les Français amoureux d’art qui vont, par exemple, à Spello pour une chapelle de Pinturrichio, à Spolète pour une demi-coupole de Lippi, à San Gimignano pour trois Ghirlandaio et des Gozzoli — ignorent les admirables fresques de l’humble église bretonne! Ah, si de telles peintures étaient à la voûte d’une église ombrienne ou toscane, elles seraient depuis longtemps célèbres ! Nous aurions des photographies. Elles seraient soignées, protégées contre les injures du temps, contre les restaurations maladroites : des prix de Rome les auraient copiées ! elles feraient vivre une petite ville !
Hélas, la chapelle de Kernascléden est à ce point ignorée que la Commission des monuments historiques qui en a classé, je crois, l’abside et le clocher, n’a pas même signalé les peintures. Il n’y a rien qui les rappelle au Trocadéro, rien à l’Exposition des Primitifs ; pas un relevé, pas une photographie, pas une description.
Je supplie M. Bouchot de visiter Kernascléden l.