‹ Théories, 1890-1910Chapitre 23 sur 48 · CHENAVARD · texte numérisé non relu

CHENAVARD

Quoi qu’en ait dit Gustave Planche (R. des Deux Mondes, 1852) : « Dans son immense voyage à travers le passé, il n’a pas oublié un seul jour les conditions et les limites de la langue qu’il avait choisie... M. Chenavard a appris où commence et où finit le domaine de la peinture » — , il faut placer Paul Chenavard à l’extrême limite du côté de ceux qui ne sont pas peintres. Il a très peu vécu avec le Maître. Il n’a jamais aimé la pratique de son art ; il ignora toujours la séduction des plus beaux ouvrages de M. Ingres, mais exagéra jusqu’au fanatisme le dogme de la Suprématie de la Ligne. Théophile Sylvestre, cependant son ami, l’appelait un Orateur en peinture, et Baudelaire écrivait : « Le cerveau de Chenavard ressemble à la ville de Lyon : il est brumeux, fuligineux, hérissé de pointes comme la ville des clochers et des fourneaux. Dans ce cerveau, les choses ne se mirent pas clairement, elles ne se réfléchissent qu’à travers un milieu de vapeurs. Chenavard n’est pas peintre ; il méprise ce que nous entendons par peinture. Il serait injuste de lui appliquer la fable de la Fontaine (ils sont trop verts, pour des goujats) ; car je crois que quand bien même Chenavard pourrait peindre avec autant de dextérité que qui que ce soit, il n’en mépriserait pas moins le ragoût et l’agrément de l’art. »

Cet homme, très intelligent et peu artiste, a laissé en effet un petit nombre de tableaux, quelques portraits, mais surtout des cartons de cette décoration fameuse qu’il avait conçue pour le Panthéon, et où il espérait fixer en une gigantesque suite de sujets historiques et allégoriques la philosophie de la Palingénésie universelle. Il faut le recon-

LES ÉLÈVES D’iNGRES

naître, quoiqu’elles manquent totalement de charmes, quelques-unes de ces compositions intéressent, par la forte structure des ensembles, par la vigueur mathématique des combinaisons de masses et de lignes. Les Temps d’Auguste, les Catacombes, le Paradis par exemple, sont des mosaïques assez puissantes d’éléments académiques.

L’homme n’est pas nul, qui amusait Delacroix, dans la conversation, de ses ressources de dialecticien adroit ou de causeur spirituel. Et certains morceaux révèlent un beau peintre, sous l’ennuveux allégoriste.

Dans son énorme entreprise du Panthéon il se fit aider par plusieurs artistes de l’école d’Ingres, Comairas, Bézard, Brémond q etc. Un des plus remarquables est

Dominique PÀPETY

faible talent, mais curieux esprit, tour à tour ingriste, néogrec et romantique. Il étudia l’un des premiers, dans un voyage au Mont Athos qu’il a raconté dans la Revue des Deux- Mondes et dont il a rapporté des relevés intéressants, le hiératisme de l’art byzantin. Outre un tableau agréable et heureusement dessiné, le Rêve du Bonheur, à Compiègne, il produisit un grand nombre de lithographies sentimentales qui ont contribué à vulgariser l’Italie fausse des romances. Après avoir dessiné suivant la méthode de M. Ingres, il fut de ceux qui appliquèrent misérablement le procédé des deux crayons, lequel caractérise l’époque la plus lamentable de renseignement populaire du dessin, au cours du xixe siècle.

JÀNMOT

Le mysticisme parfois mièvre de Janmot plaisait à E. Delacroix pourtant difficile, on le sait, à l’endroit des gothiques :

« Il y a chez Janmot, écrit-il, un parfum dantesque remarquable. Je pense en le voyant à ces anges du purgatoire du fameux Florentin ; j’aime ces robes vertes comme l’herbe des prés au mois de mai, ces têtes inspirées ou

i. Voir l’article déjà cité d’Albert Besnard.

LES ÉLÈVES DINGUES

rêvées qui sont comme des réminiscences d’un autre monde. On ne rendra pas à ce naît artiste une parcelle de la justice à laquelle il a droit. Son exécution barbare le place malheureusement à un rang qui n’est ni le second,- ni le troisième, ni le dernier ; il parle une langue qui ne peut devenir celle de personne ; ce n’est pas même une langue ; mais on voit ses idées à travers la confusion et la naïve barbarie de ses moyens de les rendre. C’est un talent tout singulier chez nous et dans notre temps : l’exemple de son maître Ingres, si propre à féconder par l’imitation pure et simple de ses procédés cette foule de suivants dépourvus d’idées propres, aura été impuissant à donner une exécution à ce talent naturel qui pourtant ne sait pas sortir des langes, qui sera toute sa vie semblable à l’oiseau qui traîne encore la coquille natale, tout barbouillé des mucus au milieu desquels il s’est formé. »

Baudelaire vantait « son dessin tin, sa couleur un peu crue rappelant les anciens maîtres allemands ", et « l’alliance de ces tons verts, roses et rouges un peu douloureux à l’œil » (Salon de 1845). Plus tard il reconnaissait « qu’au point de vue de l’art pur il y avait dans la composition des scènes du Poème de l’Ame, et même dans la couleur amère dont elles étaient revêtues, un charme infini et difficile à décrire, quelque chose des douceurs de la solitude, de la sacristie, de l’église et du cloître, une mysticité inconsciente et enfantine. »

Il ne faut pas le juger sur la chapelle de Saint-Étienne à Saint-Étienne du Mont, qui est d'art académique ; ni sur le tableau du Rosaire, œuvre de sa vieillesse à Saint-Germainen-Laye : quand il est fade et banal, il l’est jusqu’à l’écœurement. Des Lyonnais prétendent que son chef-d’œuvre est une Sainte Cène à l’hospice de l’Antiquaille et qu’il a peint à l’église Saint-François-de-Sales de Lyon des décorations remarquables. Il y en a aussi à Bagneux, dans une propriété privée. Mais on peut voir à Paris, aux Capucins de la rue Falguière, deux fresques admirables. Les difficultés du métier de la fresque ont soutenu, virilisé son charme fragile. Quelle imagination ! quelle vraie naïveté ! Cette Vierge et ce Saint François nous évoquent l’idéal mystique de

LES ÉLÈVES D’INGRES

1850 ; le sentiment religieux qui les inspire est celui des Poêles franciscains d’Ozanam : c'est d’une incomparable tendresse ’.

Le Poème de l’âme, édité chez Thiollier à Saint-Étienne en 1881, contient des vers du peintre lui-même, et les photographies d’une série de tableaux exposés, en partie, et pour la première lois en 1851. L’intention philosophique du livre est de raconter l’histoire d’une âme depuis sa naissance au sein de Dieu jusqu’à son retour dans l’Infini. Il y a là des inventions charmantes, parfois comme le dit Baudelaire, une remarquable entente du fantastique, et aussi des choses tout à fait de la rue Saint-Sulpice. Qu’on ne se rebute point de ce mélange et qu’on examine avec soin les planches intitulées : la Génération divine, le Rêve des enfants, la Première Communion, Virginitas, Rayons de Soleil, sur la Montagne, un Soir, Solitude-, et l’on aimera, j’en suis sûr, l’art de cet homme, sa sensibilité et la qualité de son intelligence. C’est lui qui, dès l’atelier, stupéfiait M. Ingres, — un jour que celui-ci répétait sa fameuse phrase : « les anciens ont tout vu, tout compris, tout senti, tout rendu » — en lui répondant ceci : « Mais, Monsieur, les anciens n’ont pu exprimer que Jésus-Christ était doux et humble de cœur et qu’il disait : « Heureux ceux qui pleurent et qui ont faim et soif de la justice » et que, pour racheter les hommes et par amour pour eux, il est mort sur la croix, car ils ne l’ont pas su )>. C’est lui qui plus tard, dans le salon de Madame de Reïssac, comprit et encouragea un des premiers le jeune talent mystérieux d’Odilon Redon. C’est lui qui forma cet extraordinaire Borel, fameux peintre lyonnais, dont Huysmans a fait dans la Cathédrale un si touchant éloge.

Il faudrait encore parler de ses dessins, des crayons qu’il fit d’Ozanam, de Lacordaire, et du curé d’Ars; de la candeur de ses draperies, de la chaste volupté de ses études de femme. Il suffit d’avoir attiré l’attention sur ses principales œuvres. Ajoutons cependant qu’il a publié un livre : Opinion d’un artiste sur l’Art (Lecofïre, 1887), qu’il est indispen-

i. La persécution religieuse de 1901 a été fatale à cette belle œuvre. Une imprimerie s’est installée dans la chapelle des Capucins, et il ne reste plus rien des fresques de Janmot.

LES ÉLÈVES D’iNGRES

sable de lire pour connaître l'état d’esprit du plus paradoxal des élèves d’Ingres.

Parvenu à un âge avancé, Janmot écrivait : « Peut-être la tendance actuelle et dominante à restreindre l’art au domaine de la sensation en le désintéressant de tout autre, est-elle plus près de son déclin qu’on ne le pense » (Préface du Poème de l’Ame, 1881).

De son côté, l’auteur de Y Atelier d’Ingres (1878) mesurait avec tristesse et découragement le résultat du grand mouvement d’art auquel il avait participé : « Je crois fermement qu’en ramenant l’art à un accent plus vrai de la nature, M. Ingres a renversé l’école de David, et a fait naître par cette révolution le réalisme qui nous déborde aujourd’hui. Mais qu’importe? Faut-il reprocher à Michel-Ange toute la suite de Bernins qu’il a créés? Tant pis pour les Bernins et pour ceux qui les admirent !

Or c’est du « domaine de la Sensation », c’est-à-dire de l’impressionnisme, que devait sortir, par l’effet de l’évolution perpétuelle et nécessaire des formes d’art, le salut qu’ils attendaient.

En délivrant l’esprit français des préjugés pseudo-classiques qui se traduisaient avant eux en peinture par le genre pompier, en architecture par l’éternel fronton, la colonnade et la feuille d’acanthe, les gothiques de 1840 ont permis à ceux qui les ont suivis de renouer avec le passé, avec la tradition nationale. Dût-on regretter quelques-uns de leurs archaïsmes sans fraîcheur, et critiquer Sainte-Clotilde, il faut y voir le principe des meilleures tentatives d'art de notre temps, de celles qui manifestent le mieux la sensibilité de notre race. C’est dans les applications du romantisme archéologique que nous avons pris conscience du génie national et de notre beauté.

S’il est admis, d’autre part, qu’à toutes les époques (Époque gallo-romaine — Charlemagne — Renaissance — xvn6 siècle — Révolution) l’art français s’est toujours heureusement assimilé, sous les formes les plus variées, l’ali-

LES ÉLÈVES D’iNGRES

ment sans cesse renouvelé de l'antiquité classique, il faut savoir gré à ces mêmes gothiques, aux élèves d’Ingres, d’avoir dégagé de la connaissance certainement plus scientifique et plus adéquate du génie grec, une poésie nouvelle, une interprétation très noble de la beauté humaine, le style de Chassériau, de Mottez ou de Chavannes, dont s’est enrichi notre art déjà pénétré, et de longue date, par les magnifiques latinismes du Poussin. Mais c’est surtout du Moyen- Age que procédaient directement leurs innovations les plus durables : par exemple le souci méticuleux et naïf de la nature, l’intelligence des lois de la décoration murale, la renaissance enfin, dans les arts, de l’esprit chrétien...

Il eût suffi d’exposer ses idées aux derniers élèves d’Ingres sur la fin de leur vie, alors que l’académisme décadent de leurs successeurs finissait en je ne sais quel naturalisme éclectique et froid, et qu’eux-mêmes s’inquiétaient de l’avenir, pour les consoler de l’effondrement apparent de leurs théories, et du discrédit momentané où tombait l’enseignement qu’ils avaient reçu. Ils se fussent enorgueillis à juste titre d’avoir conservé le culte du Style et des Méthodes constructives, à une époque où d'autres peintres plus épris de la vie vivante, des réalistes, ceux qui « tendaient à restreindre l’art au domaine de la sensation », accumulaient des trésors inépuisables de visions neuves et de matériaux encore inusités. Aussi bien, ce sont, ensuite, les disciples les plus audacieux des impressionnistes, qui souhaitèrent le plus sincèrement coordonner par quelque forte discipline la multiplicité el l’incohérence de leurs émotions ; se soustraire à l’empirisme et au hasard dans la technique de l’objet d’art; se créer des méthodes pour atteindre à plus d’expression par plus d’harmonie.

Que n’ont-ils aperçu, les élèves d’Ingres, la réaction, je dirai synthétiste que voici ; et qu’après Manet, et Puvis, et Degas, et Cézanne, on revient maintenant, avec quelle ferveur, à leur Idéalisme, aux Primitifs qu’ils ont découverts, à la Rome classique qu’ils ont tant aimée, à Raphaël, aux Grecs ; à la Tradition et à la Méthode , c’est-à-dire, en somme, à la doctrine de M. Ingres.

QUELQUES NOTICES

Page 1