‹ Théories, 1890-1910Chapitre 30 sur 48 · Chez Durand-Ruel · texte numérisé non relu

Chez Durand-Ruel

QUELQUES NOTICES

étonnent. Depuis quelques années déjà, il se transforme, il évolue. 11 a abandonné sans remords, et poussé par une force mystérieuse, les somptueuses harmonies de noir et de blanc où il excellait, il s’est abandonné au plaisir de fixer désormais la splendeur des fleurs diaprées, la sensualité joyeuse des couleurs.

Par quel miracle ces coquelicots, ces fleurs des champs, de sève si intense, conservent-ils tout de même le charme étrange qui nous passionnait dans les nocturnes et romantiques lithographies d’autrefois ?

Suffit-il d’observer que le métier est toujours le même, simple à la fois et raffiné, et que le hasard ou la gaucherie ou, comme on voudra, l’ingénuité y joue, quel que soit le sujet, rêve ou nature morte, le même rôle déterminé et déterminé, semble-t-il, par une conception invariable et très saine de l’œuvre d’art ?

Dans tel pastel,, la Fuite en Égijpte, ou les Barques, ou Fragment de vitrail , ou Profil sur méandres rouges, le dessin précis, savamment et ingénument déformé, se joint par je ne sais quelle harmonie secrète aux fantasmagories, d’un goût parfois tendre, parfois violemment exotique, qui l’entourent, qui l’auréolent et qui l’écrasent comme pour signifier que l’individu est livré, parcelle infime, aux caprices de l’inconscient. C’est pour Redon l’ancienne formule. En voici une autre. Le fond, ou mieux le décor, ces fleurs, ces flamboyantes gemmes, ces lumières, ces scintillements, ces moisissures, se concertent, forment un tout localisé, cette fois, dans un plan, et en arrière de la figure dominante dont le fin profil, le modelé, par contraste apparaît plus précieux plus expressif. Ce sont les portraits de Mmo X..., de Mme A. F..., et surtout de MUeC...

Or en ces derniers temps, Redon s’est révélé, on le sait, prodigieux décorateur. Son imagination, qui déjà traduisait merveilleusement en noir et blanc l’esprit d’un livre, s’est appliquée à revêtir d’irréel les murs d’une salle à manger, d’un boudoir, à enrichir de poésie le luxe d’un ameublement.

Mais cet art ornemental il l’a compris hors de toute idée de forme, de dessin, de silhouettes plastiques. Il l’a réalisé

QUELQUES NOTICES

par contrastes et analogies de tons et de teintes : pour le rendre expressif, il lui a suffi de combiner mille taches rayonnantes, sans les troubler d’un geste, d’un seul geste humain. C’est pourquoi il aborde maintenant la figure humaine avec un nouveau respect : il la différencie des fonds : il lui donne un plan, c’est le premier, fl se conforme, enfin, à la hiérarchie de la Nature.

Nous écoutons avec ravissement les pures mélodies qu'il fait surgir du fond symphonique et compliqué où son ancien panthéisme agonise.

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