MÉCANISME DE LA PRONONCIATION
Les paroles se composent, comme le dit la grammaire, de voyelles et de consonnes; il faut, malgré la puérilité apparente de cet . enseignement, le rappeler à l'élève, en lui faisant remarquer que, pour donner à la parole son véritable caractère, chaque lettre dont se compose une syllabe, doit être articulée dans ses conditions parfaitement normales, et non autrement.
La prononciation des voyelles est facile. En principe général, il faut donner à chacune d'elles l'aspect qui leur est particulier, non pas dans le discours familier où leur physionomie s'efface quelquefois d'une étrange manière, mais dans la déclaration scénique. Ainsi, les professeurs à système personnel (la plaie de l'enseignement) qui exigent que la sonorité de toutes les voyelles soit ramenée à celle de l'A, se trompent aussi lourdement que ceux qui veulent tout sacrifier à l'E ou à l'O. Mais il faut bien s'entendre sur le mode d'émission du son de chacune d'elles, car elles prennent divers accents qui en modifient l'expression; et, d'un autre côté, elles peuvent être prononcées dans le timbre clair ou dans
le timbre sombre, suivant le sens à donner à la phrase musicale.
Dans le timbre clair, TA doit être pur et blanc , et il doit communiquer son caractère aux diphthongues dont il fait partie ; dans le timbre sombre , il faut le mélanger légèrement avec l'O, afin de lui donner de l'ampleur, de la profondeur et de la sonorité ; mais il faut bien se garder de tomber dans l'abus de ce mélange qui doit être fait, si nous osions appliquer à la vocale toute la précision des mathématiques, dans la proportion de 1/5 d'O sur 4/5 d'A.
11 n'y a rien à dire de la lettre 0 qui, comme on le voit, en fait de consonnance, est intimement liée avec la lettre A. Chacun sait comment elle se prononce et comme on ne peut altérer son émission sans porter le même préjudice à sa signification, l'élève ne peut faire aucune erreur à ce sujet.
L'E a trois caractères parfaitement distincts, et qu'il est très - important de lui conserver. Lorsqu'il est ouvert, il se rapproche beaucoup de l'A et se prononce comme la diphthongue ais, dont il doit avoir toute la largeur et toute la noblesse. Quand il est muet, il forme toujours une syllabe brève , et il n'est que le complément insonore d'une pénultième longue; il se place ordinairement sur les temps faibles. Si les compositeurs, trop souvent oublieux des règles de la prosodie française, lui donnent plus d'importance que son caractère n'en admet, ils tombent dans un abus d'autant plus impardonnable, qu'ils justifient alors, jusqu'à un certain point , les accusations portées contre notre langue par les détracteurs de la musique fran-
çaise, qui affectent de considérer notre idiome comme peu mélodieux. — L'E muet se prononce invariablement comme la syllabe EU.
L'E fermé, surmonté d'un accent aigu, doit toujours être aussi serré dans son émission que dans le langage familier ; il faut le prononcer de même partout où il se trouve; ainsi, dans le mot y étais, YE doit être aussi fermé que dans le mot félicité. Cette lettre se forme , comme on sait, dans l'avant-bouche , en refoulant un peu le milieu de la langue sur la paroi inférieure des fosses nasales; pour lui donner une émission convenablement sonore , il faut un peu desserrer les dents et ouvrir les lèvres de bas en haut.
Même observation pour 11 qui, dans les notes élevées surtout, aurait trop d'acuité et trop peu de sonorité si, comme dans le langage vulgaire, on prononçait cette lettre en aplatissant la langue sur le palais jusqu'auprès des dents supérieures.
La sonorité de l'U s'obtient de même , à cela près qu'on rapproche les lèvres en ménageant un passage à l'air comme pour siffler.
Ces enseignements peuvent à la lecture paraître frivoles , parce qu'ils ont quelque analogie avec ceux qu'on présente au jeune âge ; mais , à l'exécution , ceux-ci offrent des difficultés tellement sérieuses, qu'ils ont besoin d'être reproduits bien souvent et avec une attention sévère, pour obtenir des résultats satisfaisants.
Nous avons vu de quelle importance était l'exacte et parfaite prononciation de chaque voyelle pour l'émission correcte des sons, pour leur pureté et sur-
tout pour leur couleur, si j'ose employer une métaphore hardie qui m'a déjà été reprochée, mais qui seule rend ma pensée. Je ne dirai pas que la prononciation des consonnes est encore plus essentielle , car, en ce qui concerne le mécanisme du chant, tous les détails de renseignement ont une spécialité qui concourt à l'ensemble dans une proportion d'importance égale pour chacun d'eux. Mais la formation des consonnes représentant : 4° la base de l'articulation des paroles et la netteté du langage , 2° la donnée matérielle de l'expression (dont la source esthétique est l'accentuation), le développement des théories qui se rattachent à cette partie des études vocales , exige une place considérable dans ce traité.
En effet, après avoir indiqué la manière d'articuler chaque consonne dans l'état normal du jeu des organes qui concourent à la prononciation, il deviendra indispensable de rechercher les causes qui produisent les défectuosités d'exécution qu'on appelle les vices de la langue, et dont la plupart sont dus aux mauvaises habitudes contractées dans le premier âge (4).
Ainsi les enseignements relatifs aux consonnes doivent comprendre le chapitre de l'articulation, et se lier
(1) L'effet de ces habitudes, qui proviennent ordinairement de l'imitation que les enfants exercent par instinct, où du défaut de surveillance apportée dans leur éducation primaire, est tellement remarquable, que j'ai connu deux personnes dont l'une tenait, en 1829, l'hôtel de l'Europe, à Versailles, qui prononçaient le 8 en D et le P comme le T et réciproquement. Ainsi elles disaient: tariez das, pour parlez bas. Ce vice, qui défigure entièrement le langage, n'a besoin pour disparaître que d'un peu d'attention.
étroitement avec celui de l'expression qui, à lui seul, forme la partie la plus délicate des études de la vocale.
Il faut diviser les consonnes en deux catégories dont Tune ne présente presque aucune difficulté, généralement parlant, sauf de rares exceptions, et dont l'autre contient des défectuosités plus ou moins communes qui ont toutes une dénomination applicable à la lettre qui les produit, comme le grasseyement pour FR, le susséyement pour l'S et le C, la blésité pour l'L, etc.
Ainsi, le G, dans son acception sifflante , et l'S, prêtent à plusieurs sortes de déviations de la langue sans parler du susséyement; les paysans de l'Auvergne prononcent ces deux lettres comme GH, d'autres font le contraire et prononcent le CH comme l'S ; ces deux vices sont assez répandus en France.
Les populations de certaines provinces méridionales permutent la prononciation du V et du B.
Une sorte d'afFéterie naturelle change quelquefois le J et le G en Z, sans réciprocité.
L'L donne lieu à la blésité.
L'R est de toutes les consonnes celle dont la prononciation est le plus généralement incorrecte et qui nuit le plus au chant. Le grasseyement qui l'altère comporte plusieurs modifications. Cette lettre prend quelquefois le caractère deL, puis celui du V. Du temps du consulat, les merveilleux de l'époque, qu'on nommait alors les muscadins, le supprimaient complètement et disaient : « Ma petite paole d'honneu panachée, » et ce défaut est encore assez commun de nos jours, à l'empanachement près de la parole, qui n'est guère plus sérieuse pour cela.
Les autres consonnes sont de la catégorie débonnaire, et ne se révoltent que bien rarement chez quelques sujets tellement exceptionnels que leurs défauts, d'ailleurs faciles à corriger, ne doivent pas nous occuper ici.
Les enseignements qui vont suivre ne s'adressent point au petit nombre des chanteurs qui n'ont aucun vice de langue ou qui n'ont contracté aucune mauvaise habitude de langage. Cependant, ceux qui ont le bonheur de figurer dans cette portion (plus restreinte qu'on ne le croit communément), feront bien d'y jeter un coup-d'œil, ne rat-ce que pour savoir comment ils font, ainsi que M. Jourdain, de la prose sans le savoir ; c'est-à-dire, pour parler le langage du bon Montaigne, comme quoi leur prononciation a le bonheur d'être nette et correcte.
Pour obtenir une articulation parfaite des consonnes, il y a des règles qui leur sont communes à toutes, sans aucune exception ; puis il y a des principes, au moyen desquels chacune d'elles doit être exécutée pour sonner dans son état normal. Nous allons en donner l'exacte nomenclature.
Comme il est assez rare que la même personne prononce plus d'une consonne d'une manière défectueuse, on est naturellement amené à croire que l'articulation en général est une chose facile et toute simple. On ne réfléchit pas que la science doit poser des règles pour tous et rectifier toutes les erreurs.
Le mécanisme de la parole est un objet important en lui-même. Les savants de toutes les époques s'en
sont justement préoccupés. Denis d'Halicarnasse, dans son traité De composiiione verborum, qui, par bonheur, n'a pas été traduit en français (que je sache du moins), entasse à ce sujet erreur sur erreur et ne démontre qu'une chose , c'est la gravité de la matière. Court de Gébelin, auteur du Monde primitif (Paris 1775), a établi de curieuses classifications pour arriver à cette donnée qui avait à peine besoin de démonstration : que la parole est due au seul principe de l'imitation. L'Anglais Vallisius a laissé un ouvrage (Gramatica linguœ angl. in prœfixo tractatu de loquela) qui peut être consulté avec fruit. Le conseiller Kempelen, inventeur d'une machine assez saugrenue qui copiait rigoureusement la position des principaux organes de la parole dans l'articulation de chaque lettre, est celui de tous les physiologistes qui ait posé , dans le texte explicatif de cette invention, des règles vraiment lucides pour la prononciation radicale.
Quant à la guérison des vices de la parole, j'ai fait de longues et patientes études sur cette matière en m'aidant du secours de l'anatomie et de la physiologie; je me suis entouré des livres de tous les docteurs qui ont écrit, ab hoc et ab hac sur ce sujet, et, après avoir essayé de tout, sans obtenir de succès bien décisif, j'en suis revenu, par l'attentive observation de la seule nature (notre maître à tous), à définir les causes des vices de la parole et les moyens d'y remédier.
Pour procéder avec ordre, j'indiquerai simultanément le principe de l'articulation de chaque consonne, la situation des organes qui concourent à sa formation,
les difficultés qu'elle offre, les défauts qui en sont le résultat et les moyens de les corriger.
Les physiologistes ont divisé les consonnes en deux classes, que les uns nomment fortes et faibles et les autres dures et douces. Puis on en a formé quatre catégories :
Les muettes ; Les soufflées (1); Les vocales ; Les soufflées vocales.
On appelle consonnes muettes, celles qui seules ne rendent point de sons et ne peuvent être articulées qu'avec le secours d'une autre lettre. Cette première catégorie contient les lettres K, P et T. Lorsqu'une syllabe commence par l'une de ces trois lettres, on ne l'entend qu'après que la lettre suivante est prononcée. Si le mot finit par l'une de ces consonnes, elle doit être suivie d'une aspiration ou d'un son muet pour que la prononciation en soit distincte. Dans la langue française, l'effet de ces finales n'est point généralement adopté.
Les consonnes soufflées sont formées par une aspiration ou par le vent poussé hors de la bouche de diverses manières et sans le concours de la voix ; elles peuvent être entendues sans l'assistance d'une autre
(1) Je ne connais pas, en français, de mot équivalent au terme allemand Windmitlauter , employé par Kempelen. Il signifie des consonnes qui sont formées uniquement par le vent sans que la voix sonore s'y mêle. Le terme que j'ai adopté est celui qui me paraît exprimer le plus correctement cette indication.
consonne d'une manière assez distincte pour marquer la différence d'une lettre à l'autre. Ces consonnes sont ; F, H, S, SCH, et G lorsqu'il est placé devant un E ou un I.
Les consonnes vocales sont celles qui doivent toujours être accompagnées de la voix et dont le son ne peut être produit par le seul effet du vent. Les lettres qui appartiennent à cette classe sont : B, D, G, L, M, N. Pour en faire l'expérience, il suffit de tenir, en les prononçant , un doigt contre le gosier ; on sentira un tremblement qui prouve le concours de la voix. Si l'on pouvait supposer que cet ébranlement du gosier est produit par les voyelles ajoutées aux consonnes, on n'aurait qu'à soutenir le son de celles-ci, sans faire suivre immédiatement la voyelle. On s'assurera facilement que le mouvement du larynx est causé par la consonne.
Dans la quatrième classe, on comprend les consonnes qui sont en même temps vocales et soufflées, c'est-à-dire celles dont la prononciation ne s'opère pas seulement par la voix, mais qui ont besoin du concours de l'aspiration. Il y a des lettres à la prononciation desquelles le sifflement produit par le ton de la voix est d'abord retenu dans la bouche et poussé ensuite au dehors par une très-petite ouverture, ce qui occasionne un bruit qu'on entend à côté de la voix et qui s'y trouve en quelque sorte mêlé. Ces lettres sont : l'R, le J,le G (lorsqu'il se trouve devant un E), le V et le Z.
Maintenant voici le tableau des consonnes réunies ensemble par affinité, classées suivant leur degré de
force et de faiblesse, avec l'indication des touches qui concourent a la formation de chacune d'elles :