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FAUSSETÉ DE LA VOIX

Voici quelques dernières considérations qui ne se rattachent, à proprement parler , à aucune partie de cet ouvrage, et que j'ai dû laisser à part pour les traiter après les autres, sous l'orme d'appendice. Ces renseignements sont tout aussi essentiels que les précédents, et je les recommande à l'attention de mes lecteurs.

La fausseté de la voix est à l'art du chant ce que le mutisme est à la science dont les fondements ont été jetés par l'illustre et vertueux abbé de l'Épée. Lorsque cette dernière infirmité est due à la surdité de naissance, elle est incurable, quoique T'organe de la parole soit placé chez les sourds-muets dans des conditions de fonctionnement tout à fait normal. Il en est de même pour la fausseté constitutionnelle de la voix, qui résulte nécessairement d'un vice d'appréciation dans l'oreille. On ne corrige pas l'aberration physique d'un sens.

Mais toute la question est de savoir si la voix, réputée fausse à la première audition, doit ses erreurs à sa

propre insuffisance ou à celle de l'oreille, aux difficultés que l'organe peut éprouver chez certains individus à produire le phénomène de la phonation, ou au fonctionnement vicieux de l'organe auditif.

La fausseté de la voix a bien des causes possibles , et il y a différents aspects dans ce vice d'exécution chez les sujets qui n'ont pas encore travaillé le chant. Les uns éprouvent une tendance à chanter trop bas , surtout dans les notes élevées ; les autres montent involontairement , et placent la tonation du chant qu'ils exécutent à deux ou trois commas de différence avec l'instrument qui les accompagne; d'autres enfin chantent tantôt trop haut, tantôt trop bas, et ce double vice se produit dans l'exécution d'un môme morceau, quelquefois d'une même phrase.

Les maîtres inexpérimentés et les musiciens auxquels l'art du chant est étranger admettent en principe qu'on ne corrige pas de pareils défauts. Ils se trompent, et leur erreur a déjà privé l'art d'une foule de sujets qui auraient pu devenir ses plus dignes soutiens.

Chez quelques individus, très-rares dans la nature humaine, l'oreille est radicalement fausse. ^

Chez d'autres elle est paresseuse et inhabile ; elle devient aisément fautive, par suite de circonstances qui troublent la netteté de son jugement, et qui pervertissent aisément la médiocre sagacité qu'elle a reçue de la nature.

D'autres enfin ont l'oreille placée dans de bonnes conditions naturelles ; mais elle manque d'instinct, ou elle est absolument dépourvue de l'habitude des sons, et par conséquent de la faculté de comparaison

qui produit l'unisson quand il est demandé, puis la justesse mathématique dans les intervalles mélodiques.

La première catégorie échappe à toute espèce de curation. Il n'y a point à s'occuper des sujets qui s'y classent. Les deux dernières opposent plus ou moins de difficultés au traitement qu'on leur applique; mais elles n'offrent jamais de cas incurables, et la plupart des voix qu'elles comprennent peuvent rentrer dans l'état normal, ou bien leurs égarements sont momentanés.

On comprend que la question qui concerne la guérison de ces sortes de voix doit être complexe ; elle Test en effet. Il faut l'envisager sous deux laces principales.

La première difficulté consiste dans l'appréciation nette et précise de l'état ou se trouve l'oreille du chanteur dont la voix est fausse. Pour le maître, qui marche en aveugle et sans être guidé par la logique si sure et si positive de la physiologie, cette appréciation est une mer à boire ; les mystères de la nature sont pour lui lettres clauses ; il s'y perd. Mais il n'en tire pas moins une conclusion qui satisfait son amour-propre : il ne voit pas de moyens d'investigation, donc il n'y en a point.

Il y en a un , cependant , et il est aussi simple que concluant.

Demandez à l'oreille vicieuse la rectification d'un son faux par 'rapport à un autre , et gardez-vous bien de vous décourager de quelques tentatives infructueuses. Amenez patiemment le mariage de la voix avec rinstrument qui lui sert de guide. La résistance de l'oreille peut être due à l'une des causes que je viens de catégoriser, peut-être à deux, peut-être à toutes à

la fois. Il faut s'appliquer à les éteindre peu à peu, et à les faire disparaître en les attaquant systématiquement. Lorsque la faute provient de l'engourdissement de l'instinct vocal, qui n'est pas éclos, il faut en favoriser l'épanouissement par l'audition souvent répétée de l'accord parfait, qui est mystérieusement sympathique à toute espèce de nature ; puis amener l'oreille rebelle à comparer im son exécuté par la voix de l'élève avec la même note rendue par le piano, ou, mieux encore et simultanément, par la voix dumaitre. Beaucoup d'efforts peuvent être tentés inutilement, sans que la nature ait dit son dernier mot.

Mais la plupart du temps l'oreille la plus inculte et la plus inerte exerce bientôt un jugement plus lucide sur les tons qu'on lui soumet. Pour peu que vous obteniez, dans les modifications vocales crû en résultent, le plus léger progrès, il faut en déduire hardiment que la fausseté de l'oreille ne tient pas à sa constitution physique, et que ce vice est remédiable. Redoublez de patience et d'attention minutieuse. Faites passer à l'élève la conviction qui vous encourage et vous l'amènerez à chanter juste.

Les circonstances qui peuvent égarer momentanément des oreilles bien organisées sont aussi nombreuses que variées. La différence de sonorité des appartements cause trop souvent de graves altérations dans la justesse d'une bonne voix. Lorsqu'un organe n'est point assez en dehors, c'est-à-dire quand il est mal posé, quand il est placé dans un mauvais système d'intensité il monte ou descend, pour peu que la pièce dans laquelle il a l'occasion de chanter soit plus ou

moins grande, plus ou moins sonore que celle où il fait ordinairement ses études. L'effort de l'organe vocal étant obligé de se modifier par l'augmentation ou la diminution de l'énergie nécessaire pour l'établissement et la succession des sons, il en résulte, chez un grand nombre de chanteurs, une perturbation notable dans le sentiment de la justesse.

Ici le lecteur voudra bien me permettre une comparaison qui va rendre ma pensée tout à fait sensible, même pour ceux qui n'ont point l'habitude du chant.

Toute action, celle de l'esprit comme celle de l'organisation, a besoin d'un milieu qui lui est propre, pour se produire selon les facultés qui lui sont naturelles. Voyez un homme simple et droit de cœur s'agiter physiquement et moralement dans le cercle de ses habitudes ordinaires ; le moindre de ses mouvements, ainsi que l'expression de toutes ses idées, portent l'empreinte de cette droiture et de cette simplicité qui le caractérisent. — Placez-le dans un autre milieu, c'est-à-dire dans des circonstances exceptionnelles; entourez-le, par exemple, de personnages dont le rang ou le mérite lui imposent, il deviendra gauche et affecté ; son esprit perdra la liberté de ses allures, ou il s'alourdira par la timidité, ou bien encore il se fourvoiera par le désir de briller.

11 y a longtemps qu'un poète a dit :

L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a ;

la morale de cet adage est qu'il faut savoir rester soimême, procéder de ses propres données, et ne pas outre-passer ses moyens.

Ce qui prête aux hommes du monde un avantage qui les rend superficiellement supérieurs à des gens beaucoup mieux partagés qu'eux sous le rapport de l'esprit et des talents, c'est qu'ils savent conserver leur aplomb (leur simplicité d'expression) en toute circonstance. Les autres se troublent aisément; leurs idées, si libres et si élevées dans leurs travaux subissent les entraves de l'émotion : ils pensent juste et ils parlent faux.

11 en est de même pour la voix, elle se fausse comme l'esprit quand elle se place en deçà ou au-delà de ses facultés.

Le moyen de remédier au fâcheux inconvénient d'un changement de milieu pour la voix consiste à la poser par l'étude dans une sonorité parfaitement théâtrale : je veux dire dans la sonorité qui convient aux grandes salles ; c'est la seule qui soit bonne. Tant qu'on ne l'a pas obtenue, le timbre n'est pas dans ses véritables conditions de vibratilité.

Lorsqu'un professeur n'est point habitué à ces sortes d'effets, il façonne la voix de son élève pour l'appartement dans lequel il chante habituellement. Si cette voix est vigoureuse, il tend à en adoucir l'émission pour en modérer l'intensité. L'élève s'habitue naturellement à cette mollesse d'exécution. Puis, quand il faut se faire entendre dans un théâtre pour les épreuves d'un début, il s'aperçoit à l'instant de son insuffisance. Le maître alors lui conseille de forcer ses moyens, et il ne s'aperçoit pas lui-même que c'est tout un système à changer. L'audition est détestable : le directeur est mécontent, le chanteur est consterné et

le professeur est stupéfait... Bonnes gens qui ne savent pas se rendre compte d'un fait patent comme Je soleil en plein midi! — La voix qu'on vient d'entendre est excellente ; elle ferait peut-être la fortune du théâtre ; mais elle n'est plus dans son milieu, elle n'est plus elle-même, elle néglige les qualités qui lui sont particulières pour simuler celles qui lui font envie. L'organe s'aplatit, il se détimbre et se fausse.

Lorsqu'au contraire l'élève est méthodiquement instruit pour le théâtre, l'émission de sa voix doit être complète et le timbre tout à fait arrondi. L'articulation doit être normale et les moindres nuances de l'expression et de l'accentuation sont accusées. Il en résulte, dans une salle de moyenne dimension et assourdie par les meubles, un aspect déclamatoire, une animation dont la vivacité semble exagérée à ceux qui n'ont point l'habitude des effets. Mais quand l'élève abandonne l'école pour monter sur la scène, il n'a rien à modifier à son système; la seule recommandation qu'on lui doive alors est de rester absolument dans ses habitudes et dans ses moyens.

Je viens de citer là une des circonstances qui peuvent égarer l'oreille. Celle-ci est la plus habituelle; mais il il y en a mille autres. La science du chanteur est de savoir les connaître pour les combattre et pour les vaincre. L'émotion qui précipite les battements du cœur et qui trouble le mouvement respiratoire, pervertit ordinairement la justesse des meilleures voix et les fait monter sensiblement. L'accompagnement de l'orchestre, pour les chanteurs qui ont l'habitude du piano, produit aussi des effets qui trompent l'inexpé-

rience. Puis, il y a enfin d'importantes considérations à établir sur le système des mélodies tourmentées, sur la difficulté de certaines distances qui épouvantent l'oreille et désarçonnent le chanteur.

Je sais bien que les voix, véritablement et foncièrement justes, restent dans leur bonne nature, malgré tous ces obstacles ; mais il ne faut point baser l'instruction sur cette catégorie d'organes, car ils sont, en quelque sorte, exceptionnels.

J'ai fait connaître les motifs des erreurs qui proviennent de l'oreille. Ce sont les plus nombreux et les plus importants; mais il y en a d'autres qui doivent être attribués à la voix elle-même.

La faiblesse de l'organe vocal accuse, chez certains sujets, la fatigue et la souffrance que lui fait éprouver l'exercice du chant; l'émission des notes élevées surtout trahit ces dispositions fâcheuses, et il en résulte presque toujours une altération dans la justesse de la voix qui baisse ordinairement dans la partie supérieure. De là vient l'opinion vulgaire, qui n'est pas toujours vraie lorsqu'elle classe les motifs de la fausseté des voix en deux catégories : l'impuissance pour celles qui baissent par habitude, et l'excès de moyens pour celles qui ont de la propension à monter.

Le défaut de la première de ces dispositions n'est pas plus incurable que celui de la seconde, quoique, au premier aspect, l'idée de l'impuissance ait quelque chose de décourageant.

Toutes les voix, même les plus faibles, sont susceptibles de chanter. Je vais étendre la formule et donner

à ce principe un développement qui fera jeter les hauts cris à l'ignorance. Je dis que les voix inexpérimentées, qui ne sortent qua l'état de souffrance , peuvent chanter non-seulement sans péril pour le sujet, mais avec la chance d'être utiles à l'organisme.

Car du moment où l'appareil respiratoire fonctionne assez librement dans l'état de santé pour produire la phonation, la voix ne cause un sentiment douloureux que quand la glotte, qui est le principe de la modification des tons, fait mal le travail qui lui est confié. Lorsque les organes sont disposés scientifiquement pour le chant, il suffit du moindre effort pour obtenir une qualité de son très-suffisante. Il ne s'agit que de placer l'élève dans les véritables conditions du mécanisme vocal, pour bannir tous les efforts inutiles qui occasionnent une fatigue douloureuse. L'ampleur de la voix dépend beaucoup de l'étude ; mais cependant c'est la nature qui en limite l'étendue. Il y a des voix faibles et qui restent telles, malgré la puissance de l'enseignement ; mais elles n'en sont pas moins susceptibles d'acquérir toutes les qualités qui caractérisent te chant. Leur timbre devient aussi rond et aussi net que les autres. Aussitôt que ce timbre est formé, la souffrance a cessé, et la voix est devenue parfaitement juste. J'ai obtenu vingt fois ce résultat, et l'une de mes meilleures élèves, mademoiselle Clara Loveday, qui unit à un magnifique talent de piano une supériorité remarquable d'exécution vocale, est l'un des nombreux exemples (pie je pourrais citer.

En résumé, la fausseté de la voix, qui n'est souvent qu'apparente est rarement incurable, et presque tou-

jours il est facile de la remettre dans le bon chemin. Mais ce chemin, il faut le connaître ; c'est là, comme je viens de le démontrer, qu'est toute la difficulté : elle concerne en réalité bien plutôt le maître que l'élève.

Ce qu'on vient de lire a été écrit en 1840 et imprimé dans la première édition de mon ouvrage. J'ai laissé subsister ici ce chapitre dans son intégrité, afin de montrer au public, et surtout aux physiologistes qui ont écrit sur la voix, comment un système d'expérimentations convenablement eonduites peut faire progresser la science, et reconnaître un fait échappé jusqu'à présent aux investigations des savants, qui sont rarement, il est vrai, chanteurs aussi bien que physiologistes.

Voici, maintenant, ce que j'ai publié le 13 juin 1858 dans la France musicale, et le 3 septembre 1863 dans l'Univers musical, que je dirigeais alors :

« Je demande à mes lecteurs toute la somme d'attention dont ils sont susceptibles, car je vais produire le fait le plus grave de lenseigement vocal, un fait qui, sur l'un des points les plus importants des doctrines reçues, renverse les données de la science et donne un démenti formel aux idées préconisées jusqu'aujourd'hui.

« On croit généralement, je pourrais dire universellement (1) que les voix fausses ne sont pas susceptibles de chanter. C'est un dogme qui n'a jamais été contesté, ni par moi , ni par d'autres, qui a pris dans

(1) Gomme je l'ai moi-même admis plus haut, avec des réserves qui, plus tard, m'ont conduit à la vérité.

renseignement le caractère d'un axiome, et qui pourtant, je suis en mesure de le démontrer aujourd'hui, n'a, dans sa raison d'être, d'autre condition que celle de l'opinion routinière qui, jusqu'à présent et sans conteste, lui a donné toute son autorité.

a Mais il y a dans la nature tant de lois apparentes qui se sont modifiées, transformées par les progrès de la science, dont les tentatives et les triomphes n'ont plus de bornes que, moi aussi, j'ai voulu faire dans mon art un essai qui n'avait pas encore été tenté.

o Ce qui m'a donné l'idée de consacrer à cette importante étude les soins patients et persévérants qui seuls peuvent amener des résultats sérieux, c'est précisément la distinction que les magnats de la physiologie ont établie entre les voix qui chantent faux, par suite d'un vice organique propre à leur nature, et celles qui n'ont aucune idée de la justesse des sons, par la faute de l'oreille qui n'a pas reçu de la nature l'aptitude nécessaire pour les diriger.

« Cette distinction, reconnue comme principe avec ce ton tranchant de la science qui n'admet ni réplique, ni observation quand il s'agit d'un fait mathématiquement établi, me satisfait d'autant moins que jamais aucun professeur (et je parle de ceux d'autrefois, de ceux qui ne procédaient que de principes dûment reconnus) n'a pu spécifier par la pratique la cause exacte du vice dont il est question.

<c En étudiant avec les précautions les plus minutieuses les causes encore si obscures, si controversées, des modifications ascensionnelles des sons, et vice versa, jamais, sur ce point, je n'ai pu faire avancer la science

d'un seul pas. Et cependant j'étais peut-être dans de meilleures conditions qu'aucun physiologiste, puisque je joignais aux avantages de la théorie ceux de la pratique , dont un chanteur seul peut faire avec fruit l'application.

« Je me suis assuré que la pose du son ne pouvait être altérée que par l'inexpérience ou par des défauts organiques absolument étrangers au vice dont il s'agit. J'ai remarqué, comme tout le monde, que la voix, dans son émission primordiale, pouvait baisser dans les notes élevées, lesquelles manquaient d'assurance et de solidité. J'ai observé de même que l'organe d'un chanteur plus exercé pouvait baisser par suite de l'émotion qu'on éprouve à chanter en public, ou se hausser en pareil cas, lorsqu'il était émis avec l'exagération qui est le résultat d'un trouble quelconque ; mais ces défectuosités circonstancielles (j'invente le mot pour les besoins de ma dissertation) n'expliquaient nullement la distinction admise par les rhéteurs. Je n'ai jamais pu m'en rendre compte, et personne, que je sache, n'a été plus heureux que moi.

« Une fois entraîné dans les recherches physiologiques , je ne pouvais pas rester en chemin . Je fus conduit, d'induction en induction, à une hypothèse lumineuse , puis à une conviction morale parfaitement plausible : c'est que l'oreille seule était coupable des écarts de justesse que pouvait commettre la voix.

« Or, peut-on remédier aux vices de l'oreille, à ses vices en quelque sorte intellectuels ? La question était délicate au premier abord; mais, en l'examinant avec

attention, elle n avait rien que de très-simple. Du moment où l'oreille peut perfectionner la finesse de ses perceptions, au point de la rendre surprenante et inexplicable à ceux qui n'en ont point fait l'étude, il est évident qu'elle peut modifier ces perceptions dans quelque sens que ce soit. Si les sauvages de l'Amérique peuvent entendre, à d'énormes distances, le pas d'un homme ou le cri d'un animal ; s'ils peuvent distinguer un fusil d'un autre au bruit de sa détonation, toutes choses qui , chez eux, sont le résultat d'une expérience consommée, je supposai que l'oreille pouvait être amenée, par une étude spéciale et une habitude progressive, à établir la différence qui existe entre deux tons, puis dans la plus légère élévation ou le plus minime abaissement du ton lui-même.

« J'étais sur la bonne piste. Plusieurs expériences, des plus concluantes m'ont prouvé, comme je l'espérais, que la fausseté de l'oreille provenait ou de sa maladresse naturelle ou de l'inhabitude qu'elle avait à marier un son avec un autre son, c'est-à-dire à les rendre complètement identiques. Ni l'un ni l'autre de ces deux défauts ne sont irrémédiables ; ils se présentent dans des conditions extrêmement variées, et j'en ai vu de tellement graves, que, chez certains sujets, l'oreille ne pouvait pas distinguer la marche ascendante ou descendante de la voix. — Ainsi, on leur faisait entendre un la sur le piano, ils répondaient par un sol franchement articulé et se trouvaient, sans comprendre leur faute, à im ton au-dessous de la note demandée. Sur l'observation qu'on leur en faisait, bien loin de hausser la voix, ne fut-ce que d'une fraction du ton,

ils la baissaient encore et faisaient entendre le /a, puis même le mi bémol...

« Je ne sais, en vérité, si Ton voudra me croire, lorsque je dirai que cette insensée et sauvage exagération d'un vice réputé tout à fait incurable, est plus facile à corriger qu*une simple altération dans la justesse de certains sons. C'est pourtant la loyale énonciation d'un fait désormais acquis à la science, et que j'ai le juste orgueil de poser ici comme un principe inattaquable.

« Parmi les nombreux individus atteints au plus haut degré de ce défaut, je puis citer M. Edward Étherington, jeune artiste d'une patience et d'une intelligence remarquables. — M. Étherington avait pour la musique un goût qui allait jusqu'à la passion, et, non-seulement il n'avait, pour ce (fui concernait son propre organe, aucunes données naturelles, mais sa voix était pins fausse qu'aucune de celle que j'aie jamais entendues. Ce qu'il me fallut de persévérance, ainsi qu'à lui, pour obtenir la plus faible apparence d'un progrès, puis un progrès réel, puis enfin un résultat décisif, serait impossible et d'ailleurs inutile, quoique la durée du travail soit de quelque poids dans la question. 11 suffira de constater qu'au bout d'une année d'études, M. Étherington avait la voix parfaitement juste, et qu'elle était devenue fort belle.

« Les organes qui n'ont qu'un léger défaut de justesse, et qui ne l'offrent qu'accidentellement sont, par comparaison, plus rudes au perfectionnement; mais ils y parviennent comme les autres par la correction de la pose. Je n'ai jamais eu d'élèves qui n'aient complète-

ment surmonté cette difficulté, malgré les prévisions les plus arrêtées et les plus décourageantes.

« 11 n'est donc point vrai de dire qu'il est impossible de remédier à la fausseté de la voix, et encore moins vrai d'avancer qu'il y a une distinction à faire entre la faute de l'oreille et celle de la voix elle-même. Je tiens à la disposition des personnes qui seraient curieuses de vérifier le fait des documents et des exemples concluants. Je serai très-heureux de les leur offrir dans l'intérêt de l'art et de ses progrès. »

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