I..V TlllioKIK PLÉlilSCITAlUE
Li's Elats-Unis d'Amérique ont tout ce que nous •souliaitons : la séparation réelle dos trois pouvoirs, ir'tçislalil', exéiuitif, judieiairo (Congi-ès, président, cour suprême) ; un président élu sans doute par le sulTrage universel à deux degrés : mais les électeurs présidentiels sont nommés avec le mandat impératif de donner leur voix à tel candidat ; des ministres pris hors du Parlement et responsables seulement devant le pr('sidenl de la République ; enfin, la plus largedécenlralisation administrative. Or, on sait que les Ktats-Unis sont le pays le plus prospère du monde et celui où il y a le plus de liberté. Pas un de leurs présidents, depuis plus d'un siècle, qui n'ait été un serviteur au moins passable de la nation. La République plébiscitaire a donc fait ses preuves. Là-dessus on nous dit :
— Comment pouvez-vous comparer les Etats-Unis à la France ? L'otiice de l'Exécutif, qui est le maintien de l'oi'die inli'iieur et la défense extérieure, se trouve réduit à peu de chose dans un pays d'une étendue iuimense, qui n'est encore exploité ([n'en partie et qui n'a pas de voisins puissants. Et puis vous ouliliez que les politiciens y sont aussi corrompus que ciiez nous. Seulement, le pays otVrant à l'aclivité de ses habitants des ressources infinies, les citoyens sérieux estiment qu'ils gagnent, ii s'occuper d'alTaires, beaucoup plus qu'ils n'économiseraient à s'occuper du gouvernement (théorie Boutray}. Ce calcul n'est pas possible en France.
.',8 TllKOIUES IHJLIÏlUL'lis ,
Les plébiscitaires répondent :
— l.asiUiation des Etats-Unis se modifie tous les jours. Les ressources naturelles vont nécessairement en diminuant. La guerre de Cuba a singulièrement grandi l'office de lExécutif. La République américaine tend à se rapprocher des conditions de vie des grands Etats européens. — Enfin, si la corruption des politiciens y est supportée, c'est peut-être pour la raison qu'allègue M. Boutmy, mais c'est surtout que l'Exécutif y est assez fort pour que cette corruption n'ait pas une influence trop désastreuse sur la conduite des afl'aires publiques et sur les intérêts généraux de la nation. Chez nous, la faiblesse de l'Exécutif laisse à la corruption parlementaire tout son venin et lui permet de produire tous ses efTets. Et c'est pourquoi nous envions aux Etats- Unis leur président.
Mais on insiste :
— Prenez garde, dit-on, (jue la France, après avoir été dupe du « mirage anglais », ne soit dupe du « mirage américain ». La Hépublique plébiscitaire, c'est l'inconnu. Ou, du moins, tout ce qu'on en connaît, c'est que ce serait le règne absolu de l'Opinion tantôt spontanée, tantôt déterminée par l'argent.
.le crois avoir déjà répondu à cette aflirmation. Mais le faiseur d'oi)jections, qui est ici un théoricien royalsle, continue en ces termes :
LA TlUvOlUR PLKHISCITAIHR '.!l
«... Je reproche aux plébiscitaires d'user iriino détestable méthode. Vous imitez ces professeurs de philosophie qui prouvent l'e.Kistence d'uiu' àuie spirituelh^ par le lé'moignage du spiritisme. Le spiritisme est un amas de données mal connues, mal appréciées, mal qualifiées, et d'ailleurs incomplètes, comme sont vos données politiques toucdiant New- York et Mexico. Comment a- -|- ar -j- -i' vous seraientelles d'aucun secours pour traduire une autre a*? Mais cette v n'est plus une .r pour moi, depuis que je l'ai traitée par de meilleures méthodes. Serviîzvous d'éléments déjà connus, c'est-à-dire de l'histoire ancienne et moderne depuis 2'tOO ans ; au lieu du Mexique et des Etats-Unis, de Roosevell cl de Porlirio Diaz (pays neufs, aventures qui ne sont pas finies), examinez ce que l'élection et l'hérédité ont donné en France et en Pologne, à .\thènes et à Home, etc. Les faits vous permettront peut-être une explication générale, par exemple celle-ci, vérifiée constamment et dans tous les cas, et fort satisfaisante en elle-même : « Il y a de l'hérédité dans la société, il en faut donc aussi dans le gouvernement, soit sous la forme dynastique, soit sous la forme patricienne. Et, de fait (vérification nouvelle;, le semblant d'ordre matériel est assuré en France par les dynasties juives, protestantes, .métèques... Ces données d'expérience historique et d'inlerprt'lalion analytique permettent à ceux qui les possèdent de dégager ïx plébiscitaire et de dire : « Ce sera
TIIÉOIUES ET IMPBESSIOXS. i
:iO THÉORIES POLITIQUES
le mal, l'orcémont. » Los pléljiscitaires ont lj(>au crier : New-York et. Mexico .' Il faut arrêter leurs cris par robservalion déjà formulée ci-dessus. On ne va pas à l'inconnu par l'inconnu ».
Les plébiscitaires ri'pondent :
— Ces propos sont bien exagérés. On croirait, à vous entendre, que les « Yankees » appartiennent à une tout autre humanité (jue la nôtre. Poui'tant la communion d'idées fut réelle, à la lin du xv\W siècle, entre les Français philosophes et les '< insurgents »... Vous dites que « l'aventure des Etats-Unis n'est pas finie ». C'est évident. Mais elle dure, et assez heureusement, depuis plus d'un siècle. Vous dites que le régime plébiscitaire, qui réussit là-bas, est pour nous «l'inconnu », à cause des différences historiques et économiques qu'il y a entre les Etats-Unis et la France. i\Iais les différences ne sont peut-être pas moins grandes entre la France et la Pologne, ou entre la France et l'ancienne Athènes. Par conséquent, si nous ne pouvons, d'après vous, alléguer les Etats-Unis pour conseiller le régime plébiscitaire, vous ne pouvez pas non plus alléguer la Pologne ou Athènes pour le déconseiller.
J'irais volontiers plus loin et j(! dirais aux néoroyalistes : — Avec son Exécutif indéfiniment rééligible en principe, et ses provinces qui s'administrent elles-mêmes, la Hépublique américaine se rapproche beaucoup plus de votre monarchie idéale que de la République parlementaire. C'est sans dqute
LA THÉORIE PLÉBISCITAI li K :.!
qu'il n'y a, au fond, pour les grands Etats, i[u'uii seul bon gouverncmenl, quelle qu'en soit l'étiquelle : un pouvoir directeur très fort et un viaximum de libertés loeales, provinciales ou corporatives.
Mais, au reste, l'exemple des Etats-Unis n'est pour nous qu'un argument accessoire. .Nous proposons le régime plébiscitaire, moins parce ((ii'il prospère en Amérique que parce qu'il nous parait fondé en raison. Quand bien même les Etats-Unis n'existeraient pas, nous le proposerions encore. Ce système n'est point, pour nous, quelque chose d'étranger. Il se déduirait aisément du livre XI de ïA'sprit des Lois : car, à défaut d'un « monarque », un chef plél)iscit('^ serait seul capable de remplir lollice de rE.xécnlif tel que le définit iMontesquieu. — Hoche écrivait en ITiH! : « Vuici mes idées fondamentales : président électif, rééligible ; deux Chambres, l'une entièrement élective, l'autre par moitié seulement ». — Armand Carrel démontre quelque part que la Constitution américaine « est un emprunt fait à la France », etc..
Etilin, (juelqu'un me souille : « La République l)léiiis(ilaire est l'inconnti '.' Soit ! Quel est 1' <• inconnu i> qui n'a pas ([uatre-vingt-dix-neuf chances sur cent de valoir mieux que le « connu >. ([ue nous avons ? »
.Mais les contradicteurs persistent : et je dois con-
'.il THÉOlilES POLITIQUES
slater que la perspective du plébiscite afl'ole littéralement d'excellents citoyens. L'un d'eux m'écrit :
— Entre le candidat à la présidence qui dira : « Il convient que l'impôt soit réparti suivant la fortune de chacun ; la durée du service militaire doit être assez longue pour donner une armée solide, et l'institution militaire a pour objet de faire de la force, non de l'éi^alité ; sur les îiOO.OOO fonctionnaires de la République, iOO.OOO sont de trop... » ; entre ce candidat et celui ([ni pinmi'tlra ;iu peuplr l.i suppression des impots, la suppression de l'armée, les alouettes toutes rôties, etc., croyez-vous cjue le peuple hésitera ?
Les plébiscitaires répondent :
— Le peuple n'hésitera pas ; il nommera le premier, celui qui dit des choses raisonnables. Car le candidat à la présidence qui ferait des promesses trop extravagantes aurait juste le nombre de voix que réunissent, tous ensemble, les députés qui font ces mêmes promesses, c'est-à-dire trois millions au plus.
.l'ai déjà dit cela, mais l'insistance de mes correspondants m'oblige à répéter mes réponses. — Au surplus, l'épreuve du plébiscite d'élection a ('lé faite — ou commencée — sur les noms de ïhiers et de Gambelta. Ces deux noms nous présagent le '/c/nv de choix que ferait le sullrage universel.
LA TI!i:ulllK PLKlilSClT.VIItE 53
On reprend :
— Mais la rontiniiitt' nécessaire àl'Exécutif, qu'en faites- vous ".'
Los plébiscitaires oui déjà répondu: ■< Le président serait rééligible ». Mais il y a, en outre, la solution des positivistes, que je mentionne parce qu'elle est intéressante.
Donc, un des disciples les plus lidéles d Auguste Comte m'écrit ceci :
«I La dictature plébiscitaire, tclh; qu'elle a été souvent présentée au public, a un défaut, celui d'entretenir le préjugé que les chefs (/«lye/if être choisis par leurs subordonnés, et d'e.xposer à des choix aveugles. Mais, comme il faut bien tenir compte de l'état des esprits, un vrai positiviste, comme moi, peut s'y railici-.en considérant que rélcction est ici, non pas l'exercice d'un droit, mais un moyen de l'ail pour remplacer le parlementarisme par un rouage gouvernemental l)ien meilleur.
» L'idée de Comte, comme vous le savez, était que le chef désignât lui-même son successeur, et ce, avant même de quitter le pouvoir, pour permettre à l'opinion publique d'exercer un contrôle sur ce choix. Ce sont là.des vues de philosophe plus à l'aise dans les généralités théoriques que dans l'organisation pratiqut' d'un systèmt! gouvernemental susceptible d'être immédiatement appliqué. Mais supposons installé le président plébiscité. Qui l'empêcherait, lorsqu'il voudra repasser le fardeau en d'autres
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mains, de reconiinander aux citoyens tel do ses collaliorateurs dont il aurait j)U apprécier les aptitudes ?...
«... M. Maurras s'eflraye de nos innovations. Hui;ues Capet fut pourtant un novateur autrement liardi, et la France s'en trouva bien... «
Pour terudner, je ne dis pas qu'il n'y ait dans la Uépuljlique plébiscitaire une part d'inconnu; mais je dis qu'un en peut tenter l'épreuve sans folie, — et qu'il est nécessaire de la tenter, pour deux raisons :
1" On n'a le choix qu'entre cela et la décomposition totale. On n'obtiendra jamais du régime parlemenlaire qu'il s'améliore lui-nièrne. On n'amène pas les gens, par la persuasion, à se dessaisir de leur puissance et de leurs privilèges. Il y faut, selon la lorinule de M. Cavaignac, « un changement de régime dans la République ».
2" La République plébiscitaire est virtuellement contenue, nous l'avons montré, dans la Drchirnlion (li's llroiis dr riiinnmi'. Tant que nous ne 1 en aurons pas lirée, on pourra dire que la Révolution n'est pas achevée, qu'elle n'a pas produit toutes ses conséquences; et Ion ne saura pas si, décidément, la Révolution fut, ou non. « une erreur ». — Ce n'est pas sans raison ([ue nous appelons la Républi()ue jih'- Itiscitaire « li(''publi(|ue intégrale ».
.l'ajoule pour les limort's : — Ne vous frappez