LN PRÉSIDENT DE RÉPUDLIQUE
((uefois, sans s'y efforcer, comme un poète. Et c'est liinlot lo j)liis l)pau lyrisme spontané, tantôt la siniplicité la plus savoureuse.
Il n'a aucune liuiulilé d'esprit. Il juge ([ue « la couardise n'est pas promotrice de la paix, et que même le grand mal de la guerre peut être un moindre mal qu(^ d(î ramp(!r sous l'iniquité ».
Il n'est pas de ceux, dit-il encore, qui « croient que la guerre esl chose si t'utièrement mauvaise qu'à côté d'elle nul autre mal toléré n'est mauvais ». Il rappelle le martyre de l'Arménie et de la Crète : « l.a guerre a été évitée : mais que penser des consciences nationales qui ont assisté à une telle iniquité et ont retenu leur main ? »
Ce (|u'il conseille, il le fait toujours. Estimant juste et nécessaire la guerre contre les Espagnols, il s'enrôle et fait toute la campagne. 11 a le courage ou, pour mieux dire, le goût et la passion des responsal>ililés.
Il est à la fuis idéaliste et pratique. C'est un puritain fortement attaché à la trituration desréali'és en vue du (■ plus grand bien ». Il pense qu'il faut introduire l'honnêteté dans la politique ; et il est persuadé que l'honnêteté est la plus grande force et qu'elle « paye » mieux que l'injustice même. Il prêche la paix sociale non par la résignation des pauvres et la bienfaisance insuffisante des riches, mais par la bonne volonté et l'cU'ort de tous, par l'association qui unit pour un même objet des
liommos de conditions difTérentes et qui « fonde La hyiniKilhie sur les relations d'hoiinae à homme, t-t non de classe à classe ».
Ce qui lui répugne chez les révolutionnaires, chez ceux qu'il appelle les a extrémistes », c'est qu'ils « championnent des réformes, moins par désir de faire du Lien aux autres que par une sorte de tribut à leur propre droiture, pour le plaisir d'exalter leur propre supériorité ». Et il les méprise surtout parce qu'il ne trouve pas chez eux le sentiment de la responsabilité morale.
Je n'ai pas besoin de dire qu'il est tolérant. Il constate "l'impossibilité, aux Etats-Unis, delà persécution d'une croyance religieuse ».
La liberté, l'initiative individuelle ne portent aucun ombrage à ce chef d'Etat. Il a le bonheur d'être d'un pays où le droit d'association est entier, où il n'y a ni budget des cultes, ni liudget de l'instruction publique et des beaux-arts, oii les provinces s'administrent elles-mêmes ; bref, où l'Etat n'est chargé que de ce qu'il peut faire utilement. Et il estime que c'est très bien ainsi.
11 propose ce programme au peuple dont il est le représentant: « Nous devons veiller à ce qu'il y ait de l'honnêteté civique, de la propreté civique, du bon sens civique dans notre administration de cité, d'Etat et de nation. Nous devons lutter... pour la plus large liberté de l'initiative individuelle, là où elle est possible, et pour le plus sage contrôle de
LN PHÉSIDKNT DK KKI'lItl.KJlE 59
rinitialivc iiidividiif'llo, là où olle est hoslili; au hicnélre de la masse. »
Cet" évanjjile de rcspérauce et de l'ilViirl trioiiipliant », de ractioii vertueuse et elficace, jiliis cllicace par riiniuii volontaire, le président Itoosevell peut heaucoup pour le propager et, par conséquent, pour résoudre les problèmes américains de l'iieure présente. D'abord, cet évangile répond au tempérament profondément sérieux de presque toute sa race. Puis, un président élu par tout un peupk^ pour détendre ses intérêts généraux et permanents dispose d'une iuimeusc puissance morale.
,loignez-y sa puissance constitutionnelle. Le président des Etats-Unis peut opposer son vclo aux lois votées par le Congrès. Il nomme près de quarante mille fonctionnaires. 11 nomme les juges de la cour suprême, les ambassadeurs elles ministres. Ceux-ci ne peuvent être ni représentants ni sénateurs et ne sont responsables que devant le président. Etc.
Dans ces conditions, un liomme médiocre, qui ne serait pas un méchant liomme, ferait encore quelque bien. Oue ne peut faire un homme supérieur, d'esprit clair et ferme, et d'âme héroïque ?
Il y a république et république. Il y a président et président.
UNE PETITE VILLE SOUS LE DIHECTOlUE
A madame llt'nri Turpelrn,
hommarji'. reconnaissant.
.r.ti eu ilcrniùrement une- aubaine... Une excellente voisine de campagne a bien voulu me conlief deux gros caiiicrs (le notes rédigées, sous le Directoire, par son aïeul, le citoyen Turpetin, alors juge de paix élu du canton de Beaugency. Le premier cahier comprend 312 pages (d'une trentaine de lignes en moyenne), elle second 414. Le tout est inlilu'6 : « Notes chronologiques des principaux événements arrivés à Keaugency depuis le 1" germinal an V on 21 mars 17!I7, jusqu'au !<"■ vendémiaire an Vil. «
L'iuli'rèt de ce manuscrit apparaîtra, j'espère, par l'analyse <[\w j'en ferai. Nous y voyons, pres(]ue jour par jour, comment on vécut, — sous la constitution de l'an III, avant et après le coup d'Ëtat du iS fructidor, entre le traité de Campo-Formio tt le coup d'Etat du 18 lirumaire, — dans une petite ville de
INE l'KTITK Vll.LF. SOIS I.E DIRECTOIUK cl
l'Orléanais, où l;i poitnl.ition i''lail douce et faeile, et où la Uévoliilioii avait été relaliveinent bénigne.
Mais je dois vous l'aire connaître d'abord l'auteur des iVo^cs, — tel qu'il se révèle dans soujourual. Car, iMi deiiors de ce journal niènu', je n'ai jui recnt'illir sur lui aucun document.
Turi)elin nie senilih; représenler très exactement, par son r'ducation, par ses vertus, par ses illusions, par ses préjugés, la bonne moyenne de la bourgeoisie d(ï sa région et de sou époque. 11 est « sensible » et o|)timiste, malgré tout. Kn ce (jui regarde les religions, il est vollairien. Il est lettré, bien qu'il écrive d'ordinaire! assez négligiunmenl. Il cite volontiers du latin. Et, à roccasioii, il tourne de petits vers. Il a même mis en vers français un poème latin d'un de ses compatriotes sur les « Chats de Hi'augencv >• ( Fr 1rs halg fnt ia C'c) .
Voulez-vous de son style dans les endroits oii, visiblement, il s'applique ? A propos de deux fiancés qui remettent leur mariage à cause delà conscription : « Le parti desuspemlre l'auguste cérémonie est très sage, car quel cliagrin n'est-ce pas tie quitter une épouse que l'on aime dans les plus doux instants de la vie, et combien est triste l'existence de l'infortunée qu'on abandonne aux larmes et au désespoir 1 Mais une aussi étonnante Kévolution ne peut se faire sans de grandes contrariétés sur lesquelles on a dû compter et qu'il faut avoir le courage de supporter sans murmurer, à peine de voir nos
mains cli!irg('ps de nouveau des fers que nous avons rompus. » — Ailleurs, après avoir relaté qu' « un homme de 58 ans, nommé Louis (îuenordoau, a épousé Marie Cormier, âgée de 7i ans », Turpetin ajoute cette piirase vraiment délicieuse : « Celte union a prêté à rire au public, mais les gens sensés ne désapprouvent pas deux vieillards de chercher un appui dans un meud que la loi autorise sans que l'objet de la propagation de l'espèee y entre pour rien. »
Je dois dire qu'il n'écrit pas toujours avec cette solennité, qu'il ne manque pas de finesse, et qu'il retrouve souvent, pour conter quelque anecdote locale, le tour d'esprit un peu moqueur des bonnes gens de chez nous.
U est homme de mérite et d'expérience, très estimé de ses concitoyens. Il a été membre de la première Législative, et il y porta, semble-t-il, un esprit pratique. Dans un passage où il se plaint de la difhculté qu'il y avait, en 1797, non seulement à appli- (|uer, mais même à connaître la loi, il nous dit : « ...On nous promet un Code dont nous avons grand besoin. Quand arrivera-t-il ?... En 1791, je prétendais et j'écrivais que jamais on ne parviendrait à nous donner de bonnes lois, si l'on ne prenait pas le parti de conher ce travail il deux jurisconsultes (ou même à un seul) pris dans chaque déparlement, lesquels formeraient une commission fit dont les travaux seraient insppctps par les Conseils J'ai parlé
UNK PETITE VIM.E Snus LE DIRECTOIRE i;:i
dans le d(''sert, i>t, acluellpniont, mon projet serait d'une exécution hien plus dillicile... depuis que ceux qu'on aurait pu charger de cette importante besogne ont été ou avilis, ou découragés, ou sont tombés sous le Ter de la guillotine. «
Membre de la Législative, il a vu des choses tragiques et queb]ues-unes des « grandes journées ». 11 a assisté aux massacres de Septembre. (Après nous enavoir conté un épisode, il ajoute : « J'y étais ».) Sous la Terreur, il a été arrêté comme suspect, avec sa femme et l.") autres personnes de Beaugency, et transporté « nuitamment, dans une charrette » à la prison des Minimes à Orléans, où il est vrai qu'il n"a passé que huit jours.
Sans doute, Turpelin ne parle qu'avec une indignation frémissante du règne de la Terreur et de la « tyrannie de l'infâme Robespierre ». Mais ce bourgeois paisible et bon reste un croyant des dogmes nouveaux. Les plus hideux souvenirs ont laissé intacte sa foi dans la Révolution et dans la République.
Sur l'ancien régime, ses sentiments demeurent conformes à l'enseignement révolutionnaire. — 11 y a, à Beaugency , une vieille tour carrée, qu'on appelle la tour de César et qui date, je pense, du onzième siècle. Victor Hugo y a placé le cinquième acte de Marion Delonne. Tous les plafonds et les piliers intérieurs en sont écroulés, et il n'y reste exacten^ent que les quatre murs. Mais ces murs.
Ht IMl'KESSIONS
hauts (le ]ilns dp doux cents pieds, ont fjiialrf mètres d'épaisseur à leur base ; la vieille tour, nue et délabrée, est admirable de majesté rude, et elle fait la joie de milliers de corbeaux qui tout le jour en couronnent le faîte de leur vol enlrecoisé. Or, Turpetin est insensible à la beauté delà tour : c'est t^u'il se souvient de Tcc horreur du régime féodal", l'n citoyen l'ayant acliet(''e à vil prix pour la démolir cl en vendre les matériaux (à ([uoi heureusement il dut renoncer^, Turpetin n'a pas un mot de blâme cdiitre ce plat dessein ; mais il fait remarquer à ce propos que la tour fut, pour les seigneurs de Beaugencs, « un observatoire (jui leur fournissait de grands moyens pour dévaliser ceux (jui passaient dans l'étendue de leur petit domaiin'. On pouvait les coni' ]iarer à une araigné'c au milieu de ses filets... »
Sur la religion catholique, sur le clergé et son action, sur les vo'ux monastiques, ïurpetin pense comme les encyclopédistes et les révolutionnaires. Il est même fort intransigeant en théorie. — ■ Une cidevant religieuse ursuline, après avoir dirig('' une (■'Cole de tilles à Hessé (Sartlie). a en feignant un républicanisme di*nt elle était très éIoign('e », est engagée par une dame Housseau, à Tavers i Loiret). comme institutrice de ses six enfants. VA\o meurt deux mois après, et le juge de paix Turpetin «est appelé pour apposer les scellés ». En parcourant les papiers de l'ex-religieuse, « nous avons trouvé, raronte-t-il. la n'^tractatiim la plus fanatique (|u'il soit
L'NE PETITIC VILLE SOLS LE DlUECTolUE Go
possible d'inuiginer et une espèce d'amende honorable tle ce qu'elle s'était soumisi^ au\. lois de la République ; le tout copié de sa main, mais ouvrage de ces boule-feux méprisables dont les vœux cruels invoquent la destruction de la pairie ». Il ajoute cette réilexion : « 11 était possible qu'où lit hier des visites domiciliaires dans la commune de Tavers, cl à coup sur ou n'eût pas manqué, si Marie-Louise ,loly eût encore été vivante, de visiter ses papiers et de faire mention de cette ineptie à laquelle elle altachait un si grand prix : alors Jlarie-Louise Joly aurait été sujette à la déportation, et ce neùt jias iHé un fjraiid mulheiw... » Et enfin : « La mourante avait ordonné qu'immédiatement après son trépas elle serait exposée ayant à la main les vo'ux qu'elle avait prononcés. J'ai observé à la femme Uousseau... que, cette cérémonie n'étant que ridicule, elle devait s'en dispenser. »
Ailleurs, déplorant le peu d'ordre et d'éclat des M fêles décadaires », il constate avec chagrin que a la force de l'iiabitude fera longtemps préférer les cérémonies religieuses... De sorte que l'on peut dire que la France n'aura uni forme me ni le Ion rrpulilicain ifuc ijiiand elle cessera d'être catlioli(jHe, ce qui n'arrivera qu'après une longue révolution d'années par la di.sparilion totale des ministres du culte, qui à la vérité ne se renouvellent pas, depuis que l'état ecclésiastique a cessé d'èlre le chemin du repos et de l'aisance. » 11 dit encore (toujours à propos des
UILOilli;» ET IMI'HESSIU.XS. • o
<i fêtes décadaires ») : « ... Le peuple e.st si slupide (jue la lecture des papiers les plus intéressants, les détails de nos victoires, nos alliances ou les menaces de nos ennemis coalisés semblent moins l'intéresser que /(( déclamation dé'joûlanle d'un capucin. »
Dernier trait, car je dois me borner. Un arrêté du département ayant enjoint aux municipalités d'inscrire en yi'os caractères, aux portes des églises qui servent à la célébration des décades, ces mots : <( Temple décadaire », Turpetin fait celte réflexion : « Rien n'est si indifférent sans doute, mais rien n'empêchera les cagots de murmurer. »
Vous voyez que Turpetin n'ust, à aucun degré, suspect de i< cléricalisme. »
Mais, à l'ordinaire et dans la pratique, il est tolérant, équilableet bon. 11 rend justice aux personnes. « ... La citoyenne Hussard, e.x-ursuline, est morte ce matin, dans la quatre-vingt-cinquième année de son âge. Celait véritablement une sainte. » — Il trace un assez joli portrait d'un ancien curé, le citoyen Labiée : «■ Cet ex-prêtre est un liomnie extraordinaire... sans génie, mais pourvu de cette philosophie qui fait que l'on ne s'étonne de rien et que l'on sait se contenter du strict nécessaire. Avec du pain et de l'eau, le citoyen Labiée conserverait une gaieté inaltérable, et il croirait se régaler s'il faisait usage d'une sauce lacédémonienne. C'est un véritaiile croyant sans hypocrisie ni grimaces. » VA Turpetin lui pardonne de croire aux miracles de saint l.alire.
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Il laisse marier sa fille religieusement : «... Le mariage a été ensuite béni suivant l'usage du culte catholique par le citoyen Reuilly, ministre. » (A cette occasion, il décrit ainsi la toilette de la mariée : « Ma fille était habillée en taffetas blanc, et dessus elle avait une chemise d'organdine (sic) analogue. Sa coill'ure était décente ; j'aurais seulement voulu qu'elle eut supprimé la plume blanche qui lloltait sur sa tète. »)
Dans l'e.sercice de ses fonctions de juge de paix, Tui'petin est doux, conciliant, indulgent et scrupuleux. — Parlant d'un commissaire du pouvoir exécutif qui manquait de douceur, il écrit : « Ce génie persécuteur qu'on a tant reproché à la religion catholique est contraire au gouvernement répuljlicain, qui doit être un gouvernement fraternel. »
Enfin, Turpetin est un excellent citoyen et un excellent patriote, capable de désintéressement et d'abnégation. Il a le plus vif sentiment du devoir civique. A propos des rigueurs de la conscription, des impôts trop lourds, de toutes les misères qu'il raconte, il ne manque jamais de dire : « Oui, cela est dur, mais il serait plus dur encore d'être les esclaves de l'étranger ; facilitons la tâche du gouvernement, sacrifions-nous sans murmurer, etc.. » Cette courageuse résignation devient louchante à la longue.
.Vinsi, ce n'est pas un « ci-devant », ni un contrerévolutionnaire dont nous allons feuilleter le jour-
<iS IMPKESSIOXS
ii.il : c'csl lin cniyaiil de la liévuliilion, iiii Innclionnairo module, cL c'est aussi un très brave lioiiiiae : o|ilimisle, mais véridiqne ; qui a des préjugés, mais de la droiture, et qui joint à quelque candeur assez de finesse et beaucoup do probité d'esprit. Sun témoignage est doue tligiic de l'ui.
La première chose qu'il nous raconte, c'est la réunion des assemblées primaires de l'an V, à Beaugency.
Vous savez que, d'après la constitulion de l'an 111, tous les citoyens âgés de 2o ans (;t (jui payaient tin certain )?n/n'»t(nH d'impôts étaient électeurs primaires. C'est-à-dire qu'ils nommaient, tous les ans, les magistrats du canton, municipaux ou cantonaux, et aussi les électeurs du second degré (six pour le canton de Beaugency), lesquels nommaient à leur tour certains fonctionnaires départementaux et les membres du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des Anciens. C'était donc le suffrage à deux degrés, — et restreint, même au premier degré, par des conditions d'âge et de cens. Système assez éloigné encore de l'absurdité totale, et peut-être incurable, du suffrage universel, tel qu'il fonctionne aujourd'hui.
l'ourle canton de Beaugency, le nombre des élecleiirs inscrits s'élevait à 1, "200 environ. 1 iO seuleiiii'iit se rendent au siruliii. Aiilrcuiciit dit. pbis