INE PETITE VILLE SOIS LE DIRECTOIRE
des sept liiiilièmcs dos électeurs restent chez eux.
Je ne pense pas que la proportion des abstentionnistes fût moindre dans le reste de la France, car mon département n'élail, certes, pas des plus « arriérés ». .\insi, sous le Directoire, les membres du Parlement élnieiil nommés par des éleclcurs qui. s"ils avaient été nomiiK'S eux-mêmes à l'unanimilé. eussent représenté un huitième du pays, mais qui n'en représentaient sans doute qu'un douzième ou un ([uinzième... Dans ces conditions, il est très diflicile de soutenir qu'un couii d'Etat, que ce soit l''ructidor ou Brumaire, attente ;\ la volonté de la nalidii. Car, oii est-elle ?...
Les liO votants de l'assemblée primaire de Fkviuî^ency se i)artagent en deux sections (ville et campagne), dont l'une tient séance dans le ci-devant cbàteau, et l'autre « dans le ciiœur de l'église des ci-devant Ursulines, servant depuis environ deux ans de salle de danse ».
Notre Turpelin est nommé juge de paix. Les citoyens La Perrine, I.asseux, Rousselot, La Sausse (ci-devant chanoine) et (lentils composent l'administration municipale du cantim.
Cinq mois après (le surlendemain du 18 Fructidor), le Directoire « annule toutes les assemblées primaires et électorales de plus de cinquante départements, au nombre desquels se trouve compris, oti ne snil pourquoi, celui (lu holrel n. Voilà donc municipalité (>t juge de paix par terre.
Mais il' cilipv l'ii (li'iilils cslimi' i]ii'il n'usl jias atteint par celte mesure ; car, tandis que ses collègues ont été nommés pour la première fois par l'assemblée primaire de l'an V, il avait été déjà élu par l'assemblée primaire de l'an IV. Alors, c'est bien simple; écoutez Turpelin : « Le citoyen Gentils, resté seul, a nommé un membre ; réunis, ils en ont nommé un autre ; et enfin, sans trouble, sans convulsions, sans réunion d'habitants, notre administration municipale s'est trouvée composée comme elle était avant la .révolution du IS Fructidor. »
Turpetin a bien quelques scrupules. Il croit se rappeler un arrêté ■■ qui veut que les administrations ne se renouvellent elles-mêmes que dans le cas où elles sont diminuées de moins de la moitié ».
Mais il ajoute : « Convenons que le conseil municipal s'est tiré lestement d'embarras «.
Quant à lui, Turpetin, c'est encore plus simple ; il reste provisoirement juge de paix ; et on le laisse tranquille.
Et tout cela donne déjà une tière idée de l'ordre qui régnait en ce temps-là.
Turpetin demeure optimiste. Puis, il aime bien à être de l'avis du gouvernement. Il nous dit, à la tiate du 2'i floréal an V : « Les journaux nous apprenniMit qui! beaucoup d'assemblées primaires ont été déclarées nulles (encore ?) par le Conseil des Cinq-
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Conls ; et, suivant tonte apparenci!, le Conseil des Anciens approuvera la résolution. » L;"i-dessus, il fait, d'abord retl'^ remarque pleine de sens : « On ne peut disconvenir qu'une pareille loi ne soit contradictoire avec la constitution et ne réduise presque à zéro In souveraineté du peuple. » Puis, se re- I)rcnant, il ajoute : « Mais ce remède (Hait nécessaire, et sans lui nous étions de nouveau (ixposés à toutes les horreurs de l'anarcliie. (îràces soient rendues aux Conseils d'avoir adopté une mesure qu'ils auraient dû étendre davantage » (Allons ! Turpetin, si indulgent au IS l'ruclidor et à ses suites, ne verra pas le 18 Brumaire d'un trop mauvais œil.)
Toutefois, l'année suivante, il trouve que le Directoire va tout de même un peu loin : « Il paraît que l'on va destituer toutes les administrations et la majeure partie des municipalités. Ainsi tous nos administrateurs seront choisis par le Directoire. A quoi donc auront servi les élections des années G et 7, et comment diMinir le gouvernement représentatif ? »
Mais la plainte de Turpetin est, ici, sans amertume. Visiblement, il est partagé entre son besoin d'ordre et ses illusions révolutionnaires. De là quelque trouble d'esprit et des contradictions apparentes.
Ce qui l'afllige le plus, c'est l'obscurili' tic la
ri IMPRESSIONS
législation. La Hévointion ayant voulu tout changer, tout reprendre « à ])ieil d'œuvre », il y eut nécessairement, entre l'ancien régime et l'Empire, une période où les lois, toutes neuves, non encore éprouvées, d'ailleurs incomplètes et mal faites, (h.'vaienl être d'une application et même d'une interprétation assez difllciles, surtout pour un homme comme Turpetin,qui ayant été longtemps magistrat sous l'ancienne monarchie, était donc obligé d'oublier les vieux codes avant d'apprendre et de comprendre les nouveaux.
Continuellement, des cas douteux se présenlcnl, rju'il ne sait comment r('Soudre. Ses attributions mêmes de jugo de paix sont mal délinies. be pui)iic discute ses procédures. « .le voudrais, écrit-il h; ^2 pluviôse an V, que ces raisonneurs fussent à ma place ; et, eussent-ils trente années d'exercice, ils verraient qu'ils seraient déroutés à chaque minute par les lois actuelles. » — Et encore : « .l'ai exercé pendant trente ans de petites justices et suivi plusieurs procès criminels. .l'avais alors des bases sûres. Actuellement mes pas sont incertains, et il faut que je me remette à 1 A, H, C. » Recueillons enfin cet aveu charmant (5 ventôse an V) : « C'est la (]uali-ième fois que je me suis tronipi'... ,1e suis devenu novice dans les matières crimiin'lles, après plus de trente ans d'exercice. »
Ailleurs, à propos de l'administration munirip.ile (il n'y en avait qu'une par canton) : « 11 était aisé de
rXF, l'iniTE VILLK sous LE DIRECTOIUE "3
prévoir (lue la bonne intelligence serait ciillirile à conserver oiilre îles administrale)irs citadins, presque permanents, et des administrateurs ruraux qui ne peuvent accorder qu'un jour par semaine aux ufTaires publiques. Les uns prennent des délibéralions que les autres n'approuvent pas, ou se livrent à des dépenses que les autres se plaisent à contrarier. Ils ne sont pas plus d'accord sur la classilicalion des pouvoirs. Le président s'en croit beaucoup, et les agents ont la prétention de vouloir les circonscrire, n — .V propos de barrières d'octroi récemment inslalléesà Beaugency (II) prairial an V : ■• On a c.s-.\o)/('' aujourd'hui de faire payer aux liarrières les taxes destinées à l'entretien des grandes routes... Cette perception entraînera de grandes diincultés, et elles doivent être extrêmement m\dtipliées quand le débiteur ne sait ce qu'il doit payer, ni le percepteur ce qu'il doit recevoir... » Etc., etc.
L'ne parenthèse. Turpetin nous parle, chemin faisant, du « citoyen Cornet. »
Le i messidor an V, Cornet est nommé commissaire du Directoire exécutif pour le canton de Beaugency. Turpetin le juge d'abord en ces termes: « Quoique le citoyen Cornet ait été le grand meneur de notre club et la cheville ouvrière du comité de surveillance qu'il avait formé à sa dévotion ; quoique, pendant quelques années, sa conduite ait été
doublement répréliensililo en ce qu'il a fait quelque mal (le propos délibéré et refusé de faire le bien quand il en avait le pouvoir (autrement dit, Cornet avait été quelque peu terroriste), on ne saurait disconvenir qu'il eût été difficile de faire un meilleur choix, d'autant que le citoyen Cornet a le goût du travail, de l'ordre et de l'activité. »
Cornet est nommé « électeur», puis membre du Conseil des Anciens. Il y joue un rôle utile. A mesure qu'il monte en grade et qu'il croît en mérit'e, Tnrpetin lui devient plus ami. Le IC fructidor an IV, Cornet étant venu voir sa iîlle à Beaugency, Turpetin fait pour « cette intéressante jeune personne » une petite chanson, « qui prouvera, dit-il modestement, i|u'onestun poète bien médiocre (juand on atteint la soixantaine ». Cette chanson, la voici. Elle me plail comme «la chemise d'organdine analogue » que je citais plus liaut :
Ail! : Iwiniiti'S, i'(in/rr-('nii.s (-yu-OKMcr '*. . .
Lorsciiicje parcours ces l>osqu(Hs Qu'uno main savante dôcoi-c :
Lorsciuc, j)oni- l'ornior dos Imuqucls.
.le réunis des dcins de l'ioi'e, .le sens malgré ni<ii mon esprit Troidilé par une idet' ainère :
Dans ces beaux lieux tout me sourit.
Mais je n'y trouve j)as mon père, 'hts)
Mais Je vois au l'ond des \allons l'n uuai^e épais de prnissiére.
.Adieu, fftrlr, li\r4-s, ci-ayons...
.le yttlr au-de\ant de mf)Ti pr-re. [his]
LNr. PF.TITK VII.I.K SiU'S [.F. llIl!EC.T(tlHI-:
Hfilt>llli]i- tes i'nil»r;lssi-nH'rits, V.hrv auti'iir (le mon cxisliMU'c !
I*uiss('-jr jouir à jaiunis
Df la prf'scncf <U' mon pri-c ! [his)
Préskli'nt du Conseil di^s Anrii'iis, pris d'un goi'il croissant pour « l'ordre », le citoyen Cornet se ]ir(Ha au tS Urumaire. L'ancien jacohin devint sénateur de l'Empire et comt(; Cornet. Cette aventure, vous le savez, ne fut pas rare.
No!is avons vu Turpetin constater, avec une résignation mi''lancolique, l'ohscurité de la législation cl l'anarchie administrative. Nous Talions voir enregistrer d'une plume toujours conciliante, malgré quelques plaintes vite étouffées par son loyalisme républicain, les misères et la détresse llnancière de sa petite villt^
iS' vcndnnidiri' an V. — Evidemment, le sentiment du désordre général incite les citoyens les moins recommanda!)les à prendre quelques licences... <i L'ouverture de la vendange donne lieu à des vols qu'il devient impossible de réprimer... On a quelque lieu de se plaindre ;\ ce sujet de l'insouciance de la municipalité, des ordres de laquelle, au surplus, on ne fait pas grand cas, parce que, depuis la suppression de la police mMniiM|)ale, elle n'a plus aucun moyen coercitif. »
27 germinal. — « Le citoyen Lasseux, agent de
76 IMI'HF.SSIONS
la cominiinc, rsl parli pi.uir se [ilaiiidre di' cr iiii'oii
n'accortlail iiiié :J, 'lOD IVancs ponrli's ilT^jx-nsus ilc la
municipalité.
« lifTectivement, celte somme est très modique, mais les contribuaijles la trouvent assez forte. Autrofoh la municipalitr avait 1,000 francs d<; rrvcaux qui sulTisaient et au delà h ses besoins.
Jl) fr'nnairr. — f/atlministi'alion municipale n'a pas de (juoi sullire aux besoins les plus pressants de la cité. Le commissaire exécutif, Cornet, est allé réclamer à Orléans. Après des démarches qui ont duré plusieurs jours, il a fini par obtenir 'l'V.i fi'ancs. «Quelle magnificence! dit ironiquement Turpelin. Eufin. rien ne marche. Nos rues ne sont ni b;dayées ni pavées, et cida [larce qu'il n'y a pas de commissaire de police ; et il n'y a pas de commissaire de police parce qu'il n'y a pas de quoi le payer. «
.30 frimaiir. — La route d'Orléans à Beaugency et i\ Mer est dans un tel état de délabrement, que toutes les voitures prennent la route de Sologne, qui est mieux entretenue... Turpetin craint que le gouvernement, faute d'argent pour réparer la roule de la rive droite, ne fasse désormais passer les voilures de la poste par la rive gau('he ; ce qui serait désastreux pour Beaugency.
/ nivôse. — Ce n'est pas tout, ('ne des arclies du pont menace ruine.
(Le pont de Beaugency est un très l)eau pont, un des plus longs et, sans doute, un des jilus vieux de
UNK PETiii; V1M.I-; suis i,i; itiitr.cToiiiK tî
Fiaiicc. Il n'est pas majusliieux, mais il est iiilloros- (|iio, ('laiit l'ail (11' pièces et de iiKirceaux. Les arelies lie pierre, iiiéiçalus, yalternenl avec les tabliers de l)(iis. On (lirait que, parti d'nne rive et de'sespi'rant d'alxird d'arriver jns([u'à l'aulre, — ([n'il ne eroNait I)as si loin (jue ca 1 — il n'a pu l'atteindre enlin i\u'k force de rhabillages et do rallonges... Mais le temps a V()tu d'un gris délicat son architecture humble et m(?Ic'e. Puis, le lit du lleuve est d'une belle ampleur, et la Loire y coule comme un « oued » bleu, au travers d'un désert de sable. Ce pont, d'ailleurs, est illustre. .\vant les ponts suspendus de Mer et de Meung, il ijtait le seul pont sur la Loire entre UrK'ans et Blois. C'est sur lui qu'on passait g(3néralement pour aller de Paris dans le Midi de la France. Je n'ai point mes livres ; mais, si je ne me trompe, ce pont est mentionné dans les Lettres do M'""^ de Sévigné, dans le Voijaije de Chapelle et liachaumont et dans le Voyage en Limousin de Jean de la j-'ontaine...)
Donc, Turpetin constate qu' « une arche en bois est surbaissée de huit pouces ». 11 ajoute : » La route d'Orléans à Meung étant pour ainsi dire impraticable, les grosses voitures qui partent de Blois reprennent ici la route de Sologne et ébranlent notre pont délabré, de sorte qu'on peut assurer qu'avant dix années il n'existera plus, si l'on ne s'empresse de le r(' parer. » Mais avec quoi ? Le gouvernement n'a l)asle sou. On pourrait, il est vrai, établir un droit de péage qui, sagement administré, suffirait peut-
être à rciilrrlicn du iKuit. Mais, dans ce cas, le gouvernement déclarerait, sans doute, que cet entretien ne le regarde plus et doit rester dorénavant à la cliarge de la ville. Quel embarras !
21 jirairial an VU. — lieaugency, voyez- vous, n'a pas de chance. Beaugency se dépeuple. « Avant vingt ans, dit Turpetin, Beaugency sera un désert... » (Juoi d'étonnant, ([uand on songe que la Uévolution « la dépouillé de cinq juridiclions, qu'on lui a enlevé le district de son tribunal, ainsi que sa conservation des hypothèques, et (pi'on va lui ravir sous peu son agence forestière ? » Les capitales des départements tirent à elles toute la vie des autres cités et les condamnent à languir. Turpetin laisse échapper ce cri : « Que sert-il d'avoir détruit l'aristocratie des personnes, si l'on fomente celle des communes ? » On voit ici un exemple des bouleversements et de la diminution dévie causés par des institutions aveuglément centralisatrices. C'est peutêtre à sa paresse naturelle, mais c'est aussi à la llévolution que Beaugency doit d'être aujourd'hui une petite ville morte, Lien mortt', et qui serait tout à fait insignihante sans sa tour , son délicieux hôtel de ville et son pont interminable et composite...
Mihnc date. — Et Beaugency, découronné de ses anciens honneurs, n'en est pas moins accablé d'impôts. Beaugency paye plus d'impôts, proporlionni'ih'iiieiil, cjMé Mer et Meung. « .Nous sommes assujettis
UXK...PETliE VILLE SOUS LE DIRECTOIRE "iO
à un droit de barrière dont ces deux eoiiiiuunes sont exemptes. »
/2 Ijnnudire an VI. — L'aduiinislriilioii nuinicipale en est réduite à n'avoir pas un collrel pour se ciiaull'cr, parce rpraucun luarcliaud ne veut lui faire crédit, « dans la crainte très fondée de n'être jamais payé ».
4 vendémiaire an Vf. — L'intérêt de l'argent est, sur la ]ilace d'Orléans, à 2 fr. 30 pour cent /;ar mois. « Et encore ceux ([ui prêtent choisissent leurs déljiteurs. »
2 / ventôse an VI. — Les impôts nei-entrentpas. Le département a envoyé à Beaugency ([uatre garni saires (que l'on paye chacun cinq francs par jour) pour accélérer la rentrée des contributions de l'an V, de l'impôt somptuaire et de la moitié des contributions de l'an VI... « Ce que je sais, dit Turpotin, c'est (\wç '\e ^ix^a quatre fois plus qu'en l'iH^.'el sans doute je ne suis pas le seul. »
-/ thermidor an VU. — « La foire de la Madeleine a réuni beaucoup de monde, mais l'extrême disette d'argent a empêché les marchands de faire aucun débit ; ils se sont complètement morfondus. »
,•'.> /Iiiréa.l an Vf. — Le gouvernement imagine un emprunt forcé — « qu'on dit volontaire » — pour couvrir les frais d'une « descente en Angleterre ». Le minisire des linances a écrit au commissaire du Directoire exécutif une lettre « tendant à faire sentir aux fonctionnaires publics salariés qu il leur
imporle de se réunir (par canton) pour prendre ensemble une aclion de ,"J,UOO francs. »
Turpetiu ne pense pas que celte invitation produise beaucoup d'effet dans une commune comme celle de Beaugency, où il y a peu de personnes qui aient des traitements, et où ces traitements, extrêmement minces, ne sont même pas payés. 11 ajoute : « Etant aussi bon républicain qu'un autre, j'aurais volontiers souscrit pour GO francs si je n'avais pas huit mois de traitement en arriéré. Mais en vérité on aurait raison de me persifler si je m'avisais de faire le généreux quand je ne saurais acquitter ma contribution foncière. »
JO prairial an VI. — Les autres fonctionnaires pensent comme Turpetin. Le commissaire du Directoire exécutif les réunit et leur fait jiart d'une lettre du ministère de 1 intérieur, qui << semble menacer ceux qui ne se conformeront pas aux vues du gouvernement. » Mais on ne décide rien, « comme cela arrive souvent dans les réunions ». Chaque administration exposera par écritles raisons qu'elle a de s'abstenir, et le commissaire du Directoire exécutif fera son rapport en conséquence.
14 fructidor an VIL — L'emprunt forcé n a aucun succès. On ne rencontre dans les rues que des gens qui se plaignent de leur taxe d'emprunt et qui maudissent les malheureux membres du jury de taxation, i'iusieurs disent qu'ils ne payeront pas, ([u'ils enlèveront leur mobilier et contraindront le
iNE l'F.nrr. ville sors i.e directousi; si
rocpveur à vcmlri' leurs immeubles s'il trouve quel- <|ii'un (|ui ait le courage de les aclieler. « On peut donc, conclut Turpetin, s'attendre à de grandes diincultés dans l'exécution. Une vente de mobilier serait scandaleuse, et une contrainte par corps paraîtrait révoltante... »
J S lUfi'iSf an Vf. — Voici enlin une page de Turpetin, bien curieuse dans son incohérenco. Sans dOjUte il confesse que les temps sont durs, plus durs même que sous la royauté : mais cela tient aux guerres généreuses que la France est obligée de soutenir. Et puis, on a la joie d'être en R('i)ublique; on a la liberté et l'égalité ; et, si l'on a toujours des tyrans, ce sont des tyrans élus. Sa haine de l'ancien régime, son idéalisme républicain et son très sincère patriotisme réconfortent le bon juge de paix de Heaugency. Et cependant, vers la fin du morceau, il ne peut se défendre d'un sourire assez amèrement ironique (si je ne m'abuse) et qui semble railler tout le reste. Comment arranger cela'.' « ... Des commissaires président à la répartition de l'impôt personiirl cl somptuaire, qu'on assure être de 10,001) fr. pour la seule commune de Heaugency, qui, en 1790, payait :i 000 fr. de taille et 4,000 fr. de vingtième, et sur laquelle on lève actuellement 70,(J00 fr. Leur égoïsme empêche les citoyens de sentir le prix ineslimalile d'un gouviM-nement libre, et ils ne considèrent pas assez combien il est avantageu.x de ne payer ni dîme ni droits seigneuriaux, et de ne pas
THKOKIES ET IMPHESSIOXS. 6
payer plus de .'îfl sols le boisseau (:e même sel (jui leur coulait 32 fr. 10 et qu'ils étaient contraints de lever lors même qu'ils ne le consommaient pas. Une balance exacte prouverait peut-être que les contributions actuelles sont plus onéreuses que l'ancien impôt : mais n'est-ce donc rien que d'être délivrés des persécutions des propriétaires de fiefs et de censives, de la morgue des intendants et de leurs subdélégués ?... Si le vin est cher actuellement, c'est eu égard à la modicité des récoltes, sans quoi il serait au plus vil i)rix, attendu que la Normandie n'en consomme plus. Le tabac, à la vérité, coule autant qu'autrefois et est moins bon, mais qu'importe ? Quand le haut prix des journées de la main-d'œuvre permet au peuple français de fréquenter journellement les cabarets, on ne peut disconvenir qu'il est heureux et libre. »
Nous avons déjà noté que, pour ce coin de terre de Heaugency, aussi bien que i)Our le reste de la b'rance, le gouvernement du Directoire, selon l'expression d(! M. Vandal, « ne fut pas autre chose que la tyrannie posthume de la Convention. » Nousavons signalé les élections faites par un liuilième des électeurs, annulées d'ailleurs au gré du pouvoir central ; l'obscurité de la législation et, par suite, l'interprétation arbitraire de la loi ; les impôts écrasants et mal répartis, l'inquiéliide et la misère publique ; et
LNIC l'ETITK VILLE SOLS LE DIUECTOlItE S3
nous avons vu i]ue le Directoire peut être délini un régime de tyrannie tempérée par le désordre. Il nous reste à compléter le tableau par quelques nouveaux traits, soit d'oppression, soit d'anarchie, empruntés aux papiers du sincère et désolé Turpetin.
Il n'est pas de semaine où quelque convoi de déportés ne suive la route d"Orléans à Blois et ne couche i\ Heaugcncy.
D'abord, les déportés de Fructidor.
Vous savez que, en 1797, un double vote du corps électoral ayant modifié la composition des Conseils et mis les conventionnels en minorité, trois des directeurs : Barras, l.aréveillère et Heubell, « épurèrent.) le Parlement, à l'aide des soldats d'Augereau, et condamnèrent sans jugement à la déportation les deux autres directeurs, cinquante-trois députés et quelques généraux. Ce coup d'Etat de Fructidor, suivi de l'annulation pure et simple d'une partie des élections, ne justifiait-il pas d"avance, et amplement, le iS Brumaire ?
Ft maintenant, écoutons Turpotin :
(( 21 frucùdor an V. — Vers les onze iieures du malin, des déportés sont arrivés sous l'escorte de 130 hussards, commandés par Dutertre, général de brigade. Us ont été reçus avec le respect dû au malheur. \ulieu de les mettre en prison, on les a déposés ;\ l'auberge du Grand-Cerf, la plus apparente de notre commune ; 50 hommes de garde Iiourgeoisc
S4 IMI'liF.SSIONS
ont (5té commandés pour la si'iret('' publique et celle personnelle (sic) des prisonniers.
« Les déportés étaient : Aubri, Boissi-d'Anj^las, Bourdon de rOise,Delarue, Pichegru, Villot, Lafond- Ladebat, Murinais, Tronson-Ducoudray, Barthélémy (le directeur) et son valet de chambre, qui l'accompagnait par aifection, Lavilleurnois, Dossonville et Ramel .
« Ils étaient dans trois voitures peintes en rouge, ressemblant à des fourgons ; le devant et le derrière étaient grillés ; et, comme elles étaient couvertes, des espaces laissés à dessein entre les planches laissaient aux voyageurs la faculté de respirer, sans cependant qu'on put les distinguer assez pour les reconnaître.
« Ils ont dîné dans une chambre haute, et, de temps à autre, ils se montraient à la fenêtre, qui n'a point été ouverte. »
Quant au général Dutertre, le chef de l'esçorle, il s'en va faire un diner de 80 francs à l'auberge du Cheval blanc.
« Mais on prétend qu'il n'a voulu payer (jur 70 francs, ce ([ui prouverait ((u'il ne néglige pas les petits prolits. »
En passant à Orléans, ce même Dutertre avait demandé 20,000 francs au payeur général. Cehii-ci lui en avait remis 4,000, « d'après un mandat de l'administration départementale ». La somme payée, Dutertre avait été chez un horloger aelicler trois
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montres, inoyoïuKiiil 1,70U francs, et la journée s'était li'iiuinée par un ample souper.
Dutcrlre se remit en route avec ses fourgons tic déportés. A Mer, les terroristes les accueillent par des injures et des invectives. A Blois, « nouvelle orgie, comme de raison ». On raconte! (jue cet extraordinaire général " a été autrefois exposé pendant six heures comme condamné à dix ans de fers ».
Mais, le plus souvent, les déportés qui traversent Beaugency sont des prêtres « insermentés ».
D'une part, ki liberté des cultes est dans la loi. « L'exercice d'aucun culte ne peut être troublé ; la République n'en salarie aucun » (loi du 3 ventôse an III). C'est la séparation de l'Eglise et de l'Etat substituée à la Constitution civile du clergé. Mais, d'autre part, aux termes d'un acte voté parles Conseils le 19 fructidor, tout prêtre quelconque, assermenté ou non, peut être déporté par simple arrêté' du Directoire. Et, en outre les prêtres qui veulent exercer leur ministère sont tenus de prêter le serment suivant :« Je jure haine à la royauté et à l'anarchie, attachement et lidélité à la République et à la Constitution de l'an III. »
Turpetin fait, à ce sujet, ces réllexions de brave homme et d'homme conciliant : « Nos prêtres sont désespérés du nouveau serment ([u'on exige d'eux et demandent du temps pour délibérer ei Iransiijcraaec
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leur conacicncc. Mais combien ne serait-il pas à désirer que le culte auquel on était revenu de lionne foi ne soit pas de nouveau suspendu 1 Oui pourrait calculer les maux sans nombre qui résulteraient de la fermeture de nos églises ? Il faut espérer que les ministres d'un Dieu de paix feront attention que le refus d'un serment, que ne doit point refuser quiconque veut vivre sous un gouvernement républicain , livrerait de nouveau nos déparlements aux horreurs de la guerre civile. »
Mais beaucoup de prêtres refusent de «■ transiger avec leur conscience ». Ajoutez les émigrés qui, rentrés furtivement, finissent par être arrêtés et condamnés, comme les prêtres réfractaires, à la déportation. — Delà les lamentables fourgons ou charrettes de prisonniers, (jui sillonnent les routes.
'^9 brumaire an V. — « Sept émigrés, dont trois lu'Ures condamnés àla déportation, sont arrivés ici, conduits par une escorte de gendarmes et de cliasseurs. »
:)0 lirumiitrr. — « Les déportés qui devaient partir aujourd'hui pour Blois sont restés faute de voiture, tant le gouvernement est bien servi ! » Il est interdit de leur coumiunicjuer les journaux, ce rpii indigue Turpelin : « ... (juelle fatale rc'voiutiou dans nos nui'urs ! .^on îleplus austère républicain ne saurait aiq)rouver une telle dureté. Srra-l-il dit que la