‹ Théories et impressionsChapitre 48 sur 49 · HISTOIRE DX'NE .. MERVEILLEUSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DX'NE .. MERVEILLEUSE

« Je ne la hais point. 11 faut pardonner beaucoup à Notre-Dame de Thermidor. Du fond de sa prison des Carmes, elle a frappé Robespierre et tué la Terreur. La Terreur a été vaincue, non point directement par la pitié, la charité ou la vertu indignée, mais par la nature, par le désir de vivre... Or, c'est M'"' Tallien qui a été l'héroïne de cette victoire. Elle est la volupté libératrice. Son rôle impur fut, à son heure et par comparaison, bienfaisant... Mais cela a peut-être assez duré... Dites-moi, ma mignonne, n'ètes-vous pas quelquefois lasse de vous tant amuser ? »

Je fus forcée d'en convenir...

J'ai engagé ma foi au colonel Aubert. Cet acte m'a conduite à des réflexions. Le colonel doit partir pour l'Egypte presque aussitôt après notre mariage. Je veux, en son absence, lui garder ma foi, et je sens que, si j'y manquais, je serais coupable. D'où vient cela ? Car enfin la nature ne m'impose pas la fidélité. C'est donc que j'ai en moi un témoin et un juge de mes actions...

Ce juge invisible, il n'en faut point douter, c'est l'Être suprême, le Dieu bon et rémunérateur...

Je fus, l'autre jour, rue Saint-Denis, au temple des Théophilanthropes. Des fleurs et des fruits sur

les autels ; des cantiques où Ton invoque la Divinité ; des exhortations à la vertu récitées par des lecteurs en tuniques bleues dans une chaire à draperie aurore, tels sont l'appareil et les rites simples et touchants de la nouvelle religion, .le suis sortie de là fort émue...

J'ai été obligée de venir passer avec mon père quelques jours à notre maison des champs. J'écris à mon ami, et je fais ici le brouillon de ma lettre, alin qu'elle soit plus soignée :

« ... Ce matin, j'errais dans le jardin, j'entendais les joyeuses chansons des fauvettes ; les bourgeons s'épanouissaient, je respirais un air doux. Ah ! me suis-je écriée, déjà l'amant de la nature s'avance ; déjà je ressens ses délicieuses influences ; tout mon sang se porte vers mon cœur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps. Tout s'éveille, tout s'anime ; le désir nait, parcourt la nature et effleure tous les êtres de son aile légère ; tous sont atteints, tous le suivent, il leur ouvre la route du plaisir, tous se précipitent... Ah ! mon cœur paisible et pur, s'il gémit quelquefois, ce n'est pas crainte de trop aimer!...»

Je m'arrête ; car je crois maintenant que je pourrai très bien continuer ma lettre sans brouillon...

IIISTOIIUC DLM-: .. MERVEILLEUSE .. 323

J'ai fait hier confidence à la marquise de mon engagement avec le colonel Aubert, et elle m'en a fort approuvée...

Aujourd'hui, me voyant triste, elle m'a dit : « J'ai peur, ma clière enfant, que la religion de M. Larévellière-Lépeaux ne contente pas entièrement votre cu^ur... J'ai pour ami et pour guide un vieux prêtre très bon, très éprouvé par la vie, qui comprendrait sans peine votre état d'esprit et qui ne vous effrayerait iKiint... Voulez-vous le voir '?... » J'ai ré|)Oiulu que je voulais bien...

J'ai demandé à la marquise ce qu'elle pensait du général Bonaparte.

Elle m'a dit : « La société présente est, dans son fond, un chaos et, dans son air, une saturnale. Il est certain que ce carnaval, qui cache du reste de si horribles soutTrances, ne saurait durer. Le général Bonaparte a sur son front le signe du génie : il est sans doute envoyé de Dieu pour rétablir d'abord l'ordre dans l'Etat, puis l'ordre dans les âmes. En attendant, servir le général Bonaparte est déjà une règle de vie ; et c'est pour cela que le colonel Aubert vous parait si supérieur aux futiles jeunes hommes que vous avez rencontrés auparavant... »

J'ai été contente d'entendre ces paroles, non seu-

lement parce que j'y trouvais l'éloge de mon ami. mais parce que, comme toutes les femmes, j'adore le général Bonaparte...

[La suite du manuscrit a été perchip.)

L;i vieille Sépliora habitait le village de Belliléem.

IJlo vivait d'un troupeau de chèvres et d'un petit champ planté de figuiers.

Jeune, elle avait été servante chez un prêtre, en sorte qu'elle était plus instruite des choses religieuses que ne le sont d'ordinaire les personnes de sa condition.

Revenue au village, mariée, plusieurs fois mère, elle avait perdu son mari et ses enfants. Et alors, tout eu restant secourable aux hommes selon ses moyens, le meilleur de sa tendresse s'était reporté sur les bêtes. Elle apprivoisait des oiseaux et des souris ; elle recueillait les chiens abandonnés et les chats en détresse ; et sa petite maison était pleine de tous ces humbles amis.

Elle chérissait les animaux, non seulement parce qu'ils sont innocents, parce qu'ils donnent leur cœur à qui les aime et parce que leur bonne foi est incomparable, mais encore parce qu'un grand besoin de justice était en elle.

Elle ne comprenait pas que ceux-là souffrent qui

ne peuvent être méchants ni violer une règle qu'ils

ne connaissent pas.

Elle s'expliquait tant l)ien que mal les soulTrances des hommes. Instruite par le prêtre, elle ne croyait pas que tout finît dans la paix dormante du schéol, ni que le Messie, quand il viendrait, dût simplement établir la domination terrestre d'Israël. Le « royaume de Dieu », ce serait le règne de la justice par delà la tombe. Il apparaîtrait clairement, dans ce monde inconnu, que la douleur méritée fut une expiation. Et, quant ;\ la douleur imméritée et stérile (comme celle des petits enfants ou de certains malheureux qui n'ont que médiocrement péché), elle ne semblerait plus qu'un mauvais rêve, et serait compensée par une somme au moins égale de félicités.

Mais les bêtes qui souffrent ? Mais celles qui meurent lentement de maladies cruelles, — comme les hommes, — en vous regardant de leurs bons yeux ? Mais les chiens dont la tendresse est méconnue, ou ceux qui perdent le maître à qui ils s'étaient donnés, et qui se consument de l'avoir perdu ? Mais les clievaux, dont les journées si longues ne sont qu'un ell'ort haletant, une lassitude saignante sous les coups, et dont le repos même est si morne dans l'obscurité des écuries étroites? Mais les fauves captifs que l'ennui ronge entre les barreaux des cages '? Mais tous ces pauvres animaux dont la vie n'est qu'une douleur sans espoir et qui n'ont même pas uni; voix pour faire comprendre ce qu'ils endurent.

CONTE DE NOËL 32i)

OU pour se soulager en malcdici ions ? A ([uoi sert leur soufl'rance, à ceux-là? Qu'est-ce qu'ils expient? Ou quelle compensation peuvent-ils attendre ?...

Séphora était une vieille femme bien simple ; mais, parce qu'elle était ingénument afTamée de justice, elle agitait souvent ces (|iiestions dans son cœur ; et la pensée du mal inexpli(iué oliscurcissait pour elle la beauté du jour et les couleurs exquises des collines de Judée.

Lorsque ses voisins vinrent lui dire : « Le Messie est né ; un ange nous l'a annoncé la nuit dernière ; il est dans une étable, avec sa mère, à un quart de lieue d'ici ; et nous l'avons adoré », la vieille Séphora répondit :

— Nous verrons bien.

Car elle avait son idée.

Le soir, après avoir soigné se s chèvres, donné la pâtée à ses autres bétes et les avoir toutes embrassées, elle se mit en marche vers l'étable merveilleuse.

... Dans 1 enchantement delà nuit bleue, la itlaine, les rochers, les arbres et jusqu'aux brins d'herbe semblaient immobiles de bonheur. On eût dit que tout sur la terre reposait délicieusement. Mais la vieille Séphora n'oubliait pas que, à cette heure même, la Nature injuste continuait de faire des chosesàdéfiertouteréparation future ; elle n'oubliait

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pas que, à cette heure mémo, par le vaste monde, des malades qui iiétaieut pas des méchants suaient d'angoisse dans leurs lils lirùlants, des voyageurs étaient égorgés sur les routes, des hommes étaient torturés par d'autres hommes, des mères pleuraient sur leurs petits enfants morts, — et des hètes souffraient inexprimaiilement sans savoir pourquoi...

Elle vit devant elle une lueur suave, et pourtant si vive qu'elle faisait pâlir celle de la lune. Celte lumière émanait de l'élaljle, qui était creusée dans un rocher et soutenue par des piliers naturels.

Près de l'entrée, des chameaux dormaient sur leurs genoux repliés, au milieu d'un amoncellement de vases ciselés ou peints, de corbeilles de fruits, de lourds tapis déroulés el de cofTrets entr'ouverts où des joyaux scintillaient prodigieusement.

— Qu'est-ce que cela ? demanda la vieille femme.

— Les rois sont arrivés, répondit un homme.

— Des rois ? dit Sépllora en fronçant les sourcils.

Elle entra dans l'étable, vit l'Enfant dans une crèche, entre Marie et Joseph, les trois rois Mages, des bergerset des laboureurs avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, et, dans un coin, un âne et un bœuf.

— Attendons, dit-elle.

Les trois rois s'avancèrent vers l'Enfant, et les bergers se reculèrent poliment devant eux. Mais l'Enfant fit signe aux bergers de s'approcher.

La vieille Séphora ne bougea point.

L'Enfant posa sa petite main d'abord sur la tète des femmes et des filles, parce qu'elles sont meilleures et souffrent davantage, puis sur celles des hommes et des garçons.

Et Marie leur dit :

— Soyez patients ; il vous aime et vient souffrir avec vous.

Alors le roi blanc crut son tour venu. Mais l'Enfant, d'un geste doux, appela le roi noir, puis le roi jaune.

Le roi noir, les cheveux tressés court et luisants d'huile, et riant do toutes ses dents, ofl'rit au nouveau-né des colliers d'arêtes de poisson, des cailloux de diverses couleurs, des dattes et des noix de coco.

Et Marie lui dit :

— Tu n'es pas méchant, mais tu ne sais pas. Tâche de te figurer ce que tu serais si tu n'étais pas roi dans Ion pays. Ne mange plus d'hommes, et n.e bats plus tes sujets.

Le roi jaune, aux yeux obliques, offrit des pièces de soie brodées de chimères, des potiches où des rayons de lune semblaient figés dans l'émail, une sphère d'ivoire curieusement fouillée, qui représentait le ciel avec ses planètes et tous les animaux de la création, et des sacs de thé cueilli sur des arbrisseaux de choix dans la bonne saison.

Et Marie lui dit :

— Ne te cache plus à ton peuple. Ne crois pas

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que toute sagesse soit on toi et daus ta race. Et preudssoin de ceux qui ne mangent que de mauvais riz.

Le roi blanc, en habit militaire, offrit à l'Enfant des orfèvreries délicates, des armes ciselées et niellées, des statuettes taillées à la ressemblance des plus belles femmes, et des étuis de pourpre contenautles écritures d'un sage nommé Platon.

Et Marie lui dit :

— iNe fais pas de guerres injustes. Crains les plaisirs qui endurcissent le cœur. Fonde des lois équitables, et crois qu'il importe à tous et à toimême que nul ne soit maltraité dans ton royaume.

Et, après les bergers et les laboureurs, l'Enfant bénit les rois, dans l'ordre où il les avait appelés.

La vieille Séphora songeait :

— Cetordre estraisonnable. L'Enfanta commencé par ceux qui ont le plus jjesuin de sa venue. Il fait assez entendre qu'il se soucie de la justice et qu'il en rétablira le régne, soit dans ce monde, soit dans un autre... Sa mère, d'ailleurs, a très bien parlé... Cependant il ne songe pas à tout. Que fera-t-il pour les bétes ?

Mais Marie entendit sa pensée- Elle se tourna vers l'Enfant, et l'Enfant se tourna vers l'àoe et le bœuf.

L'àne, maigre et rogneux, le bœuf, assez gras,

mais triste, sapproclièrent de la crèche et llairèrtMil Jésus...

L'iviifanl posa une inaiu sur le nez du lj(puf et, de son autre main, il serra doucement une des oreilles de l'àne.

Et le bœuf sembla sourire ; et des yeux de Tàne jaillirent deux larmes, qui se perdirent dans son poil rude.

En même temps, un des chameaux qui étaient dehors entra paisiblement dans l'étable et allongea vers l'Enfant sa tète confiante.

La vieille Séphora comprit ce que cela signifiait, et qu'il y a aussi un paradis pour les bêtes qui souffrent...

Et, à son tour, elle s'avança vers l'Enfant.

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