CHAPITRE IV
Exposé clinique et étiologlque. — Un grand nombre de substances ingérées, ou absorbées par les voies respiratoires ou par la peau, peuvent provoquer des éruptions cutanées. Ces éruptions artificielles ont encore reçu les noms d'éruptions provoquées directes, ou éruptions pathogénétiques (Bazin), et de dermatoses toxiques.
Les substances qui provoquent ces éruptions peuvent être des aliments divers, des médicaments, des poisons absorbés accidentellement ou professionnellement.
Les aliments qui peuvent les déterminer sont : les poissons de mer, frais et surtout avariés ou conservés; les mollusques, en particulier les moules soit normales chez certains sujets prédisposés, soit malades ou avariées et renfermant un poison désigne sous le nom de mytilotoxine, et les huîtres consommées à certaines époques de l'année; les crustacés, la viande de porc fraîche ou altérée, le gibier faisandé, les viandes conservées ou altérées (botulisme), les fromages fermentés, les fraises chez certains sujets, les asperges, etc. Ces éruptions d'origine alimentaire revêtent souvent l'aspect de dermatoses communes.
urticaire, acné, etc., à propos desquelles nous les indiquerons.
Les substances toxiques et médicamenteuses qui provoquentdes éruptions sont extrêmement nombreuses. Nous ne pouvons indiquer ici que celles dont on a le plus souvent l'occasion d'observer les effets.
Parmi les substances d'origine minérale, il convient de signaler en première ligne l'iode et ses composés (iodure de potassium surtout, iodures de sodium, d'ammonium, iodoforme, etc.), le brome et ses composés (bromure de potassium surtout, bromures de sodium, de strontium, etc.), le clilorate de potasse, le borate de soude, l'arsenic et ses composés, le phosphore, le soufre, le mercure et tous ses sels, l'antimoine, le plomb, l'argent.
Les végétaux et les alcaloïdes qui en proviennent provoquent fréquemment des éruptions; les plus fréquemment en cause sont le quinquina et ses alcaloïdes, la quinine et la cinchonine; la belladone et l'atropine ; les pavots, l'opium et ses alcaloïdes, la morphine en particulier; la jusquiame, la stramoine, l'aconit, le chanvre indien, la rhubarbe et la santonine, les écorces renfermant du tanin.
Les goudrons, les résines, les huiles essentielles, le copahu, le santal, etc., sont souvent la cause d'érupliôns cutanées.
Un grand nombre de composés organiques, le cliloral, le chloroforme, les salicylates, les benzoates, les phénols, presque toutes les substances dérivées de la houille, antipyrine, sulfonal, etc., provoquent également des éruptions médicamenteuses, dont le nombre devient de plus en plus grand à mesure, que de nouvelles substances sont introduites dans la thérapeutique.
La constitution chimique de ces substances, leurs propriétés physiologiques ne permettent pas de prévoir la fréquence avec laquelle ellesdélerminenl des éruptions, moins encore la forme qu'elles revêtent. Celle-ci varie non seulement dans un même groupe, mais encore pour une même substance ; ainsi que le fait remarquer M. Besnier, l'influence individuelle joue, dans l'apparition et dans les caractères de l'éruption, unrôle aussi important, sinon plus important, que la substance qui la provoque.
Les troubles digestifs, les altérations du foie et des reins, ont leur part dans la production et dans la la forme de l'éruption, à côté de la prédisposition individuelle innée.
Aussi, en dehors de leur apparition à la suite de l'absorption d'une substance toxique à des doses et pendant un temps d'ailleurs fort variables suivant les substances et les sujets, de leurs récidives sous l'influence d'une nouvelle absorption de la même substance, ces éruptions présentent-elles entre elles des différences considérables.
Elles peuvent se manifester sous forme d'érythèmes rappelant les divers aspects de l'érythème polymorphe, maculeux, papuleux et même noueux; sous la forme d'érythèmes maculeux à éléments nombreux et disséminés comme la roséole, aspect commun à un très grand nombre d'éruptions médicamenteuses; sous la forme d'érythèmes scarlatiniformes desquamatifs parfois très persistants, éruption très fréquemment causée par les composés hydrargyriques.
D'autres fois elles revêtent la forme de l'urticaire, ordinairement très prurigineuse, ou celle du purpura.
Fréquemment,auxlésionsérythémateusesviennent
ÉRUPTIONS ARTIFICIELLES DE CAUSE INTERNE lia
s'adjoindre des vésicules de petites dimensions ayant l'aspect de la miliaire ou celui de l'eczéma aigu ; plus rarement il se forme des bulles ou des phlyctènes, ou des vésicules disposées en groupe d'aspect herpétique.
Des lésions pustuleuses, présentant les caractères de l'acné ou l'aspect du furoncle, plus rarement celui de l'ecthyma, sont souvent la conséquence de l'absorption des iodures et des bromures.
Les éruptions à tendance gangréneuse sont rares.
Les éruptions squameuses sont également rares, de même que les productions épidermiques volumineuses (kératodermie) décrites récemment à la suite de l'absorption de l'arsenic.
Les dermatoses toxiques se traduisent parfois uniquement par des pigmentations, soit provoquées par la présence de l'agent toxique dans la peau (argent), soit résultant de son action sur le pigment sanguin (arsenic).
Nous ne pouvons entrer dans de plus grands détails à propos des éruptions toxiques, sur lesquelles on trouvera d'ailleurs aux articles Urythèmes, Urticaires, Acnés quelques renseignements complémentaires. Nous ne saurions cependant assez attirer l'attention du lecteur sur ces éruptions, dontlacause passe trop souvent inaperçue et dans lesquelles on voit trop fréquemment le médecin augmenter les doses du médicament nocif alors que sa suppression enrayerait leur développement.
Traitement. — Les éruptions toxiques sont dues à des causes trop multiples et revêtent des aspects trop variés pour que le même traitement soit applicable indistinctement à tous les cas. La complexité du problème thérapeutique est encore augmentée par la complexité de leur mécanisme : provoquées
tantôt par une action directe sur la peau et ses annexes, tantôt indirectement par l'intermédiaire du système nerveux central ou périphérique, elles ne sont pas toujours l'effet immédiat de l'action de la substance toxique sur ces tissus, mais la conséquence des transformations subies par le sang au contact de l'agent toxique absorbé.
Il est cependant certaines règles générales quis'appliquent à leur presque totalité.
Il convient d'abord de provoquer le plus rapidement possible l'élimination de la substance nocive.
Lorsqu'il s'agit d'une substance absorbée par les voies digestives et surtout d'un aliment toxique ingéré depuis peu, on doit en déterminer le rejet par un vomitif ou un purgatif, salin ou huileux suivant les cas. Le purgatif huileux sera souvent préférable, à cause de la rapidité de son action et aussi parce que, à la suite de l'afflux liquide provoqué par les purgatifs salins, on voit parfois la substance toxique se dissoudre et être absorbée plus facilement, exagérer ainsi les phénomènes que l'on voulait combattre. Un régime alimentaire sévère, l'antisepsie des voies digestives devront suivre l'évacuation intestinale.
Lorsque l'ingestion de la substance toxique remonte à un certain temps déjà, lorsque surtout l'éruption ne s'est montrée qu'à la suite d'un traitement prolonge, les purgatifs pourront encore servir à entraîner les reliquats demeurés dans l'intestin ; mais leurs effets seront plus aléatoires et les évacuants intestinaux seront plutôt destinés à provoquer dans le tube digestif un afflux de sérosité entraînant une partie des substances toxiques; aussi s'adressera-t-on de préférence aux purgatifs salins.
En même temps, on activera par le régime lacté,
par les diurétiques (tisanes de chiendent, etc., addi tionnéesde lactose), l'élimination rénale pour entraîner, non seulement les agents toxiques eux-mêmes mais les produits des transformations qu'ils ont fait subir au liquide sanguin. La diaphorèse est un moyen trop infidèle pour mériter quelque confiance ; elle risquerait d'ailleurs parfois, si elle était vraiment active, de provoquer une aggravation des lésions cutanées en mettant la peau en contact plus direct avec l'agent de l'éruption.
L'antisepsie des voies digestives sera un utile adjuvant de la méthode évacuatrice : en arrêtant les fermentations intestinales, elle combattra directement une des causes d'aggravation, sinon de production des éruptions, et de plus elle facilitera l'action antitoxique du foie. M. Féré (1) a obtenu de bons résultats de l'emploi du naphthol et du salicylate de bismuth chez les épileptiques traités par le bromure de potassium ou par le borax; il a pu non seulement prévenir les éruptions dues à ces médicaments, mais encore les atténuer lorsqu'elles s'étaient produites. Cette pratique mérite d'être étendue à d'autres éruptions médicamenteuses.
On a encore proposé quelques antidotes auxquels on a attribué la propriété de prévenir ou de faire disparaître les éruptions médicamenteuses : l'arsenic contre les éruptions bromiques et iodiques, le bicarbonate de soude et la belladone contre les éruptions iodiques, l'acide bromhydrique contre les éruptions quiniques, l'acide chlorhydrique (Unna) à la dose de 15 à 40 gouttes par jour contre les éruptions provoquées par les acides pyrogallique et chrysopha-
(1) Comptes rendus de laSociéléde biologie, 1890, p. 512, et 1891. p. 58. — Guémaud, Thèse de Paris, 21 mai 1891.
nique. Les effets préventifs et curatifs de ces substances sont des plus douteux.
Le traitement local varie suivant la forme revêtue par l'éruption.
Dans les formes érythémateuses simples et passagères, on poudrera largement à l'amidon.
Dans les formes érythémateuses intenses et dans les formes huileuses, on emploiera les onctions avec la vaseline boriquée ou le Uniment oléocalcaire.
Dans les éruptions vésiculeuses, eczématiformes, on s'abstiendra défaire des applications humides, et aura recours surtout aux poudres inertes, plus rarement à la vaseline boriquée ou à la pommade à l'oxyde de zinc.
Dans les formes urticariennes, on fera des lotions avec des solutions antiprurigineuses (eau vinaigrée, eau de Cologne ou alcool de menthe coupés d'eau, eau blanche) ou des onctions avec des pommades mentholées, et on poudrera largement à l'amidon.
. Le traitement des formes pustuleuses est le même que celui de l'acné pustuleuse (voir T. II, p. 136].
Il est à peine besoin d'ajouter que, aussitôt la cause de l'éruption soupçonnée, on suspendra l'emploi du médicament incriminé; si, ultérieurement, son usage est indiqué et qu'on ne puisse le remplacer par un succédané non nocif, on aura soin de le prescrire à doses faibles, d'en surveiller de près les effets sur la peau, en même temps qu'on veillera sur les fonctions digestives, rénales et hépatiques pour en combattre les troubles qui pourraient favoriser une nouvelle éruption.