CHAPITRE II
DES NÉVRITES ISOLÉES.
Tandis que la polynévrite, habituellement dépendante d'une cause générale, frappe des deux côtés et symétriquement un nombre plus ou moins considérable de terminaisons nerveuses, sans rapport avec la distribution des troncs nerveux, la névrite isolée, qui relève ordinairement d'une cause locale, frappe le plus souvent, d'un seul côté, toutes les branches qui représentent le territoire d'expansion d'un nerf déterminé.
Les causes qui lui donnent naissance peuvent être rangées sous deux chefs :
i° Weir Mitchell 1 a bien étudié l'influence des traumatismes sur le développement de la névrite. Les projectiles de guerre, les instruments tranchants (coups de sabre, morceaux de verre), piquants (lancette2), contondants (éclat d'obus, boulet plein, ruades de cheval, chutes) ; les luxations ou les pratiques de la réduction pour une luxation ancienne, les fractures ; la compression (cicatrices, inflammation de voisinage, tuméfaction a frigore, cal, tumeurs, accouchement, forceps, matières fécales accumulées, fausse position pendant le sommeil, etc.), sont des causes de névrite3. Nous les retrouverons à propos des paralysies périphériques .
2- L'inflammation d'organes situés dans le voisinage peut se propager aux nerfs. Telles seraient la névrite intercostale admise par Beau dansla pleurésie ou les pleurites tuberculeuses, la névrite du plexus car-
' Weir Mitchell ; Traduction Dastre, 1874.
2 A la suite d'une piqûre ainsi déterminée, le roi Charles IX, aurait eu une contracture musculaire avec douleur continue et impossibilité pendant trois mois d'étendre ou de fléchir le bras.
3 C'est dans les névrites traumatiques qu'il faut classer les observations suivantes :
Ferrier ; Brain, janvier i883 (anal, in Encéphale, i883, III, pag. 25i); Roth ; Corr. Bl. f. schioeiz. Aerzte, i883, i3 (anal, in Revue des Sciences médicales, 1884, XXIV, pag. 190).
Voy. aussi Rey Barraut; Thèse de Paris, 1881 ;
Leudet; Association française pour l'avancement des Sciences, Congrès de Rouen, i883 ;
Tripier; Congrès français de Chirurgie, 7 avril i885, — et Reçue de Chirurgie, octobre i885 ; Charvot ; Archives générales de Médecine, i885 ;
Fortin ; De la névrite périphérique traumatique. Thèse de Paris, 1889.
DES NÉVRITES ISOLÉES. 1 1 1
diaque trouvée par Péter dans les lésions du péricarde ou de l'aorte, et par Putjatin dans les maladies du cœur, etc.
Il faut cependant se rappeler que les nerfs présentent souvent une grande résistance et ne se laissent pas facilement envahir par une inflammation des tissus avoisinants. On sait aussi toute la peine qu'ont les expérimentateurs pour provoquer des névrites vraies et durables.
Au point de vue anatomo-pathologique, on peut observer divers modes de dégénérescence du nerf, simultanés ou réunis.
Il y a d'abord la névrite parenchymateuse, analogue à celle qui se produit dans le bout périphérique du nerf expérimentalement sectionné. Nous l'avons suffisamment décrite dans le chapitre précédent pour ne point avoir besoin d'y revenir.
Il y a également et surtout de la névrite interstitielle dont la fréquence est certainement plus grande ici que dans la polynévrite, et qui reconnaît souvent pour cause une infection du tronc nerveux. L'hypertrophie, totale ou partielle, du nerf en est souvent la conséquence.
Symptômes. — i . Le phénomène capital de la névrite localisée est dans l'état de la motilité.
« Les muscles, dit Joffroy, diminuent de consistance et de volume, perdent simultanément la contractilité volontaire et la contractilité faradique. En même temps la contractilité galvanique augmente d'intensité. Les choses restent à ce point pendant un certain temps, puis la contractilité galvanique diminue, redevient normale, et, diminuant encore, peut disparaître complètement. Mais, alors même que la contractilité galvanique est nulle (4o-5o et même 60 éléments au sulfate de cuivre), la guérison peut encore s'obtenir. Dans ce cas, la contractilité galvanique reparaît d'abord et tend à redevenir normale. La contractilité volontaire se montre ensuite, et ce n'est qu'en dernier lieu que se montre la contractilité faradique. » L'impotence est donc le phénomène habituel, les contractures sont exceptionnelles.
Au point de vue de la sensibilité, les phénomènes sont variables : hyperesthésie, anesthésie simple ou douloureuse; plaques d'hyperesthésie et d'anesthésie disséminées ; fourmillements, engourdissement, crampes et douleurs spontanées très violentes, tantôt persistantes, tantôt fulgurantes ; généralement réveillées ou exaspérées par les mouvements et la pression ; tous ces phénomènes sont assez strictement limités à la région de distribution du nerf altéré'.
Dans les névrites douloureuses, c'est-à-dire intéressant un nerf sensitif, il n'est pas rare d'observer une progression centripète des manifestations névritiques ; c'est alors la névrite ascendante, qui peut remonter progressivement de la périphérie jusqu'à la moelle.
1 Grocco ; Il Morgagni, 1888 (Anal, in Revue des Sciences médicales, XXXIV, pag. 118).
Outre Y atrophie musculaire signalée plus haut et accompagnée de réaction de dégénérescence, on constate des troubles trophiques variés sur la peau, les articulations et les os: éruptions vésiculeuses, huileuses, pemphigoïdes, eczémateuses, glossy skin des Américains ; œdème : modifications dans la coloration du membre, la sueur, la température locale, le nombre et la couleur des poils, la croissance des ongles ; déformations articulaires avec altérations osseuses, etc.
Le Diagnostic doit être fait, d'une part avec la polynévrite qui se distingue surtout de la névrite isolée par la dissémination plus ou moins étendue des phénomènes et la cause générale qui lui a donné naissance, — d'autre part, avec les lésions des centres nerveux et les manifestations névrosiques, dont elle se différencie par les mêmes caractères que la polynévrite elle-même. La constatation d'une lésion locale capable de provoquer l'altération directe du nerf aura une grande importance.
Le diagnostic différentiel de la névrite et de la névralgie sera souvent difficile: douleur sur le trajet du nerf, impotence, troubles vaso-moteurs existent dans les deux cas. Mais, dans la névralgie, la douleur est habituellement paroxystique, on la provoque parla pression au niveau des points douloureux décrits par Valleix ; — l'impotence fonctionnelle tient plutôt à la douleur qu'à la parésie proprement dite ; — l'atrophie musculaire et les troubles trophiques de la peau font habituellement défaut; — enfin les réactions électriques ne sont point modifiées.
Le Pronostic de la névrite est très variable ; tout dépend de l'état des conducteurs cylindre-axiles; la réaction de dégénérescence n'implique pas l'incurabilité, tandis que l'abolition complète de toute réaction électrique témoigne d'une destruction absolue des fibres nerveuses. Dans ce cas, hormis les faits de section traumatique du nerf2, le pronostic est grave au point de vue de la fonction.
Quant au traitement, il ne diffère en rien de celui des polynévrites. L'électrisation faradique du nerf jouera le principal rôle ; les révulsifs (vésicatoires, pointes de feu) sont, en outre, d'application courante. Les formes douloureuses seront, enfin, après un certain temps, et si les agents sédatifs (morphine, analgésiques divers) se montrent inefficaces, justiciables de la névrotomie ou plutôt de la résection nerveuse.
1 Cette atrophie est quelquefois très prononcée dans les névrites traumatiques ; elle peut s'accompagner d'une atropine du système osseux (Moty ; Gazette des Hôpitaux, 21 avril 1892).
2 Voy., sur la restitution fonctionnelle des nerfs sectionnés, les remarquables travaux de Laborde et les récentes discussions académiques (i8g3).
ARTICLE II
Maladies des Nerfs sensitifs, vaso-moteurs et trophiques; Névroses sensitives, vaso-motrices et trophiques.