‹ Thérapeutique des maladies de système nerveuxChapitre 81 sur 114 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

(Mesmérisme, Magnétisme animal, Braidisme. elc.)

La question de l'hypnotisme, bien que présentant encore des obscurités, a désormais, grâce aux magnifiques travaux de la période moderne, une place assurée dans le cadre de la neuro-pathologie. — Pour bien étudier ce difficile problème, nous le suivrons d'abord dans son évolution historique 2, que nous diviserons en trois grandes phases : 1. Mesmer et le Magnétisme animal (1775-1841); 2. Braid et l'Hypnotisme (1842-1874) ; 3. Les Contemporains et le Somnambulisme provoqué (1875-1894).

1 Voy. Richer ; Thèse de Paris, 1879 ;

Gharcot ; Académie des Sciences, 1S82; — Œuvres complètes (passim) ; Barth; Du sommeil non naturel, ses diverses formes; Thèse d'agrégation, 1866; Bernheim ; Traités, 1886, 1890 et 1S91 . — Voy. aussi l'exposé très fidèle et très condensé de sa théorie dans le Journal Le Temps, du 29 janvier 1S91 ; Beaunis ; Traité, 1886 ;

Pitres et Gaube ; Revue générale (avec bibliographie très étendue), in Bévue des Sciences médicales, 1886, tom. XXV11, pag. 325, et tom. XXVIII, pag. 3i5 ; Sicard, Besse ; Thèses de Montpellier, 18S6 et 1888 ; Binet ctFÉRÉ ; Le magnétisme animal. Traité, 18S7 ; Coste de Lagrave, Morand'; Traités, 1889; Luys ; Leçons cliniques, 18S9;

P. Richer et Gilles de la Tourette ; Art. Hypnotisme, in Dictionnaire

encyclopédique, 1889; Babinski; Archives de Neurologie, 1889;

Pitres ; Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotisme, 1890; Moll, Gournelles ; Traités, 1890;

Blocq ; Des Somnambulismes, Revue générale, in Gazette hebdomadaire, 1890, pag. i34; Régnier ; Progrès médical, 1891 ; Tarchanofp, Forel, Joire ; Traités, 1S91 ;

G. Guinon ; Des Somnambulismes, in Progrès médical, 1891 et 1892; — Clinique des maladies du Système nerveux, tom. II, 1893; — Bibliothèque médicale Charcot-Debove, 1894 ;

M"° Steph. Feinkind ; Thèse de Paris, 1893 :

Mesnet ; Le somnambulisme provoqu,é et la fascination. Traité, i8y3; Comptes rendus des divers Congrès de l'hypnotisme, et Collection de la Revue de V Hypnotisme .

Voy. aussi nos Leçons sur le Grand et le petit hypnotisme, in Rente de V Hypnotisme, 1889, et Clinique médicale, pag. 26/j.

- Nous négligeons absolument tout ce qui, dans cet historique, appartient à l'exagération clà l'erreur, voulant surtout nous attacher à indiquer les fondements historiques de l'hypnotisme scientifique contemporain.

§ I. Mesmer et le magnétisme animal1 (1775-1841). — 1. Mesmer. C'est au commencement de 1778 que Mesmer, docteur de Vienne, arriva à Paris et y exploita, pour la cure des maladies, ses théories sur le fluide universel, qu'il appelait magnétisme animal 2 et qui pouvait se transmettre d'un individu à l'autre.

Il n'y a à retenir, dans les pratiques de Mesmer, que la manière dont il procédait; cela seul appartient encore aujourd'hui à l'histoire scientifique du magnétisme.

« Le magnétiseur, le dos tourné au Nord, s'assied en face du sujet, les genoux touchant les genoux, les yeux attachés aux yeux. » En laissant de côté la précaution, absolument superflue, de la polarisation, c'est bien là la position indiquée encore aujourd'hui pour endormir les sujets.

Quant aux effets, Mesmer s'occupe peu des effets physiologiques (ce sont le plus souvent des attaques d'hystérie plus ou moins complètes-) et ne veut voir que les effets thérapeutiques : côté encore obscur et fort compliqué de la question, sur lequel il ne pouvait arriver à rien de scientifique.

Le 12 mars 1784, le roi nomma une Commission, composée de membres de la Faculté et de l'Académie des Sciences, pour examiner le mesmérisme, représenté pour elle, non par Mesmer (dont la personnalité ne méritait pas cet honneur), mais par d'Eslon, un docteur régent, devenu le disciple du magnétiseur.

Le Rapport sorti des travaux de cette Commission condamne justement et complètement la théorie du fluide animal, en montrant par des expériences très nettes que, d'un côté, les phénomènes décrits s'observent chez des personnes non magnétisées, mais croyant l'être ; et que, de l'autre côté, ils ne s'observent pas chez des personnes magnétisées à distance, mais ne croyant pas l'être. Comme effet immédiat, le magnétisme n'est que l'art de faire tomber en convulsion les personnes sensibles ; au point de vue de l'effet curatif, le magnétisme est inutile ou dangereux.

De cette première période historique, nous ne retiendrons donc qu'une chose : le prétendu magnétisme animal (dans le sens de fluide, etc.) n'existe pas ; Mesmer et ses disciples employaient de bons procédés d'hypnotisme ; ils ont dû en observer les effets physiologiques, mais ils ne les ont jamais analysés et reconnus. Ils n'ont d'autre mérite que

1 Dechambre ; art. Mesmérisme, 'in Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales, 2e série, VII, pag. i43. — C'est dans cet article que nous avons puisé tous les documents qui suivent, pour la période qui s'étend de Mesmer à Braid.

- Charles Richet a établi (Société de Biologie, 17 mai 1884, C. R., pag. 33/,) par des citations empruntées aux auteurs du xvie et xvii" siècle que, quand Mesmer s'est servi du mot magnétisme pour son fluide, ce n'est pas parce qu'il l'assimile d'une manière spéciale à l'aimant, mais parce qu'il est entendu à ce moment qu'une force qui s'exerce à distance, sans contact direct, est une force magnétique.

d'avoir ouvert la voie el attiré l'attention sur une question dans laquelle Laurent de Jussieu (se séparant de ses collègues de la Commission! reconnaissait qu'il y avait peut-être quelque chose de sérieux à rechercher et à approfondir.

2. Parmi les élèves et successeurs immédiats de Mesmer, nous signalerons les suivants :

A. Le marquis de Puységur admet toujours le fluide animal et n'est, comme Mesmer, préoccupé que de guérir les malades. Mais, en passant , il signale des faits d'observation curieux.

Ainsi, le 8 mai 1784, il voit un jeune homme, sous l'influence de son action, s'endormir paisiblement, el. tout en dormant, parler, s'occuper de ses affaires, chanter les airs qu'on lui indiquait mentalement. Ce dernier mot n'a pas été encore confirmé par les expérimentateurs contemporains ; mais le reste de la phrase prouve bien que Puységur a bien observé le vrai somnambulisme provoqué «.

Dans d'autres expériences, il montre le magnétiseur atlirantle magnétisé et s'en faisant suivre où il veut; celui-ci, la crise passée, a tout oublié. Pour l'éveiller, on lui touche les yeux ou on l'envoie embrasser l'arbre qui l'a endormi tout à l'heure et qui maintenant le désenchante. Ce sont là des traits réels du somnambulisme scientifique, y compris le principe que nous verrons formulé par Dumontpallier : l'agent qui fait, défait.

B. Petetin (1787) étudie surtout divers élats de catalepsie produits par la magnétisme. Parmi les quatre espèces qu'il distingue, remarquons : la catalepsie avec somnambulisme, la catalepsie extatique et la catalepsie hystérique, sans disposition de la part des membres à conserver les attitudes qu'on leur donne, ni « à transmettre à l'âme les impressions que les objets extérieurs font sur les extrémités des doigts et des orteils» . Ces cataleptiques présentent une insensibilité générale ou des paralysies partielles de la sensibilité. Elles suivent la main qui les attire.

Comme dit Dechambre, on reconnaît là, dans son berceau, le magnétisme de nos jours.

De plus, les sujets, pendant toute, la durée des accès, entretiennent une conversation aisée avec celui qui reste en rapport avec eux, pendant qu'ils paraissent isolés du reste du monde. Ce sont bien les traits du somnambulisme provoqué.

Nous laissons de côté tout ce qui, dans l'œuvre de Petetin, concerne le transport des sens à l'épigastre ou ailleurs : cela rentre dans ce que nous éliminons volontairement de notre historique.

1 Parlant du livre de Puységur (1786), Charles Richet (L'homme et l'intelligence, Note à la page 543) dit : « Ce livre est d'un grand intérêt. Il a été écrit par un homme crédule, mais honnête, et renferme bien des faits qui seraient utiles à connaître. Aujourd'hui, au point de vue de la simulation, rien n'est plus curieux que de retrouver dans le livre de Puységur tout ce qu'ont décrit, sans connaître l'ouvrage initial, les expérimentateurs modernes et contemporains. ».

C. Avec le brahmine Faria, nous conquérons quelque chose de plus : c'est que la cause, quelle qu'elle soit, du somnambulisme réside dans le sujet même et non dans le magnétiseur, contre la volonté duquel ce sommeil peut se produire. Cette opinion, considérée alors comme anarchique, fait presque prévoir l'hypnotisme sans magnétiseur, que nous donne Braid.

De plus, il endort par suggestion et suggère ce qu'il veut pendant le sommeil. Sans passes ni geste aucun, il dit : Dormez ! d'une voix forte et d'un ton impératif. «Et le sujet, après une légère secousse, un peu de chaleur générale et de transpiration, tombait dans l'état que l'Abbé désignait par un mot qui est resté : le sommeil lucide. » Voici maintenant les suggestions pendant le sommeil. « C'est de lui, dit encore Dechambre, que date la vulgarisation de celte agréable et éminemment utile faculté qu'ont les magnétiseurs de donner à un breuvage le goût qui leur plaît, de changer l'eau en lait et la piquette en vin de Champagne ».

D. Les expériences de Dupotet, Foissac, etc. , conduisent au Rapport présenté par Husson à l'Académie de Médecine, les 21 et 28 juin i83i,au nom d'une Commission nommée dix ans auparavant. Les recherches sont toujours égarées par les applications thérapeutiques prématurées et les idées de divination gratuitement accordées aux somnambules.

Malgré cela nous citerons, parmi les nombreuses conclusions de ce volumineux Rapport, les suivantes, qui concernent des faits bien observés. Nous avons seulement mis entre parenthèses les mots qui entraînent un fait non admis des savants contemporains.

« 1 . Le contact des pouces et des mains, les frictions ou certains gestes que l'on fait à peu de distance du corps et appelés passes, sont les moyens employés pour se mettre en rapport. . .

»2 .. (La volonté], la fixité du regard, ont suffi pour produire les phénomènes magnétiques, même à l'insu des magnétisés.

» 3. Le magnétisme animal a agi sur des personnes de sexe et d'âge différents.

»4- Le temps nécessaire pour transmettre et faire éprouver l'action magnétique a varié depuis une demi-heure jusqu'à une minute.

» . . 9. Les effets réels produits par le magnétisme sont très variés : il agite les uns, calme les autres.

»Le plus ordinairement, il cause l'accélération momentanée de la respiration et delà circulation, des mouvements convulsifs fibrillaires passagers ressemblant à des secousses électriques, un engourdissement plus ou moins profond, de l'assoupissement, de la somnolence, et, dans un petit nombre de cas, ce que les magnétiseurs appellent somnambulisme.

» ...i5. Lorsqu'on a fait tomber une fois une personne dans le sommeil du magnétisme, on n'a pas toujours besoin de recourir au contact et

aux passes pour la magnétiser de nouveau. Le regard du magné liseur, sa volonté seule, ont sur elle la même influence.

»i6. Il s'opère ordinairement des changements plus ou moins remarquables dans les perceptions et les facultés des individus qui tombent en somnambulisme par l'efl'et du magnétisme.

»a. Quelques-uns, au milieu du bruit de conversation confuses, n'entendent que la voix de leur magnétiseur ; plusieurs répondent d'une manière précise aux questions que celui-ci ou que les personnes avec lesquelles on les a mis en rapport leur adressent ; d'autres entretiennent des conversations avec toutes les personnes qui les entourent; toutefois il est rare qu'ils entendent ce qui se passe autour d'eux. La plupart du temps, ils sont complètement étrangers aux bruits extérieurs et inopinés faits à leurs oreilles, tels que le retentissement de vases de cuivre vivement frappés près d'eux, la chute d'un meuble, etc.

s b. Les yeux sont fermés, les paupières cèdent difficilement aux efforts qu'on fait avec la main pour les ouvrir; cette opération, qui n'est pas sans douleur, laisse voir le globe de l'œil convulsé et porté vers le haut, quelquefois vers le bas de l'orbite.

jc. Quelquefois l'odorat est comme anéanti. On peut leur faire respirer l'acide muriatique sans qu'ils en soient incommodés, sans même qu'ils s'en doutent. Le contraire a lieu dans certains cas, et ils sont sensibles aux odeurs.

»d. La plupart des somnambules que nous avons vus étaient complètement insensibles. On a pu leur chatouiller les pieds, les narines et l'angle des yeux par l'approche d'une plume, leur pincer la peau de manière à l'ecchymoser, la piquer sous l'ongle avec des épingles enfoncées à l'improviste à une assez grande profondeur, sans qu'ils s'en soient aperçus. Enfin, on en a vu une qui a été insensible à une des opérations les plus douloureuses de la chirurgie, et dont la figure, ni le pouls, ni la respiration, n'ont pas dénoté la plus légère émotion.

» ... 19. Nous n'avons pas vu qu'une personne magnétisée pour la première fois tombât en somnambulisme. Ce n'a été quelquefois qu'à la huitième ou dixième séance que le somnambulisme s'est déclaré.

B...21. Pendant qu'ils sont en somnambulisme, les magnétisés que nous avons observés conservent l'exercice des facultés qu'ils ont pendant la veille. Leur mémoire paraît même plus fidèle et plus étendue, puisqu'ils se souviennent de ce qui s'est passé pendant tout le temps et toutes les fois qu'ils ont été en somnambulisme.

»22. A leur réveil, ils disent avoir oublié totalement toutes les circonstances de l'état de somnambulisme et ne s'en ressouvenir jamais. Nous ne pouvons avoir à cet égard d'autre garantie que leurs déclarations.

»23. Les forces musculaires des somnambules sont quelquefois engourdies et paralysées. D'autres fois, les mouvements ne sont que gênés, et les somnambules marchent en chancelant, à la manière des

hommes ivres, et sans éviter, quelquefois aussi en évitant, les obstacles qu'ils rencontrent sur leur passage. Il y a des somnambules qui conservent intact l'exercice de leurs mouvements ; on en voit même qui sont plus forts et plus agiles que dans l'état de veille.

»... Considéré comme agent de phénomènes physiologiques ou comme moyen thérapeutique, le magnétisme devrait trouver sa place dans le cadre des connaissances médicales, et par conséquent les médecins devraient seuls en faire et en surveiller l'emploi, ainsi que cela se pratique dans les pays du Nord »

On s'est beaucoup trop moqué de ce Rapport : il y avait, on vient de le voir, d'excellentes observations, qui ont été vérifiées depuis et qui se terminaient par un vœu bien sage, dont on ne tint malheureusement aucun compte.

E. Au lieu d'entrer dans la vraie voie scientifique, on se remit à chercher et à contrôler les effets thérapeutiques et divinatoires, les effets merveilleux du magnétisme, et, en démontrant l'inexactitude de ces phénomènes mal observés, prématurés ou ridicules, on conclut à la fausseté du magnétisme tout entier, on ne chercha pas à y démêler le vrai du faux.

C'est là l'œuvre malheureuse delà seconde Commission nommée par l'Académie de Médecine, à l'instigation du magnétiseur Berna, qui aboutit au Rapport de Dubois d'Amiens (12 et 17 août 1837) et au Concours instituant un prix de 3, 000 francs « à la personne qui aurait la faculté de lire sans le secours des yeux et de la lumière' »; concours dont aucun des candidats ne remplit le programme, et à la fin duquel, sur la proposition de Double, l'Académie décida qu'à partir de ce jour (ier octobre i84oj elle ne répondrait plus aux communications concernant le magnétisme animal, de même que l'Académie des Sciences regarde comme non avenues les communications relatives à la quadrature du cercle et au mouvement perpétuel.

On voit la force du raisonnement : la transposition des sens n'existe pas dans le magnétisme ; donc, il n'y a rien de scientifique et de certain à chercher et à trouver dans ce chapitre d'expérimentation physiologique.

Au lendemain même de cette condamnation solennelle, Braid allait se charger de démontrer le manque de logique de la conclusion 2.

g II. Braid et l'Hypnotisme (1842-1874). — 1. Braid3 inaugure réel-

1 Non à la manière des aveugles, c'est-à-dire « au moyen du toucher sur des caractères en relief», mais les objets à voir étant placés « médiatement ou immédiatement sur des régions autres que celle des yeux ».

- L'Association britannique était alors dans les mômes dispositions: en juin 1842, elle allait refuser d'entendre les premières communications de James Braid sur ce sujet.

Braid a publié en Angleterre un ouvrage intitulé : Neurypnologie, ou Traité

lement l'étude scientifique des phénomènes du sommeil provoqué.

Il ne connaissait le mesmérisme que par les livres et les journaux, et était porté à tout attribuer à la supercherie ou à l'illusion, quand il assista à une séance donnée, le 18 novembre î&Ji, par un magnétiseur français, Lafontaine. Cette première séance confirma ses préjugés ; mais, six jours plus tard, à une seconde séance, son attention fut spécialement attirée par ce fait: l'impossibilité pour un patient d'ouvrir ses paupières. Il considéra cela comme un phénomène réel, en chercha la cause physiologique, et pensa l'avoir trouvée dans l'action du regard fixe et prolongé, paralysant les centres nerveux dans les yeux et leurs dépendances, et détruisant l'équilibre du système nerveux.

« Voulant démontrer ce fait, dit-il, je priai M. Walker de s'asseoir et de fixer les regards sur le col d'une bouteille de vin assez élevée audessus de lui pour produire une fatigue considérable sur les yeux et les paupières, pendant qu'il regarderait attentivement. En trois minutes, ses paupières se fermèrent, un flot de larmes coula le long de ses joues, sa tête s'inclina, son visage se contracta légèrement, un gémissement lui échappa, et à l'instant il tomba dans un profond sommeil ; la respiration devint lente, profonde et sifflante ; le bras et la main droite étaient agités de petits mouvements convulsifs. . . Non seulement celte expérience me donna la preuve que j'en attendais, mais encore, en appelant mon attention sur l'état spasmodique des muscles de la face et des bras, sur la respiration et sur l'état mental au moment du réveil, elle me donna à penser que j'avais la clef du secret du mesmérisme. »

L'hypnotisme 1 était trouvé, et cette découverte allait marquer un grand pas dans l'histoire scientifique du sommeil provoqué. Du premier coup, Braid avait vu qu'il ne fallait pas tout repousser dans le mesmérisme, que le véritable esprit scientifique consistait à démêler le vrai du faux ; et d'emblée, par cette première expérience, il simplifiait la question en supprimant certains éléments complexes. L'influence du magné-

clu sommeil nerveux considéré dans ses relations avec le magnétisme animal, et accompagné de nombreux cas de succès dans ses applications à l'amélioration et à la guérison des maladies. Londres et Edimbourg, 1843. — Assez récemment (i883), le Dr Jules Simon en a public une traduction française sous le titre : Neurypnologie; Traité du sommeil nerveux ou Hypinotisme. — Ce livre renferme, outre l'ouvrage ci-dessus mentionné, un Appendice contenant le résumé des travaux ultérieurs de Braid jusqu'en 1SG0, et envoyé à cette époque-là à l'Académie des Sciences de Paris. — C'est cette môme année que Braid mourut subitement d'une attaque d'apoplexie (à 65 ans), au moment où il préparait une seconde édition de son œuvre. — La traduction française (à laquelle nous empruntons tous les éléments du présent paragraphe) est précédée d'une préface de Brown-Sequard.

1 Le neuro-hypnotisme, ou, pour abréger, l'hypnotisme, est le sommeil nerveux, que Braid définit : « Un état particulier du système nerveux déterminé par des manœuvres artificielles » ; ou encore : « un état particulier du système nerveux amené par la concentration fixe et abstraite de l'œil mental et visuel sur un objet qui n'est pas par lui-même de nature excitante ». — La doctrine ou la science de ce sommeil nerveux est la neuro-hypnologic, ou, pour abréger, la neurypnologie.

liseur disparaissait, en effet, devant les résultats obtenus avec le col de la bouteille; il n'était plus question de fluide animal, de volonté du magnétiseur. Toute l'action et tout l'intérêt se transportaient sur la seule personne du su jet '.

C'est là le grand progrès réalisé par la découverte de James Braid 2. Cela posé, voici le procédé opératoire qu'il conseille et l'analyse des phénomènes qu'il a observés :

«Prenez un objet brillant quelconque (j'emploie habituellement mon porle-lancelte) entre le pouce, l'index et le médius de la main gauche ; tenez-le à la distance de 25 à 45 centim. des yeux, dans une position telle au dessus du front que le plus grand effort soit nécessaire du côté des yeux et des paupières pour que le sujet regarde fixement l'objet3. Il faut faire entendre au patient qu'il doit tenir constamment les yeux fixés sur l'objet et l'esprit uniquement attaché à l'idée de ce seul objet. On observera qu'à cause de l'action synergique des yeux, les pupilles se contracteront d'abord ; peu après, elles commenceront à se dilater, et, après s'être ainsi considérablement dilatées et avoir pris un mouvement de fluctuation, si les doigts indicateur et médian de la main droite, étendus et un peu séparés, sont portés de l'objet vers les yeux, il est très probable que les paupières se fermeront involontairement avec un mouvement vibratoire. S'il n'en est pas ainsi, ou si le patient fait mouvoir les globes oculaires, demandez-lui de recommencer, lui faisant entendre qu'il doit laisser les paupières tomber quand de nouveau vous porterez les doigts vers les yeux, mais que les globes oculaires doivent être maintenus dans la même position et l'esprit attaché à la seule idée de l'objet au-dessus des yeux*. Il arrivera, en général, que les yeux se fermeront avec un mouvement vibratoire, c'est-à-dire d'une façon spasmodique. Après un intervalle de dix ou quinze secondes, entsoulevant doucement les bras et les jambes, on trouvera que le patient, s'il est fortement affecté, a une disposition à les garder dans la position où ils ont été placés. S'il n'en est pas ainsi, demandez lui, d'une voix

1 Ce qui prouve encore plus complètement, dit Braid, l'exclusion de toute force venant directement ou indirectement d'autrui, c'est que chacun peut s'hypnotiser soi-même.

2 « Son intervention a été magistrale, dit Lasègue (Revue des Deux-Mondes, octobre 1881), en ce que, déplaçant l'objectif, il a fait litière des anecdotes, rejeté les pouvoirs occultes et réduit le magnétisme aux proportions des sujets accessibles à la science. »

3 Un patient, dit Braid, peut être hypnotisé en tenant les yeux fixés dans une direction quelconque. Mais l'hypnotisation se produit très lentement et très faiblement quand les deux yeux sont dirigés en avant, tandis qu'elle se développe très rapidement et très énergique ment quand ils peuvent être maintenus dans la position d'un strabisme double interne et supérieur.

4 L'expérience réussit aussi chez les aveugles; ce qui fait admettre à Braid que ce n'est pas tant par le nerf optique que se fait l'impression que par les nerfs sensitifs, moteurs et sympathiques, et par l'esprit.

douce, de maintenir les membres étendus 1 ; de la sorte, le pouls ne tardera pas à s'accélérer beaucoup, et les membres, au bout de quelque temps, deviendront rigides et involontairement fixes On trouvera aussi que, à part la vue, toutes impressions des sens spéciaux, y compris les sensations de chaud et de froid, celle d'activité musculaire ou de résistance, et certaines facultés mentales, sont d'abord prodigieusement exaltées, comme il arrive dans les effets primitifs de l'opium, du vin et de l'alcool. Toutefois, après un certain moment, celte exaltation fonctionnelle est suivie d'une dépression beaucoup plus grande que la torpeur du sommeil naturel a.

Voilà donc les caractères de ce sommeil provoqué : insensibilité et état cataleptiforme. Maintenant, on peut modifier instantanément cet état et faire passer les muscles delà rigidité tonique à l'extrême mobilité, et les sens de la plus profonde torpeur à la sensibilité exaltée: il suffit pour cela de diriger un courant d'air (avec la bouche, un soufflet, un éventail, le mouvement de la main, un objet quelconque] sur l'organe ou les organes que l'on veut modifier. Un coup soudain ou une pression sur un muscle rigide fait aussi cesser l'hypnotisalion de cette partie ; mais cela ne réussit pas pour les sens.

Braid a ensuite fort bien remarqué que l'hypnotisation d'un sujet devient d'autant plus facile qu'elle est plus fréquente. Les sujets « deviennent ainsi susceptibles d'être affectés entièrement par l'imagination. Ainsi, s'ils croient qu'il se passe quelque chose dont ils doivent être affectés, quoiqu'ils ne le voient pas, ils deviennent affectés; au contraire, l'hypnotiste le plus expert s'exercera en vain, si le sujet ne s'y attend pas et ne s'y prête pas corps et âme 2 ».

Comparant plus loin cet état où plonge l'hypnotisme avec le somnambulisme naturel, Braid relève dans le premier ce caractère important: les somnambules artificiels sont portés au repos absolu, à moins qu'ils ne soient mûs par quelque impression du dehors ; ils n'ont pas des impulsions internes comme les somnambules naturels; mais ils obéissent bien aux impulsions externes, en faisant preuve de perception active et de beaucoup de docilité.

Quant à la théorie pathogénétique de ce sommeil, elle est tout entière dans l'idée de la fatigue cérébrale. «C'est par suite d'un excès de fatigue de la faculté d'attention, amené par la pensée exclusivement attachée à un objet unique, à une idée unique n étant pas de nature excitante, par suite d'un excès de fatigue dont souffre un système particulier de mus-

1 Comparez ce rôle de la suggestion, venant compléter l'effet de la fixation de l'objet brillant, au procédé opératoire déjà indiqué de Faria, et à ce que nous dirons plus loin des procédés opératoires des contemporains.

2 Un ami de Braid, M. Walker, résiste à la fascination exercée sur lui par un magnétiseur de profession, et il frustre ses efforts en tenant « ses yeux et son esprit en mouvement » ; tandis qu'un autre jour il s'hypnotise lui-même en moins d'une minute, en fixant simplement ses yeux et son esprit.

cles, par suite de l'état résultant de la position incommode et forcée des yeux, et du repos en général, que se développe dans le cerveau et dans tout le système nerveux cet état particulier qui s'appelle hypnotisme ou sommeil nerveux 1 . »

Braid surveille, du reste, ce sommeil et réveille son sujet quand il veut : «Quand je m'aperçois, dit-il, qu'il y a oppression de la respiration, que le visage est très rouge, que les membres sont extrêmement rigides ou que l'action du cœur est rapide et tumultueuse, je réveille immédiatement le patient en frappant dans les mains, ou en frappant le malade par un coup sec de la paume sur le bras ou sur la jambe, ou bien encore par la pression ou le frottement des paupières, ou encore par un courant d'air projeté contre la face. A l'aide de ces moyens, je n'ai jamais manqué de rappeler mes sujets à eux rapidement. »

Et il termine ce chapitre par cette observation fort sage : L'hypnotisme «ne doit pas servir dejouetentre les mains des ignorants qui voudraient satisfaire une vaine curiosité. Dans les cas de tendance à l'apoplexie, quand il y a anévrisme ou sérieuse affection organique du cœur, on ne doit pas s'en servir...»

Le chapitre Suivant (IV) est tout entier consacré à différencier le sommeil hypnotique du sommeil naturel. Cette différenciation ressort assez nettement des caractères déjà énumérés pour que nous n'ayons pas besoin d'insister.

Nous serons brefs également sur le chapitre, fort curieux cependant, consacré au phréno -hypnotisme. Imbu des idées de la phrénologie, Braid pense qu'on peut, chez les sujets hypnotisés, mettre en jeu telle ou telle faculté en touchant 2 ou en frictionnant la région du crâne correspondant à cette faculté. Il est probable, comme dit Brown-Sequard dans l'Introduction du livre de Braid, que l'expérimentateur anglais ne s'est pas mis suffisamment à l'abri des causes d'erreur provenant des suggestions.

Il y a aussi autre chose. Du moins, dans certains cas, il n'y a pas de suggestion3, car nous verrons que, sans admettre les relations des phrénologistes, les contemporains ont montré que la pression sur telle ou telle région du crâne peut déterminer des phénomènes particuliers.

' Braid a essayé aussi d'endormir « par la prolongation insolite ou la répétition des mômes impressions sensibles » ; mais il a constaté que le sommeil produit par ce mode d'opération, à moins qu'il ne fût provoqué par les yeux, n'était autre que le sommeil naturel, «excepté chez des patients qui avaient, pour ainsi dire, été marqués au sceau de l'état nerveux, par le mesmérisme ou l'hypnotisme pratiqué précédemment ». Retenons cette réserve de la fin, pour ne pas voir de contradiction entre cette proposition de Braid et les conclusions des contemporains.

2 Avec le doigt ou avec un corps inerte (comme une baguette de verre longue de trois pieds et terminée par un bouton).

3 Braid connaissait, du reste, le danger auquel Brown-Sequard pense qu'il n'a pas échappé. Ainsi, dans une de ses expériences (pag. 119), il dit expressément

« La personne qui me l'amena (ce sujet) sait qu'il n'y eut pas de suggestions » Grasset, 4° édit., toin. IL 54

C'est ce fait là que Braid a découvert; seulement il l'a rapproché des doctrines phrénologiques, et en cela il a eu tort.

Si on lit ses expériences, on voit en effet que l'interprétation des faits est souvent torturée. Ainsi, chez divers sujets, la pression sur l'organe du temps produit le désir «d'écrire», sur l'organe de la bienveillance le désir «d'être honorable», et chez un autre le désir de «voyagera, sur l'organe du son le désir de «valser», sur l'organe de la vénération le désir de «chanter», et sur l'organe de la répartie le désirde «marcher».

On voit qu'il faut de la bonne volonté pour interpréter ces faits à la façon des phrénologistes. Mais supprimons l'interprétation, le fait reste : la provocation de certains actes ou de certaines pensées par la pression de diverses régions de la tête'. Retenons ce fait; nous le retrouverons dans les études contemporaines- .

A ce même sujet, Braid voit très nettement aussi une chose que les recherches fréquentes ont bien confirmée : c'est l'indépendance fonctionnelle des deux hémisphères. Il agit différemment sur les deux hémisphères et il obtient une expression différente dans les deux moitiés du corps. Ainsi plusieurs sujets, d'un côté sont affectueux et embrassent, et de l'autre combattent avec violence un ennemi. Braid voit dans ces

' Reaid a, d'ailleurs, une théorie ingénieuse sur ces faits : il pense que la pression des diverses régions provoque la contraction de certains muscles, et alors c'est la contraction de ces muscles qui provoque dans le cerveau l'idée correspondante à ces mouvements. L'auteur développe bien à ce sujet toute la théorie des suggestions par attitude donnée aux membres, que les contemporains ont très bien étudiée : « Il est probable, dit-il, qu'en provoquant ainsi dans certains muscles l'action qu'ils ont coutume d'accomplir spontanément pour manifester une motion donnée, ils peuvent, par acte réflexe, exciter la portion du cerveau dont l'activité est ordinairement cause de cette môme action. Il y aurait, dans ce cas, une sorte de réciprocité du procédé ordinaire, et ce qui est habituellement l'objet de l'excitation cérébrale et mentale en deviendrait la cause. L'hypothèse suivante me fera mieux comprendre : Le fait de mettre dans la main une plume ou un crayon pourra provoquer l'idée d'écrire ou de dessiner; l'excitation des muscles gastroenémiens qui nous soulèvent sur les orteils inspire l'idée de danser, sans aucune suggestion que celle qui provient de l'attitude et de l'activité des muscles naturellement et nécessairement mis en jeu dans l'exercice de ces fonctions. » Ce passage est très remarquable, ainsi que toute la page suivante (i3i), que nous ne pouvons citer et qui développe la même idée avec d'autres exemples.

Braid n'est, du reste, pas aussi partisan de la phrénologie qu'on pourrait le croire tout d'abord. Dans sa note additionnelle de i8Go, il dit : ■< Mes expériences sur le contact du cuir chevelu et au sujet des phénomènes passionnels que provoquait ce contact, me conduisirent à conclure que les résultats obtenus ne prouvaient ni n'infirmaient l'organologie phrénologique. . . »

2 Radgi, Stefanini, Rainaldi (Assoc. inedic. itah, in Semaine médicale, 5 octobre 1887, pag. 397; ont produit, il y a quelques années, des faits intéressants sur le phénomène rolandique (mouvements produits par le contact, chez l'hypnotisé, des régions crâniennes correspondant aux divers centres moteurs) et la polarisation psychique (réalisation, à la suite de l'application d'un aimant, d'actes contraires aux phénomènes suggérés).

Voy. aussi Silva (pag. 255 du tom. 1, en note).

faits les plus beaux exemples de l'exactitude du quinzième aphorisme de M. Mayo : Chaque moitié latérale d'un animal vertébré a une vitalité séparée, c'est-à-dire la conservation de la conscience dans une moitié est indépendante de sa conservation dans l'autre.

Déjà, dans une note de son livre, Braid avait signalé (pag. 62) la possibilité d'éveiller une moitié du corps et pas l'autre. « Supposons, dit-il, la même torpeur de tous les sens, avec rigidité du corps et des membres, un courant d'air ou une légère pression contre un œil rendra la vue à cet œil et la sensibilité ainsi que la motilité à une moitié du corps (du môme côté que l'œil manipulé), mais laissera l'autre œil insensible et l'autre côté du corps rigide et à l'état de torpeur. »

Ces deux passages fixent un point de doctrine très important, que les recherches contemporaines ont absolument confirmé.

Dans la dernière partie de son livre, Braid expose les applications thérapeutiques de l'hypnotisme. Les observations (en général incomplètes comme détails et diagnostic) ont trait à des troubles de la vue, des douleurs diverses, des paralysies, des troubles de l'ouïe (même congénitaux: surdi-mutité1), de l'odorat, des tics douloureux, des anesthésies, des contractures, des troubles dans la parole ou même dans l'idéation, du rhumatisme, divers troubles nerveux d'origine traumatique, de la céphalalgie, de l'irritation spinale, de la chorée et des bégayements nerveux, même de l'épilepsie (du moins certaines formes), des douleurs névralgiques du cœur et des palpitations, divers spasmes, etc. Il cite aussi des cas d'anesthésie chirurgicale provoquée par l'hypnotisme et permettant diverses opérations.

Nous sommes loin de présenter les 69 observations de Braid comme concluantes, mais nous sommes de ceux qui croient que le sommeil provoqué n'a pas dit son dernier mot au point de vue thérapeutique. Les contemporains se sont lancés dans cette voie. Il est bon de connaître les tentatives de Braid dans le même sens, tentatives qu'il faut se bien garder, quelle que soit leur valeur, de confondre avec les cures des magnétiseurs de la période précédente.

Comme c'est un côté de la question encore à l'étude et signalé à tous les chercheurs, il est bon de connaître les règles opératoires suivantes, fixées par Braid à ce point de vue :

Une fois le sujet plongé dans le sommeil provoqué, « si le but est de diminuer la force de la circulation dans un membre et d'en réduire la sensibilité, mettez les muscles de ce membre en activité, laissant les autres extrémités en état de flaccidité. D'un autre côté, si l'on veut augmenter la force et la sensibilité dans un membre, il faut le maintenir en flaccidité et mettre les autres en activité, en les élevant et les étendant. Si l'on veut obtenir une dépression générale, après qu'on aura

1 L'hypnotisme peut même donner à certains sujets de l'oreille, au sens musical du mot, c'est-à-dire qu'il les fait chanter juste pendant le sommeil.

tenu un ou deux membres étendus pendant un court espace de temps, on les remettra avec précaution clans une position normale, et bon abandonnera le corps tout entier au repos absolu. Si, au contraire c'est une excitation générale qu'on veut produire, on étendra tous les membres et on oblig*era ainsi le patient à mettre tous ses muscles en action énergique : ils deviendront rapidement rigides; on verra apparaître rapidement aussi l'augmentation dans la force et dans la fréquence de l'action cardiaque, et l'afflux du sang au cerveau, afflux rendu évident par l'action des carotides, par la distension des jugulaires, par la rougeur de la face et la congestion des yeux. . . »

Voilà l'analyse complète du livre de Braid, tel qu'il parut en i843. — Dans la Note additionnelle écrite en 1860, nous relèverons ce qui a trait aux suggestions, qui y sont fort bien étudiées.

Braid proclame que les symptômes les plus variables peuvent se développer dans différentes périodes de l'état hypnotique , depuis l'insensibilité extrême et la catalepsie jusqu'à la sensibilité la plus vive et la plus grande excitabilité. « Quelques-uns de ces changements, ajoute-t-il alors, peuvent être provoqués immédiatement, dans la phase voulue de l'hypnotisme, par des suggestions auditives ou tactiles; car les patients montrent une sensibilité exagérée ou de l'insensibilité, une puissance musculaire incroyable ou la perte complète de volonté, selon les impressions que l'on crée chez eux sur le moment. Ces impressions se produisent à la suite de suggestions auditives, c'est-à-dire provenant d'une personne en laquelle le patient a confiance, ou à la suite de quelque impression physique à laquelle ils avaient précédemment associé la même idée, ou bien encore par suite de la position, de l'activité ou du repos, que l'on a communiqués à leur personne et à certains groupes de muscles. »

Toute l'histoire contemporaine des suggestions est dans cette phrase ; Braid a observé même les suggestions à l'état de veille, sur lesquelles nous verrons plus loin Charles Bichet et d'autres revenir, en 1882. Le passage est important à signaler :

« Il y a plus : il est des individus si impressionnables aux suggestions que l'on peut les dominer et les contrôler, même à l'état de veille apparente (par une affirmation énergique), comme on le fait pour d'autres en hypnotisme et à la période de dédoublement de la conscience. » On trouvera, à la page 241, l'expérience très curieuse d'un sujet à qui on donne des hallucinations de la vue et à qui on persuade, avec plein succès, qu'il ne pourra plus lâcher un fil de laiton qu'on lui fait toucher. C'est exactement l'épreuve de la pièce de monnaie que nous verrons conseillée par Charles Bichet. Et Braid reprend plus loin : « On peut donc, en agissant fortement et par suggestion sur l'esprit des patients à l'état de veille, modifier l'activité physique des organes ou de la partie qui sert à la transmission des fonctions organiques, et leur faire croire qu'ils voient des formes et des couleurs diverses, qu'ils ont des impres-

sions menlalcs variables, que des forces irrésistibles les attirent, les repoussent, les paralysent >

Braid signale aussi Ipag. 247), à côté de l'obéissance passive de certains sujets, la possibilité de résistance à la suggestion chez d'autres (fait que nous verrons retrouvé par Pitres). Il montre la suggestion produisant la cécité, faisant disparaître certains individus, les transformant en d'autres. Il décrit les suggestions par simple insinuation ou par attitude donnée à certaines parties du corps.

Nous n'insisterons pas. Nous retrouverons l'étude détaillée de tout cela dans l'exposé de nos connaissances actuelles. Les passages cités suffisent à montrer que Braid avait beaucoup et bien observé ces curieux phénomènes de l'hypnotisme, que les contemporains ont retrouvés et développés l.

Il avait même compris qu'on ne peut pas emprisonner la description ' du sommeil artificiel dans un tableau unique schématique 2; nous verrons que c'est aussi la conclusion des études actuelles.

2. En tète des successeurs de Braid 3, il faut citer Azam (de Bordeaux), qui observant, en i858, une jeune fille présentant des phénomènes singuliers de catalepsie spontanée, d'anesthésie et d'hyperesthésie, l'hypnotisa, et « au premier essai, dit-il, après une minute ou deux de la manœuvre connue, ma jeune malade était endormie, l'anesthésie complète, l'état cataleptique évident.. > Il reproduisit et étudia de nouveau les phénomènes décrits par Braid.

Seulement, ce qui frappa le plus, ce fut le sommeil anesthésique, et, versant sur une pente qui avait été déjà plusieurs fois fatale à l'histoire du sommeil provoqué, on rechercha l'application et l'utilité pratique de ces études.

Azam et Broca voulurent remplacer le chloroforme dans les opérations chirurgicales par cette méthode inoffensive d'anesthésie opératoire. Velpeau et Broca communiquent une observation à l'Académie des Sciences en i85g. Velpeau, Follin, Natalis Guillot, Preterre, Verneuil et d'autres s'occupent de la question dans le même sens.

Seulement on vit bientôt que les réussites étaient plus ou moins complètes suivant les sujets mis en expérience ; les chirurgiens furent

1 Nous ne pouvons partager la manière de voir de Charles Richet quand il place (L'homme et V intelligence, pag. 295) Braid, à côté de Petetin, Dcleuze, "Dupotet et Husson, parmi les commentateurs de Puységur, dont l'œuvre est « confuse, perdue dans des erreurs absurdes et des sottises difficiles à imaginer.»

2 •> L'hypnotisme, dit-il (pag. 236), ne comprend pas qu'un état, c'est plutôt une série de différents points susceptibles chacun de varier indéfiniment, depuis la rêverie la plus légère avec élévation dans les fonctions, jusqu'au coma profond avec absence complète de connaissance et de volonté. »

3 Pour tout ce paragraphe, voir l'article Hypnotisme de Mathias Duval dans le Nouveau Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratiques, XVIII, pag. 123.

refroidis par leurs insuccès et l'agitation finit en 1860, presque l'année de son début en France.

Et, payant une fois de plus les fautes de ces applications trop hâtives, l'étude physiologique, scientitique, de l'hypnotisme tomba encore dans un oubli presque absolu. Quelques auteurs l'étudièrent cependant de temps en temps chez les hystériques : parmi eux, Lasègue mérite d'être cité <.

Il faut, dit Lasègue !, choisir les hystériques calmes, somnolentes, demi-torpides, réagissant peu, plus promptes à pleurer qu'à s'irriter. Lorsque, chez une hystérique de ce type, on applique la main sur les yeux ou qu'on ferme les paupières par n'importe quel procédé, la malade éprouve une sensation d'engourdissement toute particulière. Chez certaines malades on ne dépasse pas cet engourdissement, chez d'autres on arrive à la somnolence, chez d'autres enfin on atteint la torpeur complète (sommeil profond avec suspension complète de la vie* de relation et état cataleptique des membres) .

Lasègue cite ensuite des observations analogues en dehors de l'hystérie, dans des cas de lésion cérébrale.

L'état de la science à la fin de cette période est parfaitement résumé dans l'article déjà cité de Mathias Duval, qui est de 1874 et précède par suite immédiatement la période vraiment contemporaine.

§111. Les contemporains et le somnambulisme provoqué (1875-18941. — Cette période est caractérisée par les travaux de Richet3, Charcol '. Dumontpallier 3, Chambard6, Bernheim Pitress, Luys, Brémond0,

1 Signalons aussi Liébault (1866), qui a été plus tard l'initiateur de Bernheim.

2 Lasègue ; Catalepsies partielles et passagères, in Archives générales de Médecine, octobre i865.

3 Richet ; Journal de l'Anatomie et de la Physiologie, 1875, XI, pag. 471. — L'homme et l'intelligence. Paris, i884-

I Uharcot; Progrès médical, 1878, n° 5i ; Académie des Sciences, i3 février 1882, etc. (Voir le livre de Richer, pag. 509, et l'Iconographie photographique de la Salpêtrière). — Le nom de Charcot personnifie l'histoire de l'hypnotisme contemporain ; il a apporté, dans cette étude, la rigueur cl la méthode des sciences exactes. Peut-être a— t— il été trop exclusif, trop absolu dans ses conclusions ; mais il n'en a pas moins l'immense mérite d'avoir créé un type clinique indiscutable, d'avoir « relevé une, question mal famée» (Babinski), et «d'avoir fail triomphalement rentrer avec lui l'hypnotisme dans cet Institut qui, trente ans auparavant, le condamnait avec autant de dédain et aussi dédaigneusement que le mouvement perpétuel ou la quadrature du cercle» {Clinique médicale, pag. 271).

5 Dumontpallier; Société de Biologie, 1881 à i885, passim.\ Voy aussi les Thèses de Magnin et de Bérillon (Paris, 1884). I! Chambard; Thèse'de Paris, 1881. et Encéphale, 1881, pag. 95. 7 Bernheim; De la suggestion dans l'état hypnotique et dans l'état de veille. Paris, 1S84. — Voy. aussi les travaux de cet auteur cités en tète du chapitre. s Pitres ; Des suggestions hypnotiques. Bordeaux, 1S84.

II Brémond; Société de Biologie, 25 avril i8«4-

Richer', Gilles de la Tourette4, Barth, Babinski, G. Guinon, etc., en France ; Heidenhain, Grutzner, Berger, Baumler, Reiger, Preyer, en Allemagne ; Tamburini et Seppilli, en Italie, etc. — Le principal épisode de celte histoire contemporaine est la lutte entre le grand hypnotisme de la Salpètrière, étayé sur les caractères somaliques fixes mis en lumière par Charcot, et le petit hypnotisme de Nancy (Bernheim), avec la suggestion comme élément dominant.

Cela dit, nous abandonnons dans ce paragraphe l'ordre historique pour exposer didactiquement l'état actuel de nos connaissances.

I. Conditions voulues pour réaliser l'hypnose et moyens de la déterminer*. — Un premier principe à poser, c'est que tout le monde ne peut pas être endormi, mais tout le monde peut endormir. Un certain nombre d'hommes et beaucoup de femmes, hystériques pour la plupart, sont hypnotisables.

Sur 1011 personnes soumises à l'hypnotisation, Liébault a trouvé 27 réfractaires ; puis il a déterminé : somnolence et pesanteur chez 33, sommeil léger chez 100, sommeil profond chez 460, sommeil très profond chez 232, somnambulisme léger chez 3i, somnambulisme profond chez i3i. — Bernheim admet, avec Liébault, que la plupart des sujets sains sont hypnotisables '' .

Charcot, "au contraire, considère l'hypnose comme un état pathologique dont un certain nombre d'hystériques sont seuls tributaires; on doit donc, dans la plupart des cas, retrouver dans les antécédents personnels ou jhéréditaires de ces s malades», les causes diverses (diathèse, accidents nerveux, intoxication, etc.) qui précèdent ou engendrent la grande névrose. — Bitot5, récemment, n'a trouvé, sur 22 hystériques mâles, qu'un seul sujet hypnotisable.

Il est, du reste, curieux de comparer, au point de vue du terrain sur lequel se greffe la névrose, les définitions que Bernheim d'une part, Babinski de l'autre, ont récemment données de l'hypnotisme 6 :

« L'hypnose, dit Bernheim, est un phénomène normal qui se rencontre chez tous les sujets et qui ne présente rien de commun avec l'hystérie, si ce n'est l'extrême facilité avec laquelle hypnotisés et hystériques se suggestionnent ou se laissent suggestionner». L'hypnotisme

' Richer ; Loc. cit., pag. 5o5. (On trouvera dans ce dernier ouvrage les indications bibliographiques complètes qui manquent ici).

2 Richer et Gilles de la Tourette ; art. Hypnotisme du Dictionnaire encyclopédique, 1889. .

3 Baierlacher ; Technique de la thérapeutique suggestive, Stuttgart, 1889; Marin; Traité, 1889.

4 Bernheim ; Société d'hypnologie, 1891 (Semaine médicale, 21 juillet 1891, pag. 29/i). — Pour Berillon (ibid.) tous les enfants, en particulier, peuvent être hypnotisés^ seuls les idiots et les hystériques seraient réfractaires.

5 Bitot; Mercredi médical, 21 janvier 1891.

" Bernheim, Babinski; Société d'hypnologie, 1891.

n'est donc, d'après lui, que l'exagération, spontanée ou provoquée, de la suggestibilité normale.

« L'hypnotisme, déclare Babinski, est la conséquence d'une modification pathologique de l'organisme; c'est une véritable névrose qui, si elle ne doit pas être confondue avec l'hystérie, présente du moins les plus grandes affinités avec elle » . Pour lui, la névrose n'existe que s'il est possible de faire apparaître et disparaître par suggestion, chez le sujet, certains phénomènes somaliqaes (contractures, paralysies, anesthésie, catalepsie).

Ochorowicz, en 1884, a présenté à la Société de Biologie un hypnoscope qui permettrait de reconnaître les personnes hypnotisables. C'est un aimant entre les branches duquel on place le doigt (de manière à toucher les deux pôles à la fois). En deux minutes les sujets présenteront divers phénomènes subjectifs (souffle froid et chaud, fourmillements et picotements, sensation de gonflement dans la peau, d'engour-

Fig. 114. - Hypnotisation par le regard (d'après l'Iconographie photographique

de la Salpêtrière).

dissement dans les muscles, de douleur, lourdeur, etc.) et objectifs (mouvements involontaires, insensibilité, paralysie ou contracture ').

' Voy. aussi la communication du même auteur sur ta sensibilité hypnotique au Congrès de Psgc/iologie physiologique de 1889 (Bulletin médical, 18 août 1889).

r os \ ttf 5

Bremond 1 a observé des faits qui semblent indiquer que les excès alcooliques ou vénériens rendent les individus plus facilement hypnotisables. Magnin a observé des faits analogues sur les cobayes rendus épileptiques par injections sous-cutanées d'essence d'absinthe.

Les sujets les plus parfaits nous paraissent être des malades. Par l'exercice, on perfectionne les sujets. Mais a la personne du magnétiseur est indifférente ». Contrairement au préjugé courant, il n'y a ici ni fluide ni disposition à exiger. Seulement par l'habitude on acquiert plus de facilité ; on acquiert surtout plus d'autorité sur les sujets que l'on a déjà endormis.

Le meilleur procédé est de se mettre en face du sujet, en lui faisant fixer les yeux de l'opérateur (fig. 1 14) et en lui maintenant les mains

Fig. 115. — Hypnotisation par fixation d'un objet brillant (d'après Y Iconographie pltotographique de la Salpétrière).

(pour mieux l'immobiliser et non pour lui transmettre un fluide]. Il est inutile que l'hypnotiseur veuille endormir; il peut môme pensera autre

1 Bremond ; Société^de Biologie, 22tmars 1884.

chose. Il vaut cependant mieux qu'il concentre lui-même sou attention sur l'acte à accomplir, parce qu'il rend ainsi son regard plus fixe (les meilleurs magnétiseurs sont ceux qui fixent le mieux et le plus imperturbablement). La preuve de la non-intervention de la volonté 1 du magnétiseur est qu'on peut faire fixer un objet brillant (fig. n5l ; Luys, par exemple, endort une sériede malades à l'aide d'un miroir à alouettes «.

Fig. 116. — Hypnotisation par occlusion des globes oculaires (d'après Y Iconographie photographique de la Salpëtrière) .

A la fin, pour achever l'œuvre, on peut fermer les veux du sujel (fig. 116) et les maintenir avec les pouces, ou bien dire . «Dormez»,

' On peut se servir d'une boule de thermomètre, d'un objet métallique ; à la Salpêtrière, on fait fixer un vif foyer lumineux (lampe Bourbouzc, lumière Drummond, lumière électrique).

2 Luys ; Société de Biologie, 21 juillet 1888; — et Académie des Sciences, 20 août

Voy. aussi Lemoine et Joire ; Revue de l'Hypnotisme, septembre 1892.

La volonté du magnétisé n'est pas non plus indispensable, puisque Berger a pu transformer le sommeil normal en sommeil hypnotique (en approchant sa main chaude ou un corps chaud de la tète du sujet). Mais, en général, la collaboration de cette volonté facilite beaucoup ]'cxpérienc.e ; et Bernheim dit à ses malades : Regardez-moi bien et ne songez qu'à dormir.

PL.xxxm

avec autorité. Ce dernier procédé (avec ou sans passes) réussit à lui seul chez des sujets déjà exercés (fig. 117). C'est là le procédé d'hypnotisation le plusgénéral, qui réussit même

Fig. 117. — Hypnolisation par suggestion verbale (d'après l'Iconographie photographique de la Salpétrière).

chez certains ^animaux, les poules par exemple (fixation d'une raie à la craie) '.

Mais toute sensation monotone et prolongée peut produire un résultat analogue. Ainsi, pour l'ouïe, on peut endormir en faisant asseoir le sujet sur la boîte de renforcement du diapason. Les Allemands ont hypnotisé avec le simple tic-tac d'une montre (le sujet ayant les yeux fermés). Chez des sujets plus exercés, un bruit quelconque (la musique militaire, les aboiements d'un chien, un concert) peut entraîner le sommeil. La planche XXXIII reproduit la photographie (Richer) d'un cer-

' Voy., sur l'hypnotisme des animaux : Danilewskt ; Congrès de l'Hypnotisme,

tain nombre de malades cataleptisées brusquement à la Salpêtrière par un coup donné sur un gong '.

Heidenhain a encore produit le sommeil hypnotique par une série de petites chiquenaudes sur la peau. Chez les sujets exercés, on découvre en général des régions hypnogènes (analogues aux régions hystérogènes décrites plus haut dans le chapitre précédent). Le vertex est un des points les plus fréquents ; chez une femme que nous avons observée, il y avait un point de cet ordre au-dessous de l'omoplate 2.

En somme, toutes les sensations prolongées et monotones produisent le sommeil hypnotique (comme le sommeil naturel, du reste), et, chez les sujets déjà exercés, les sensations brusques et intenses ont le même résultat.

De plus (c'est un point qui peut faciliter les supercheries des charlatans), un sujet déjà exercé peut s'endormir par la seule idée qu'on va l'endormir. Dites-lui : Demain, à 3 heures, je vous magnétiserai. Le lendemain, à l'heure dite, il s'endort, alors que vous ne ferez rien pour l'hypnotiser. (Essayez au contraire d'hypnotiser quelqu'un qui ne peut pas s'en douter: vous échouerez.) Tous les faits de magnétisation à distance ou de magnétisation par les objets (arbre, table, bouton de porte) reviennent à cela. On acquiert même aussi une grande autorité sur les sujets, et on arrive facilement (dans les cas favorables) à les endormir par simple suggestion (Faria, Bernheim) 3.

Pour terminer ce paragraphe, nous reproduisons le tableau général des actions hypnogéniques, d'après Chambard :

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