DILATATION DE L'ESTOMAC ET FIÈVRE TYPHOÏDE
condition préalable nécessaire à l'infection, n'arrive souvent qu'après la contamination
Il est d'autres microbes qui, accidentellement amenés au contact de nos épithéliums, ne peuvent peut-être les franchir qu'à la faveur de certaines conditions préalables : ainsi le bacille d'Eberth, celui qui est pathogène de la fièvre typhoïde, rsous qui avons la faveur de vivre à Paris, nous buvons probablement tous une eau contenant ce microbe. Je crois cependant qu'il traverse le tube digestif de beaucoup de Parisiens sans les infecter; l'infection a souvent besoin d'être préparée par une prédisposition spéciale du tube digestif. Celte prédisposition m'a paru être un mauvais fonctionnement de l'estomac, qui, habituellement dilaté, ne sécrétant qu'un suc digestif pauvre en acide chlorhydrique, ne réussit pas à détruire les agents infectieux et les laisse arriver avec toute leur activité dans l'intestin, où l'infection se réalise. Cette opinion que j'ai avancée et que mon élève, M. Le Gendre, a défendue dans sa thèse, repose sur une constatation clinique. En examinant et en interrogeant les malades atteints de fièvre typhoïde, on peut se convaincre que neuf fois sur dix existait chez eux une altération préalable de l'estomac. Cet organe est devenu impropre par suite de cette altération à jouer son rôle ordinaire de sentinelle avancée; si, doué de ses propriétés normales, il réussit à préserver l'intestin contre les entozoaires, il peut aussi le préserver contre le bacille typhogène. Au contraire vous observez avec une extrême fréquence chez les dilatés le taenia et la fièvre typhoïde.
Quand les microbes ont réussi à pénétrer, avec ou sans effraction des surfaces cutanée et muqueuse, dans les tissus sous-jacents, une véritable défense est organisée par la réaction de l'organisme; aussitôt s'accomplit un apport de sucs, un afflux de liquides et aussi de cellules migratrices : celles-ci émigrent par diapédèse hors des vaisseaux qui les ont amenées et elles viennent cerner les agents infectieux, elles les emprisonnent d'abord entre elles, puis bientôt les font pénétrer dans leur propre substance et les digèrent.
t)2 MOYENS DE DÉFENSE DE L'ORGâNISME CONTRE LES MICROBES
L'idée (le la destruction des microbes par les cellules, du phagocytisme, comme a dit MetschnikofT, est déjà bien ancienne; cette fonction dévolue aux leucocytes de nettoyer le sang de ce qui est impur était connue en partie. On sait depuis longtemps que des poussières colorées, des grains de vermillon (Bernard), des molécules de sulfure et de carbonate de plomb, des grains de pigment (Frerichs) sont saisis et fixés par les cellules amiboides et Ton a pu dire que les leucocytes sont les égoutiers de la circulation. On a dit aussi avec raison que ces cellules peuvent absorber des matières solubles; c'est à cette absorption que Hofmeister attribue la disparition rapide des peptones injectées dans le plasma sanguin. L'action protectrice exercée dans le sang par les cellules blanclies du sang était donc chose vraisemblable. Peuvent-elles exercer une action semblable en dehors du sang contre les microbes? MetschnikofT a donné à ce sujet la relation d'observations curieuses. Il injecte sous la peau d'animaux naturellement réfractaires ou rendus artificiellement réfractaires au charbon du virus charbonneux non atténué ; il voit les cellules migratrices arriver, englober les bactéridies, les faire passer dans l'intérieur de leur protoplasma et les détruire in situ. A des animaux non réfractaires il injecte du virus atténué et constate les mêmes phénomènes. En utilisant la vésuvine, substance qui a la propriété de ne colorer que les microbes privés de vie, on a vu que les bactéries contenues dans les leucocytes étaient bien mortes. Ce sont là des faits très intéressants; ils appellent encore une vérification qui n'a pu être faite par tous ceux qui Pont tentée.
Il est en tout cas absolument démontré que les leucocytes se chargent de certains microbes; c'est ce qui a lieu pour le pus blennorrhagique. L'habitat naturel du gonocoque n'est pas le leucocyte; c'est la cellule épilhéliale, ou le tissu lymphoïde sous-muqueux. Les leucocytes, en affluant entre les cellules épithéliales, entraînent tout ce qu'ils peuvent de microbes; j'ai vu jusqu'à trente microcoques dans un seul leucocyte. Je ne sais d'ailleurs s'il en résulte dans la blennorrhagie une action protectrice, soit pour le malade, soit pour son prochain.
PHAGOCYTISME 93
M. Toussaint a émis une autre idée au sujet de la manière dont l'organisme est protégé contre la diffusion des microbes ; il admet que, si les agents infectieux éprouvent de la difficulté à pénétrer des tissus dans le sang, c'est par suite de la prétendue matière phlogogène dont je vous ai parlé : celle-ci enflammerait les réseaux lymphatiques, amènerait la formation de thromboses dans les vaisseaux et on provoquerait assez complètement l'oblitération pour que les microbes ne pussent même aboutir au ganglion lymphatique le plus voisin. Personne n'a vu cela après Toussaint. En général, les micro-organismes capables de faire une migration pénètrent jusqu'aux ganglions lymphatiques du voisinage; là on les trouve dans les cellules, comme on y trouve les poudres inertes ou colorées. Ils y peuvent séjourner plus ou moins longtemps; mais, s'ils réussissent à se midtiplier, ils arrivent à franchir la barrière ganglionnaire.
Les parois intestinales jouissent comme les ganglions du pouvoir d'arrêter certains agents infectieux (Ribbert). Le chorion peut avoir été envahi, mais, dans le passage à travers les diverses couches de la muqueuse, les microbes se trouvent poussés par les leucocytes jusque dans les follicules clos; ils y subissent quelquefois un temps d'arrêt, pendant lequel les cellules lymphoïdes peuvent les digérer.
Lorsque toutes ces barrières ont été franchies, et que les microbes sont arrivés dans le sang, quelle est leur destinée? D'après Metschnikotf le phagocytisme intervient encore et les globules blancs dévorent les nouveaux venus; cela est possible, mais non démontré pour le plus grand nombre des microbes. Wissokowitsch a échoué complètement dans la recherche des bacilles dans les leucocytes du sang; il est certain qu'en quelques heures tous les microbes injectés dans le sang disparaissent, même les pathogènes. S'ils sont de ceux à qui la vie est possible dans le sang, ils peuvent, il est vrai, y réapparaître ultérieurement; mais ils n'en ont pas moins disparu rapidement et pendant un certain temps. Qu'étaient-ils devenus?
On a supposé qu'ils s'éliminaient en nature, s'échappant par
les émonctoires, par la surface de l'intestin, par le rein, les glandes de la peau. M. Cornil, dans les expériences où il faisait des injections d'infusion de jéquirity, a vu des microbes s'échapper par des follicules pileux, mais cette expulsion exige comme condition nécessaire une lésion anatoniique des parties par où elle s'opère. Il ne s'agit pas en réalité de décharges bactériennes; l'issue des bactéries résulte alors d'accidents dus à la maladie, d'ulcérations consécutives à des embolies, d'infarctus rénaux, de néphrites : en général il ne se fait pas de diapédèse par des surfaces saines. La peau, l'intestin, le rein sont les organes de la dépuration chimique, et non des émonctoires pour les microbes.
Wissokowitsch suppose que les agents infectieux qui ont été introduits dans le sang en disparaissent parce qu'ils se fixent dans certains organes, les poumons, la rate, la moelle des os, ajoutons le corps thyroïde, les amygdales : certains organes paraissent plus spécialement appropriés, par leur structure anatomique, pour retenir les microbes. Dans les maladies infectieuses on constate le gonflement de la rate, des ganglions, du corps thyroïde quelquefois, des plaques de Peyer, des amygdales. (Les amygdalites sont de nature infectieuse.) Ces organes ne sont pas en réalité des voies d'élimination; ils sont des lieux de dépôt pour les microbes et peuvent souffrir de l'arrivée des hôtes incommodes que leur amène la circulation. Dans les amygdales, comme dans les tissus où ils ont pu faire diapédèse, les microbes sont retenus par les leucocytes.
Les cellules endothéliales des vaisseaux capillaires fixent et retiennent les agents infectieux; on peut les y reconnaître pendant un temps considérable. Le phagocytisme est mieux démontré peut-être pour les endothéliums que pour les leucocytes. Les microbes charriés par le sang s'agglutinent contre les parois des vaisseaux, pénètrent dans les cellules endothéliales, qui se gonflent. Bon nombre de microbes non pathogènes sont ainsi rapidement et définitivement détruits. Ceux qui sont pathogènes, se multiplient et reparaissent dans le sang au moment de l'infection secondaire.
COMMENT LES MICROBES SE COMPORTENT DANS LE SANG 9o
Le phagocytisme s'exerce surtout avec activité contre les microbes non pathogènes, le bacille de l'infusion du foin, le ferment lactique: on peut voir ceux-ci persister vingt-quatre heures; le microbe tetragenus se retrouve encore après quarante-huit heures. Les spores résistent plus longtemps; celles du pénicillium se voient encore au bout de sept jours, les spores du bacille du foin ont été trouvées intactes dans les endothéliums au bout de soixante-dix-huit jours.
En résumé, il existe, après la pénétration des microbes dans le sang, une période de recueillement pendant laquelle ils soutiennent une lutte intra-cellulaire; la cellule humaine peut demeurer victorieuse ; mais, si le microbe est plus énergique qu'elle, il réussit à se multiplier et l'infection continue.
Il est une catégorie de microbes que le sang à lui seul peut tuer par sa composition chimique, ce sont les anaérobies; la présence de l'oxygène en grande quantité dans le sang est une défense pour l'organisme.
Le mouvement du sang est aussi une condition qui s'oppose à la multiplication des micro-organismes végétaux; l'expérimentation montre ([ue les cultures in vitro s'accomplissent difficilement ou ne se font pas dans les milieux agités. En général ce n'est pas dans le saug lui-même que les microbes se développent, mais dans les éléments les plus proches de lui, les cellules vasculaires; on dit que dans les maladies infectieuses le sang est infecté; ce n'est que rarement exact; il n'est pas facile de déceler la présence des microbes dans le sang ni par l'observation directe, ni par culture. Même les spirilles de la fièvre récurrente n'apparaissent dans le sang que pendant les accès; ils ont pullulé ailleurs, dans les vaisseaux sans doute, mais dans leur paroi fixe. C'est à tort qu'on attribue les accidents aigus fébriles des maladies infectieuses à la présence des germes infectieux dans le sang. Dans le charbon par exemple, la bactéridie n'apparaît que très tardivement dans le sang, longtemps après que les accidents graves se sont produits, et alors seulement qu'il cesse de s'hématoser. Il en est de même du vibrion septiquequiestanaérobieetquisevoitdans le sangquand l'animal
agonise. Mais rintoxication de tout l'organisme a été produite longtemps avant que le microbe pathogène ait infecté le sang.
Outre rendothélium des vaisseaux, il est des tissus et des organes qui gardent longtemps les microbes. Certaines amygdales hypertrophiées sont vraisemblablement des amygdales contaminées, grosses d'agents infectieux, qui ultérieurement peuvent en sortir et faire de nouvelles migrations. J'ai vu des néphrites infectieuses succéder à des amygdalites incomplètement résolues.
Les ganglions aussi conservent longtemps les microbes; les bacilles tuberculeux peuvent séjourner presque indéfiniment au centre de ganglions caséeux, sans que leur migration s'opère. Les exsudats inflammatoires enfin peuvent être des réceptacles d'agents infectieux, et les néo-membranes d'une séreuse jadis enflammée peuvent contenir des bacilles tuberculeux silencieux et inoffensifs pendant un temps fort long. Cet état de sommeil des agents pathogènes dans une partie où ils sont en réserve, c'est ce que M. Verneuil a nommé justement le microbisme latent.
La vie des cellules animales, l'activité de leur nutrition est encore une garantie de l'organisme contre les microbes. Ici la concurrence vitale, que j'ai repoussée comme hypothétique à propos de la fonction de virulence, est bien mieux admissible. Qu'un seul agent infectieux, se trouvant jeté au milieu d'un grand nombre de cellules, soit gêné dans son développement par la consommation incessante d'oxygène et de matières nutritives que font ces cellules, rien n'est plus naturel. Mais si la vie vient à fléchir, si l'activité nutritive des cellules se ralentit, surtout si elle s'arrête, le microbe a beau jeu. Rien n'est plus démonstratif à ce point de vue que l'expérience de M. Chauveau. Dans l'opération du bistournage, le testicule, par la torsion de son pédicule poussée jusqu'à oblitération vasculaire, se trouve privé de toute irrigation sanguine. Mais la peau n'a pas subi de solution de continuité. Le testicule s'atrophie et subit la régression graisseuse sans suppuration ni gangrène. Si avant l'opération on a injecté dans le sang des agents putrides, il s'en ren-