CINQUIÈME LEÇON
(14 avril 1888.)
Microbes aérobies et anaérobies. — Les aérobies agissant comme anaérobies dans les fermentations. — Suppression de la fonction chromogène du prodigiosus quand il est privé d'oxygène (Expériences de Roger, de Wernich). — Dénégation injustifiée de Gaffky. — Expériences de Charrin et Roger sur la fonction chromogène du bacille pyocyanique. Influence des antiseptiques sur cette fonction. Mes expériences avec le naphtol sur la chromogénie du pyocyanique et du vert fluorescent. Comparaison avec les expériences de Raulin sur l'aspergillus.
J'ai établi que nous pouvons influencer le nombre et la forme des microbes; je me propose aujourd'hui de démontrer que nous pouvons modifier leur fonctionnement.
Ce fonctionnement est peu connu d'une façon générale; le seul résultat que nous puissions nettement apprécier jusqu'ici, c'est la variation de leur virulence, mais cette virulence est la résultante de fonctions inconnues.
Il est pourtant une fonction de certains microbes qui est facilement saisissable, c'est leur fonction chromogène; l'étude de cette propriété de fabriquer des matières colorantes est relativement commode et peut-être nous ouvrira-t-elle des aperçus sur d'autres fonctions plus obscures.
Mais, avant d'entrer dans l'étude de la fonction chromogène, je dois dire un mot sur deux conditions opposées, essentielles à la vie de telles ou telles espèces de microbes : les aérobies et les anaérobies.
Il y a des microbes qui ne peuvent pas vivre au contact de
AÉROBIES ET ANAÉROBIES 45
l'oxygène : on les appelle anaérobies. Ceux-là, on ne les rendra pas aérobies. Mais les aérobies peuvent-ils avoir une existence anaérobie? Oui, cela est démontré depuis longtemps. Le caractère des ferments, a dit Pasteur, est d'agir comme des êtres anaérobies. C'est aussi un caractère en quelque sorte commun à toutes les cellules animales pendant un certain temps au moins, comme l'a montré A. Gautier. Au lieu de prendre l'oxygène à l'air, l'être anaérobie le prend dans des combinaisons. La levure qui se trouve à la surface d'un liquide sucré emprunte de l'oxygène à l'air pour brûler incomplètement le sucre ; cette levure dans la profondeur du liquide sucré le dédouble sans oxygène en acide carbonique et en alcool.
Je vous rends témoins d'une expérience ingénieuse et élégante instituée par M. Roger avec le bacillus prodigiosus, semé sur gélatine. Quand la culture est à l'air, le microbe fabrique du rouge et liquéfie la gélatine ; cultivé dans la même gélatine, mais à l'abri de l'air, c'est-à-dire recouvert d'une couche d'huile, il continue à liquéfier la gélatine; donc il vit, mais il ne donne plus de rouge. Dans un troisième tube, la vie commencée à l'air a liquéfié une couche de gélatine que vous voyez teinte en rose. On a alors recouvert le tout d'une couche d'huile ; le microbe a continué à vivre et à liquéfier la gélatine, mais la couche inférieure du liquide est incolore. Cependant sous l'huile, la fonction chromogène n'est que suspendue par la vie anaérobie; si on rend de nouveau l'air libre au microbe, il recommence à faire du rouge. Ainsi un être habitué à consommer l'oxygène libre peut être contraint à dégager pour vivre l'oxygène combiné. Je ne crois pas qu'on puisse imposer à un être vivant une plus grande violence.
Le même microbe a servi à de nombreuses expériences.
Wernich avait déjà remarqué qu'on peut obtenir des cultures de micrococcus prodigiosus sans rouge. Cette opinion a été combattue par GafTky; fidèle soutien de la doctrine de Cohn, il ne voulait pas accepter qu'il pût y avoir une modification de fonction, pas plus qu'une modification de forme; il rejetait également le transformisme anatomique et le transformisme
fonctionnel. Aussi a-t-il dit que les cultures de micrococcus prodigiosus dans lesquelles manque la couleur rouge sont impures; d'après lui, la perte de la fonction chromogène ne serait qu'apparente, la culture ayant été envahie par des organismes étrangers qui ont fini par prédominer sur le prodigiosus et se substituer à lui. Cette manière dédaigneuse de supprimer une expérience gênante est familière à cette école et nous la rencontrerons plus d'une fois. Ce n'est pas de la critique : car il n'y a là ni raisonnement, ni expérience de contrôle. L'expérience a été vérifiée par d'autres un si grand nombre de fois qu'il ne convient pas de s'arrêter à la dénégation de Gaffky. Ce n'est pas l'expérience qui avait tort, c'était le dogme.
Bien souvent, depuis 1884, j'ai vu, dans les expériences de M. Charrin sur le bacille pyocyanique, ce microbe perdre momentanément sa fonction chromogène, et cela sous les influences les plus diverses, la pauvreté d'un bouillon de culture, par exemple; mais il suffisait à M. Charrin de transporter l'organisme dans un bouillon plus riche pour que la sécrétion de la pyocyanine reparût.
Schottelius, en 1887, après s'être assuré de la pureté des cultures, chauffe le prodigiosus à 37°, l'obtient sous sa forme allongée et voit qu'il ne fait pas de rouge. Wasserzug le chauffe à 50° avec l'acide tartrique, constate aussi l'apparition de la forme allongée et la disparition du rouge.
Roger voit que, si on maintient les cultures à 37°, le rouge diminue graduellement; après k cultures à cette température, il constate la perte définitive de la fonction chromogène; même si on l'ensemence sur un milieu maintenu à 25°, le rouge ne reparaît pas; et même si la culture est faite sur pomme de terre, qui est le milieu de prédilection du prodigiosus. Mais on peut restituer au microbe sa fonction chromogène perdue; il suffit d'ajouter aux milieux de culture des substances spéciales qui ont la singulière propriété de stimuler la fonction chromogène de ce microbe; il se trouve que ces substances sont précisément des corps antiseptiques.
M. Roger a remarqué que l'addition de bichlorure de mer-