ANTISEPTIQUES, OXYGÈNE ET FONCTION CHROMOGÈNE
cure aux cultures dans la proportion de 18 milligrammes par litre restitue le pouvoir chromogène au microbe et augmente la production du rouge; en ajoutant 20 milligrammes de bichlorure, on empêche à la fois le développement du rouge et le développement du micro-organisme. Le sulfure noir de mercure, à la dose de 50 grammes par litre, active également la production du rouge. L'acide borique, à la dose de 2 grammes par litre, retarde au contraire l'apparition du rouge, et le supprime à h grammes; mais cette suppression n'est pas définitive.
Déjà, en octobre 1887, MM. Charrin et Roger avaient recherché quelle est l'influence des antiseptiques sur les microbes chromogènes et ils avaient démontré qu'on peut modifier la fonction chromogène chez le bacille pyocyanique, ainsi que chez un microbe qui sécrète une matière verte fluorescente et qu'ils ont trouvé dans l'intestin du lapin, microbe qui semble être le même que celui décrit par Koch et Hueppe.
Ils ont étudié d'abord l'action de Foxygène. Pour le bacille vert, il cesse de fabriquer de la matière colorante si la couche de bouillon dans laquelle on le cultive a plus de 2 centimètres d'épaisseur, c'est-à-dire si l'apport de l'oxygène est rendu plus difficile.
Dans l'air confiné, le bacille pyocyanique ne fait plus de bleu, quoiqu'il continue à se développer.
L'excès d'oxygène empêche aussi le microbe de faire du bleu; si on le cultive au contact de l'oxygène pur, il végète avec intensité, mais ne produit plus de pyocyanine. Ainsi l'insuffisance et l'excès d'oxygène entravent également la fonction chromogène.
La fonction chromogène du bacille pyocyanique est aussi modifiée par les antiseptiques. Le sublimé à la dose de 5 à 10 milligrammes par litre ne produit aucun effet; 15 à 20 milligrammes retardent l'apparition du bleu, 30 milligrammes suppriment la fonction chromogène, mais le microbe continue à se développer; IiQ milligrammes l'empêchent de se multiplier. — Le sulfure noir de mercure produit sur le bacille pyocyanique un effet tout opposé à celui qui a été noté sur le micrococcus
prodigiosus ; tandis qu'il active chez celui-ci la production du rouge, il empêche complètement (à 5 grammes par litre) la fonction pyocyanique, sans entraver la végétation du microbe. On pourrait supposer que le sulfure noir agit en pareil cas comme une poudre inerte, capable de fixer sur elle par absorption de surface la matière colorante produite par le bacille, comme fait le noir animal pour beaucoup de matières colorantes. En effet, quand on ensemence le bacille dans du bouillon auquel on a ajouté 9 à 10 grammes de charbon par litre, il se développe, mais le bleu n'apparaît pas. Est-ce parce que la pyocyanine ne s'est pas produite ou parce qu'elle s'est fixée sur le charbon? L'expérience suivante va nous répondre : Si on agite une culture pyocyanique normale avec 9 à 10 grammes de charbon par litre, elle se décolore; si on l'agite avec 5 grammes de sulfure noir, elle conserve sa coloration. Il faut agiter longtemps avec 50 grammes de sulfure noir par litre pour n'obtenir qu'une décoloration incomplète. C'était donc surtout par une action antiseptique, c'est-à dire en suspendant la fonction du bacille, que le sulfure noir entravait l'apparition du bleu dans la culture.
Pour le bacille vert fluorescent, liO milligrammes de sublimé par litre empêchent l'apparition de la couleur; le sulfure noir la supprime. Ce microbe est plus résistant que le bacille pyocyanique.
Dans mes expériences avec le napthol (3, j'ai vu que cet antiseptique entrave le développement de ces bacilles, atténue ou supprime la formation de la pyocyanine et du vert fluorescent suivant les doses employées, — doses qui d'ailleurs, toute proportion gardée, ne sont pas toxiques pour l'homme. Or les microbes chromogènes dont je viens de parler sont quatre à six fois plus résistants que les microbes pathogènes.
Ce qui est ainsi établi pour la fonction chromogène est vrai aussi pour d'autres fonctions. Raulin, dans ses expériences sur Taspergillus, a montré que la présence d'une douzaine de substances dans la culture est indispensable au développement du végétal; parmi ces substances est le fer. Supprimez celui-ci ;
l'acide sulfo-cyanique et l'aspergillus 49
la végétation commence, puis elle s'arrête. Pourquoi? parce qu'alors il se forme de l'acide sulfocyanique, qui ne se trouve pas dans les cultures contenant du fer. L'acide sulfocyanique est toxique pour l'aspergillus. Ce n'est pas que le fer neutralise cet acide, mais il empêche le végétal de le sécréter et favorise ainsi la végétation. On peut donc sans nuire aux microbes les empêcher de fabriquer des poisons. Schottelius dit avoir empêché le micrococcus prodigiosus de faire de l'ammoniaque.
Ainsi, grâce aux antiseptiques, nous avons la possibilité de diminuer et de supprimer certaines fonctions chimiques de la vie des microbes, de modifier leur nutrition et peut-être de les empêcher de nuire. Cette notion est un acheminement vers l'étude des modifications artificielles de la virulence.
BOUCHARD. Maladies infectieuses.