POISONS DES MATIÈRES PUTRIDES
thèse d'après laquelle la bactéridie charbonneuse tuerait l'animal en soustrayant l'oxygène de son sang. Ce qui manque le plussouvent au sang des animaux qui meurent d'infection, ce n'est pas l'oxygène, c'est le pouvoir des globules sanguins de fixer le maximum d'oxygène : au lieu d'être capables d'en fixer 20cc pour 100, ils peuvent n'en plus fixer que 15cc ou 12cc. Ce désordre n'est pas directement le fait du microbe; il présente une grande analogie avec ce qu'on sait de tant d'intoxications. C'est une des raisons qui font qu'on s'est demandé si l'animal charbonneux ne succomberait pas à une intoxication secondaire, résultant d'une sécrétion malfaisante, toxique, fournie par les microbes.
C'est d'ailleurs l'hypothèse la plus ancienne qui ait été émise au sujet du mode d'action des maladies infectieuses, c'est par l'intoxication qu'on a d'abord expliqué l'infection, ou plutôt dans l'infection on ne voyait que l'intoxication.
En 1822, Gaspard institua le premier des recherches expérimentales sur les troubles que cause l'introduction de matières putrides dans l'économie. Il faisait une infusion de viande putréfiée, puis l'injectait aux animaux : il constatait chez eux de la fièvre, des vomissements et de la diarrhée , la trémulation et la faiblesse musculaire, enfin le refroidissement et la mort; il concluait qu'il avait tué ses animaux par un poison contenu dans la viande putréfiée. Plus tard on a démontré que les agents infectieux jouent un rôle dans la pathogénie de ces phénomènes; mais, à l'époque de Gaspard, pouvait-on ne pas conclure à l'intoxication? En cherchant à démêler quel est le poison actif parmi les corps chimiques qu'on peut extraire de la viande putréfiée, il expérimenta isolément l'acide carbonique, l'hydrogène sulfuré, et vit que ces corps ne déterminent pas les symptômes qu'il avait observés ; ayant essayé l'ammoniaque, il constata que ce corps est un poison dont les effets ne sont pas sans analogie avec les troubles généraux produits par l'injection des matières putrides. Il admit que le principal poison contenu dans les matières putréfiées était l'ammoniaque.
La question est restée longtemps dans la voie où l'avait fait entrer Gaspard.
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En 1834, Boyer a démontré que certaines plaies dégageaient tantôt de l'ammoniaque, tantôt de l'hydrogène sulfuré, et admis que ces corps pouvaient jouer quelque rôle dans la production des accidents dits putrides observés chez les blessés.
Bonnet , en 1837 , frappé de l'odeur sulfhydrique exhalée par certains clapiers purulents et de la coloration noire que prennent les bandelettes de diachylon au contact de ces plaies fétides, par suite de la formation de sulfure de plomb, attribua au sulfhydrate d'ammoniaque les accidents putrides des opérés.
Des recherches poursuivies sur le même sujet conduisirent Dumas, en 18M, à incriminer l'acide cyanhydrique, et 0. Weber, en 1 86Zi, à accuser l'acide butyrique.
A mesure que la connaissance chimique des putréfactions s'est accrue, la toxicologie des putréfactions s'est enrichie; chaque nouvelle substance découverte dans les plaies était soupçonnée de prendre part aux phénomènes toxiques, et l'intoxication putride apparaissait de plus en plus complexe.
Panum, en 1856, avait commencé à dissocier les divers poisons qu'il soupçonnait dans la masse de la matière putride. Il avait séparé tout ce qui est soluble dans l'alcool et ce qui ne l'est pas; puis, après avoir chassé l'alcool, il reprit par l'eau les deux extraits . Ayant expérimenté isolément et comparativement l'extrait aqueux et l'extrait alcoolique, il constata que l'extrait alcoolique ne représente que 1/5 de la toxicité, tandis qu'à l'extrait aqueux correspondent les Zi/5 de la toxicité de la masse putride.
Hemmer, en 1866, a confirmé les vues de Panum, et vérifié que le poison putride est insoluble dans l'alcool. Mais il n'y a pas qu'un poison dans la matière putride. Suivant l'ancienneté de la putréfaction, le poison varie non seulement comme quantité, mais comme qualité et comme nature. Il s'en forme plusieurs successivement; parmi eux, les plus actifs sont ceux qui se développent au début de la fermentation ; ceux qui se dégagent dans les phases avancées, l'ammoniaque, l'hydrogène sulfuré, sont en quantité insuffisante pour expliquer la mort.
Panum avait soupçonné la complexité de ces poisons, d'après
alcaloïdes de la putréfaction 63
la différence d'action des extraits, mais n'avait pu les isoler chimiquement.
Bergmann et Schmiedeberg, en 1868, isolent de la levure de bière putréfiée une substance définie, un alcaloïde susceptible de former des sels avec les acides. Ils l'appellent sepsine. C'est le premier fait relatif à l'existence des alcaloïdes de la putréfaction, à moins qu'il ne faille faire remonter la priorité à Gùterbock qui, en 1838, avait peut-être déjà vu une telle substance extraite du pus, la pyine; mais sa découverte ne paraît pas avoir été entourée de garanties suffisantes.
Schmidt etPetersen, en 1869, étudient sur différents animaux l'action de la sepsine extraite du sang putréfié.
Zûlzer et Sonnenshein, en 1869, isolent et étudient des alcaloïdes multiples.
Puis viennent les brillantes découvertes sur les alcaloïdes cadavériques de Selmi, 1871 ; A. Gautier, 1872, reprises par Brouardel et Boutmy, 1880.
Je signale enfin, en 1882, les alcaloïdes putrides du contenu intestinal.
Ce ne sont donc pas les poisons qui manquent dans les matières putrides; la maladie qui résulte de leur injection chez un animal peut donc bien être une maladie toxique. Mais est-elle réellement une maladie toxique? Ces poisons suffisent-ils pour produire à eux seuls la maladie et la mort?
Tous ces poisons, — le démontrer est superflu, — tous ces poisons sont l'œuvre de microbes. Quand on injecte les matières putrides, on fait deux choses : on introduit des poisons et on introduit des saprophytes; on risque de faire un empoisonnement, mais on risque aussi de faire une infection. Ce point de vue nouveau a changé l'orientation des recherches. On a voulu voir l'infection partout, on a oublié tant de travaux qui déposaient en faveur de l'intoxication ; puis, quand le progrès de la science expérimentale a amené à considérer que, dans l'infection elle-même, les phénomènes morbides sont d'ordre toxique, il a semblé que ce fût une nouveauté.
Pour juger la question, il fallait opérer isolément avec les
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microbes sans poisons, et avec les produits putrides débarrassés des microbes.
L'expérience avait été déjà réalisée, en 1855, par Panum qui avait la prescience de l'importance qu'allait prendre la vie des ferments. Panum injecte la mati.ère putride après l'avoir chauffée à 100°; sa toxicité persiste.
En 1876, Hiller filtre les matières putrides et s'efforce de n'injecter rien de figuré; leur toxicité persiste.
Si Panum avait tué tous les microbes par la chaleur, ou si Hiller avait retenu tous les microbes sur le filtre, la question était partiellement jugée : la maladie produite par l'injection des matières putrides était d'ordre toxique. Mais on sait que bon nombre de microbes, surtout leurs spores, résistent à la température de 100°, et que les filtres ne sont pas sûrs.
Nous devons à Buchholz un progrès de la technique qui devait permettre de donner à l'expérience de Hiller toute sa valeur. Il filtre sur l'argile les liquides chargés de microbes et considère que le liquide clair ainsi obtenu est totalement débarrassé de microbes, si, ensemencé dans un milieu nutritif approprié, il n'a pas produit de végétation au bout de quelques jours. Filtrée avec cette garantie, la matière putride reste toxique.
Anders avait cependant dit, en 1877, que l'action d'une culture putride filtrée est moins énergique que celle du liquide non filtré.
L'intoxication est mise hors de doute; faut-il pour cela rejeter totalement l'hypothèse de l'infection?
Anders et bien d'autres ont inoculé la matière qui reste sur le filtre, ils ont obtenu des résultats variables. Des animaux sont morts avec des signes de septicémie, d'autres ont résisté, d'autres n'ont présenté aucun symptôme morbide. On a remarqué en particulier que, quand le résidu de la filtration avait été lavé à diverses reprises à l'eau distillée, les phénomènes d'infection ne se manifestaient pas.
La conclusion, c'est que les saprophytes fabriquent dans la matière en putréfaction des poisons qui suffisent pour expliquer les accidents morbides qui suivent l'injection de cette matière,