VARIATIONS DE L'IMMUNITÉ A TRAVERS L'HISTOIRE
affecté depuis longtemps ou n'en souffre que depuis peu, on reconnaît que cette maladie est d'autant plus faible qu'elle est plus ancienne. Les cas sont plus fréquents et plus graves dans les populations jusque-là vierges de la maladie infectieuse.
Notre syphilis actuelle est relativement bénigne, en partie à cause du traitement, mais aussi sans traitement. Elle était en tout cas incomparablement plus grave au xve siècle, quand elle a fait, je crois, son apparition chez nous; il suffit pour s'en convaincre de se reporter aux descriptions d'il y a bientôt quatre cents ans. Elle est encore d'une gravité exceptionnelle dans les populations du Pacifique, qui n'en ont subi les atteintes que depuis une époque relativement récente et parmi lesquelles nous l'importons.
Pensez à la. gravité qu'ont prise la rougeole aux îles Feroë, la variole transportée au Mexique par les Espagnols au xvic siècle. Quand la coqueluche est apparue en France, en IMk, tous ceux qui étaient atteints succombaient. La suelte s'est montrée aussi pour la première fois en Occident au xvc siècle, qui a été le siècle des maladies nouvelles, parce qu'il a été le siècle des grandes navigations : en I/186 en Angleterre, la suette a tué la moitié de la population ; ses ravages ont été terribles aussi en Flandre, en Allemagne, en France; elle y existe encore, mais combien elle est devenue bénigne!
Yoilà des exemples historiques qui prouvent que l'immunité augmente dans l'humanité en général. Ne peut-on admettre, direz-vous, que c'est plutôt la virulence du microbe qui diminue, que le virus s'est atténué par suite des transmissions d'homme à homme? Cela est possible, mais pas dans les cas que j'ai cités. Les Espagnols de Fernand Cortez ont porté aux Mexicains la variole qu'ils avaient, maladie grave sans doute, mais non pas effroyable comme elle est devenue parmi ces peuples vierges.
Ceux qui ont introduit la rougeole aux Feroë avaient la rougeole que nous avons encore. Cook a porté à Taïti la syphilis qu'il avait ou du moins qu'avait son équipage; les femmes taïtiennes ont eu une syphilis très grave, mais les
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marins de Bougainville, venus quelque temps après, n'ont reçu
d'elles qu'une syphilis légère.
Ce n'est donc pas à une atténuation du virus qu'il convient d'attribuer la décroissance des maladies infectieuses, mais à l'augmentation de l'immunité des hommes. Cette augmentation de l'immunité ne peut être expliquée que par l'hérédité de l'immunité. L'homme, qui par une atteinte de la maladie a acquis l'immunité presque absolue, ne confère sans doute à sa descendance qu'une immunité insignifiante, mais capable d'aller en croissant proportionnellement au nombre des individus qui contractent à leur tour la maladie dans les générations successives. Songez que pour la coqueluche dix-huit générations en ont souffert avant vous; parmi ces 500 000 ancêtres qui, dans cet espace de temps, ont concouru à votre naissance, 400000 au moins ont eu la coqueluche. Pour la syphilis quinze générations y ont été exposées avant vous; parmi ces 60 000 ancêtres, il a bien pu se trouver 6000 syphilitiques. Vous avez le bénéfice de ces immunités accumulées. Dans l'ordre expérimental, on peut citer le fait suivant comme instructif à ce point de vue. Toussaint dit qu'une brebis inoculée avec le virus charbonneux atténué, quelques mois avant de devenir grosse, peut mettre bas des agneaux réfractaires au charbon. A travers les siècles, la coopération de tant d'atténuations légères, la sommation de toutes les immunités acquises aboutissent à une immunité naturelle de plus en plus accusée.
En 1881,Grawitz a formulé une explication de l'immunité que j'avais moi-même exposée en 1880. Dans la lutte entre l'organisme et les microbes, la guérison survient par suite de la concurrence vitale ; la cellule animale qui a triomphé dans cette lutte spéciale a acquis une activité nutritive qui la rend plus forte que l'espèce végétale vaincue. Cette activité est transmise héréditairement aux cellules successives d'un même individu, mais cette hérédité se continue par l'intermédiaire du spermatozoïde de l'ovule aux cellules qui constitueront ses descendants.
Ainsi l'immunité graduellement croissante dans une espèce,