QUINZIÈME LEÇON
(12 mai 1888.)
Étapes successives du progrès réalisé dans la vaccination depuis Jenner jusqu'à M. Pasteur : vaccination par inoculation d'une autre maladie, — par inoculation de la maladie elle-même; introduction du virus par les voies ordinaires de la contagion ou par d'autres voies. Inoculation de virus atténués. Injection de substances chimiques sécrétées par les microbes ou vaccination par intoxication contre l'infection.
Historique de la vaccine jennérienne. — Permanence du pouvoir préservateur en général du vaccin de Jenner jusqu'à nos jours. — Variabilité dans la durée du pouvoir préservateur, suivant les individus. — Différences insignifiantes entre le cow-pox spontané et le vaccin jennérien transmis d'homme à homme. — Vaccination animale (Palasciano, 1864) ; crainte légitime de transmission de la syphilis par le vaccin pris sur l'homme. — Transmissibilité de la tuberculose vaccinale théoriquement possible; en réalité, on n'a jamais trouvé de bacilles de Koch dans la lymphe vaccinale. — Transmissibilité du charbon possible, mais jamais observée. — Accidents septicémiques par inoculation de pustules putréfiées.
Le cow-pox n'est pas la variole modifiée. Démonstration de la non-identité par M. Ghauveau. Éruptions généralisées de vaccine. — La vaccine préserve peut-être contre la maladie des jeunes chiens (Trasbot). — Antagonisme prétendu entre le bacille tuberculeux et le bactérium termo (Gantani). — Tentatives de bactériothérapie : charbon et érysipéle (Emmerich), pneumocoque et charbon (Pawlowski).
La variolisation antérieure à la vaccination et continuant à entraver les progrès de celle-ci en Algérie.
Explication du mécanisme de la vaccination d'une maladie par elle-même, basée sur le changement de voie d'introduction. — Exemples tirés de la variole fœtale et de la syphilis congénitale. — Inoculation de la gourme des chevaux. — Clavelisation. Péripneumonie épizootique. Peste bovine.
Les développements dans lesquels je suis entré touchant le mécanisme de l'immunité naturelle et de l'immunité acquise nous rendent possible l'intelligence de la question si obscure
des vaccinations. Avant d'en exposer l'historique, je dois vous faire remarquer que c'est l'empirisme qui a pris les devants là comme dans tant d'autres découvertes médicales, cet empirisme tant décrié et qu'on trouve pourtant à l'origine de presque toutes les grandes inventions. Quand Jenner a commencé ses recherches, il faisait de l'empirisme. M. Pasteur, qui ne passe généralement pas pour un empirique, et auquel nous devons tant d'admirables conquêtes scientifiques, M. Pasteur lui-même, dans la question des inoculations antirabiques, a suivi pendant longtemps la voie de l'empirisme. Il faisait de l'empirisme, lorsque, par la main audacieuse et vraiment inspirée de M. Grancher, il s'est risqué à inoculer le virus rabique au petit berger Meister mordu par un chien enragé.
Si on examine à la clarté des données scientifiques contemporaines le développement historique de ce qui a été fait empiriquement dans le domaine des vaccinations, on voit que les tentatives peuvent se résumer ainsi, pourvu qu'on ne s'attache pas scrupuleusement à la succession chronologique des faits. Pour préserver contre une maladie on a inoculé une maladie différente. On a aussi inoculé la maladie elle-même. D'abord on a introduit le virus naturel de cette maladie, tantôt par les voies habituelles par lesquelles se fait la contagion, tantôt par des voies exceptionnelles. Ensuite on a inoculé le virus atténué par des procédés divers; enfin on a introduit, et on se propose de marcher de plus en plus hardiment dans cette direction, les produits solubles sécrétés par les agents virulents, réalisant ainsi une sorte d'intoxication thérapeutique ou prophylactique pour guérir ou prévenir l'infection.
Quand on parle d'une maladie qui peut préserver contre une maladie différente, l'idée de la vaccine se présente naturellement à l'esprit. Vous savez comment Jenner fut conduit à faire sa découverte. Il avait remarqué qu'une maladie pustuleuse siégeant sur le pis de la vache, le cow-pox, se transmettait aux filles de ferme chargées de traire des vaches atteintes de ces pustules; il avait remarqué aussi qu'une maladie spéciale au cheval, les eaux-aax-jambes, se communique aux mains des
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palefreniers, et que, dans les fermes où des palefreniers passent de l'écurie à rétable, ils peuvent transporter la maladie du cheval à la vache chez laquelle elle se montre identique au cowpox; il avait remarqué enfin que, parmi ces gens des fermes qui avaient contracté les pustules caractéristiques en soignant les chevaux atteints des eaux-aux-jambes ou les vaches atteintes de cow-pox, la variole ne se développe pas. C'est en partant de cette notion purement empirique, qu'il a réalisé en 1798 cette expérience audacieuse, mais légitime, d'inoculer d'abord à une créature humaine le liquide des pustules du cow-pox et, quand celles-ci eurent évolué, d'inoculer le virus variolique lui-même, ainsi que cela se pratiquait couramment alors. Ayant fait cela, il a doté l'humanité d'une maladie de plus, la vaccine, qui est bénigne, mais il l'a préservée ainsi d'une maladie ancienne et redoutable, la variole.
Depuis quatre-vingt-dix ans que cette maladie nouvelle a été implantée dans le terrain humain, ce qui représente au bas mot 4700 transmissions d'homme à homme, la vaccine ne s'est pas modifiée, malgré qu'on en ait dit, et garde sensiblement le même pouvoir protecteur. Il est vrai que l'immunité qu'elle confère n'est pas absolue; si chez certains individus elle peut durer toute la vie, chez d'autres au bout de vingt ans, dix ans, cinq ans, parfois au bout de quelques mois, l'organisme n'est plus assez impressionné par la vaccination antérieure et une nouvelle vaccination peut être suivie d'une nouvelle évolution de pustules vaccinales; si l'individu, qui a cessé d'être préservé par le pouvoir du vaccin, prend la variole, c'est, il est vrai, d'ordinaire une variole atténuée, une varioloïde, mais ce n'en est pas moins une variole identique dans son essence à la variole la plus grave et la plus confluente.
Cette limitation dans le temps du pouvoir préservateur de la vaccine a fait penser qu'elle pouvait s'être atténuée par tant . de transmissions successives d'homme à homme et l'on s'est inquiété de remonter de temps en temps à la sourcé même, en allant prendre du vaccin sur des vaches chez lesquelles se serait développée naturellement la maladie pustuleuse qui chez
l'homme devient la vaccine. L'ayant fait, on a constaté que le cow-pox spontané, transporté sur l'homme, donne lieu à des pustules vaccinales plus volumineuses, entourées d'une auréole inflammatoire plus marquée; le virus paraît doué alors de propriétés phlogogènes plus intenses, les phénomènes locaux sont plus développés, mais c'est là toute la différence entre le virus issu directement du cow-pox et celui qui a traversé l'organisme humain. Rien ne prouve que le pouvoir préservateur du premier soit plus grand.
Nous savons d'autre part que, si on transporte la vaccine de l'homme à la génisse et qu'on la rapporte de celle-ci à l'homme, elle ne donne pas pour cela de différences sensibles et touchant au fond des choses , qu'elle n'a pas puisé dans l'organisme de la vache une activité phlogogène plus grande, ni une vertu préservative plus considérable. Inoculer la vache avec le vaccin humain, puis puiser ce vaccin chez la vache pour inoculer l'homme, c'est une pratique qui tend à se développer; elle constitue un procédé de vaccination qui a été introduit en France par Palasciano en 1864, mais qui était déjà en usage à Naples depuis longtemps. On a été conduit à préférer ce procédé par le désir d'éviter de communiquer en même temps que la vaccine certaines maladies spéciales à l'homme, la syphilis surtout qui, transmise par l'acte de la vaccination, a donné lieu à certaines époques à de véritables épidémies sur des enfants ou des soldats. Cette crainte de la transmission de la syphilis par le vaccin puisé chez l'homme est parfaitement justifiée et rend légitime l'adoption du procédé qui consiste à vacciner exclusivement avec du vaccin pris sur la génisse.
Outre la sécurité contre la syphilis, ce procédé donne-t-il d'autres avantages? Est-il utile, par exemple, pour éviter de communiquer la tuberculose? Rien ne prouve que jamais on ait donné cette maladie par la vaccination d'homme à homme; mais on peut concevoir que cet accident arrive; nous savons que les bacilles de Koch peuvent circuler de temps en temps dans le sang. Il se peut donc faire que quelques-uns arrivent à