‹ Thérapeutique suggestiveChapitre 10 sur 42 · SURDI-MUTITÉ · texte numérisé non relu

SURDI-MUTITÉ

En feuilletant l'ouvrage de M. Lafontaine sur l'art de magnétiser { , j'ai été étonné du nombre des sourdsmuets qu'il dit avoir soulagé ou guéri par ses procédés. Quoique grandement disposé à douter de ses assertions, j'ai tâché de débarrasser mon esprit de toute idée préconçue, et je me suis mis, avec patience, à traiter deux, sourds-muets en suivant exactement sa méthode, bien qu'elle m'eût paru surannée. Il est toujours d'un sot ou d'un pédant de réfuter quelqu'un sur ce que l'on ne sait pas soi-même; pour être en mesure de le faire, si tant est que l'on ait cette tendance orgueilleuse, il faut avant tout expérimenter. Critiquer des choses que l'on croit absurdes d'emblée, et par conséquent, au-dessous de son esprit, si elles sont au dessus, humilie et ne prouve pas en faveur du censeur. Aussi me suis-je bien gardé, malgré une disposition maligne, de raisonner au point de vue de mon savoir acquis sur et contre les résultats annoncés par M. Lafontaine ; et eussé-je eu la possibilité de faire, ainsi que A. -S. Morin, une enquête scientifique sur ces résultats, je n'eusse pas osé croire encore à mes investigations.

Le chercheur, même en face de ce qui lui paraît absurde, doit rejeter tout autre procédé que l'expérimentation : ce que l'on sait n'est rien à côté de ce que l'on

1 3e édition, p. 273. Germer-Raillière, 1860.

ignore ; or, juger de ce qui est inconnu à l'aide de ses connaissances e'troites ou par des on dit, c'est s'exposer à divaguer. Il faut observer toujours et déduire le moins possible ; seules, l'observation et l'expérience ne trompent jamais. Pour contrôler M. Lafontaine, je me suis mis dans ses propres conditions : même genre de maladie et mêmes procédés ; et j'ai pensé, quelle que soit la différence des sujets, que je devais arriver à des résultats identiques, si réellement cet auteur est dans le vrai. Suivent mes deux observations.

tre Observation. A. Aubry, de Ludres, âgé de vingt-trois ans, tailleur et d'un tempérament nerveux, est un sourdmuet de naissance. Il entend un peu des deux oreilles. A l'institution de M. Piroux, à Nancy, il passait pour demisourd ; on promit de le faire parler lorsqu'il y entra, mais on n'y arriva pas. Avant qu'il ne fût mis dans cet établissement, Aubry entendait des mots et en prononçait. Comme il y avait alors autour de lui bien des gens qui ne comprenaient pas sa pantomime, il était obligé de prêter attention à ce qu'on lui disait et, par cela même, il avait acquis une idée du langage. Mais après qu'il eut resté à l'école pendant cinq ans, ses parents remarquèrent qu'il ne faisait plus attention à des bruits qui le frappaient autrefois et qu'il n'entendait même plus parler. Aussi, ont-ils conservé la conviction qu'il percevait mieux les sons, avant d'avoir été placé à l'institution des sourds-muets qu'après en être sorti. Je le crois. Il n'avait plus, dès lors, mis son attention au langage accentué, mais au langage par signes et, par suite, l'ouïe, ayant cessé d'être entretenue, avait faibli.

Ce fut le 1er janvier 1861 que j'opérai pour la première fois sur ce jeune homme. J'employai les procédés de M Lafontaine. Avant de commencer, je constatai qu'il entendait une sonnette de tableà trois mètres et demi enarrière de lui. Dès la première séance, il tomba en sommeil léger. En cet état, il entendit la sonnette à près de huit mètres de distance. Il me sembla avoir gagné d'un coup ce qu'il avait perdu à l'école. Pendant un mois, l'ouïe de ce sourd-muet me paru s'améliorer; mais, le progrès dans le sommeil s'ari étant, il n'y eut

plus aucun changement en mieux. Quoique, afin de me conformer aux dires de M. Lafontaine, je continuasse mes magnétisations jusqu'au 22 décembre, jour de la soixantedix - neuvième séance, je n'obtins pas la moindre amélioration consécutive. Cet auleur se trompe donc, quand il conclut qu'au bout de quatre-vingt séances un sourd-muet doit entendre comme tout le monde. L'amélioration du sens auditif, chez ce déshérité de la nature, me parut proportionnelle à. la profondeur du sommeil à laquelle il atteignit; ce qui équivaut à dire à la quantité d'attention qu'il put accumuler sur l'organe de l'ouïe.

C'est grâce à une idée fixe d'entendre, idée transmise par suggestion du sommeil à la veille, qu'Aubry a toujours mieux perçu les sons. Cependant, lorsqu'il voulait prêter davantage attention, il se mettait dans une espèce d'état passif; sa respiration se ralentissait, devenait bruyante1 et il entendait alors avec plus de netteté. En tout temps, même lorsqu'il ne s'y attendait pas, il m'a paru toujours plus facile qu'auparavant de le tirer de sa torpeur à l'aide de la voix. Depuis que je m'occupai de lui, ses parents remarquèrent souvent que sans s'y préparer, il entendait ouvrir une porte, sonner une horloge derrière lui; ils l'ont vu faire l'observation qu'on toussait ou qu'un coq venait de chanter dans la rue; même depuis leur domicile, il appela leur attention sur le bourdonnement des cloches, chose dont jusqu'alors il n'avait pas eu conscience de si loin.

Le développement assez grand de l'ouïe de ce sourd-muet me porta à lui montrer à lire à haute voix. Je lui appris moimême le b, a, ba; il s'en tira assez bien : mais la personne chargée de continuer les leçons se lassa bientôt elle laissa là.

Je revis Aubry en février 186t. Il m'apprit que son ouïe, depuis qu'il ne l'exerçait plus, avait baissé ; mais que pourtant il entendait encore mieux qu'avant le 1er janvier 1861. Si la faculté auditive s'est si bien conservée chez ce sujet, c'est qu'il

1 La respiration profonde et bruyante, ainsi que beaucoup d'autres signes qui accompagnent souvent la production du sommeil artificiel par le procédé Lafontaine, sont dus au déplacement considérable de force nerveuse que produit l'application prolongée des yeux des sujets à endormir sur ceux de leurs endormeurs. Ces phénomènes qt;e je constatais souvent à mes début* dans l'art d'hypnotiser, ne se présentent plus depuis qu'à ce procédé j'ai substitué le procédé par suggestion.

avait acquis une ouïe assez développée, et qu'alors son attention, fortement stimulée par les sons, ne put baisser qu'avec lenteur. Puis, du reste, il avait dû demeurer longtemps l'esprit tendu sur l'idée fixe d'entendre, idée transmise par suggestion du sommeil à la veille.

Le 7 janvier 1865, Aubry me fit comprendre qu'il était redevenu sourd comme avant l'année 1861.

2e Observation. C. Loué, de Pont-Saint-Vincent, est un homme de cinquante ans. Son tempérament est nerveuxmélancolique. Il naquit bien constitué. A l'âge de un an, il devint malade par suite d'avoir été déposé à la vigne sur le sol humide et froid. lien résulta une déviation de la hanche et delà surdité. On remarqua, depuis lors, qu'il ne fit plus attention au bruit du rouet de sa mère.

19 novembre 1860. Examen préalable.

Loué est tout à fait sourd de l'oreille gauche. De la droite, iî entend de près un coup de fusil et le bruit des cloches lorsqu'il est devant l'église. Il entend surtout si l'on siffle ou crie à son oreille. Il a aussi conscience des pas sur le soi : mais c'est là plutôt une perception tactile qu'une perception auditive. Comme ceux auxquels il manque un ou plusieurs sens, Loué a le tact, le goût et l'odorat très développés : sa vue seule a baissé.

Du 19 novembre au 6 décembre, j'ai hypnotisé Loué tous les jours. Il a été, chaque fois, mis en sommeil léger. Presque toujours, avant la séance, j'ai constaté l'état de son ouïe, je l'ai constaté encore pendant et après. Une sonnette, le choc de deux corps solides, la voix, le tic-tac d'une horloge ont été tour à tour employés pour juger si réellement, d'un jour à l'autre, ses perceptions auditives deviendraient plus grandes, lia fallu me rendre à l'évidence; même après réveil Loué entend mieux. Ce fait ne m'a pas trop étonné du moment que j'avais la connaissance que, par suggestion faite dans l'état passif, on peut rendre un sens excitable pour l'époque de la veille, de même que l'on peut aussi faire rester dans l'esprit et les sens des idées folles, des hallucinations, etc. Ici, il restait à ce sourd l'idée fixe d'entendre, et à la suite de cette impulsion, l'attention se portait continuellement vers les organes de l'ouïe afin de leur faciliter la perception des sons.

29 décembre 1860. Loué entend un peu de l'oreille gauche. Il a eu conscience d'un bruit de sonnette, l'autre oreille étant

préalablement bouchée avec un tampon contre lequel on appuie la main. C'est là une preuve que, de ce côté, l'organe de l'ouïe n'est pas entièrement détruit comme je l'avais supposé. L'oreille droite devient toujours plus sensible. Ce sourdmuet bat la mesure au bruit du tic-tac d'un balancier d'horloge placé derrière lui ; il a discerné le bourdonnement des voix dans un café, bruit inconnu pour lui jusqu'alors. Cet homme, souvent morose, est devenu gai ; il oublie ses ennuis.

13 janvier 1861. C'est le jour de la vingt -neuvième séance. Loué est entré en somnambulisme. Il est au paroxysme du cumul de l'attention sur le sens de l'ouïe. Bien que j'aie continué d'agir sur cet homme jusqu'au mois d'avril, pour suivre à la lettre les indications de M. Lafontaine, je n'ai plus vu s'opérer sur lui d'amélioration de la sensibilité auditive. Lavoix humaine, aigre et monotone d'abord, lui paraît plus douce et moins égale. Il répète son nom et quelques autres mots qu'on lui a appris ; il les redit lorsqu'on les prononce derrière lui, ce qu'il n'avait jamais pu faire ; il entend les cloches à plus de 300 mètres, etc.

Le 2 avril, Loué a été endormi pour la cinquante-troisième fois. Je puis assurer avoir employé vingt-quatre séances de trop, car depuis le moment où il devint somnambule jusqu'à ce jour, je ne constatai plus d'amélioration de l'ouïe. Seulement, ce sujet parvint à tomber dans le sommeil profond en trois ou quatre minutes, tandis qu'au début il lui fallait une demi-heure. Il acquit encore la propriété de se mettre en une sorte de sommeil léger presque instantanément. Ce. fut alors que je m'aperçus qu'il était devenu plus sourd, après sonréveil. Depuis ce moment, il n'entendait plus les bruits de la rue, il ne s'apercevait plus qu'on l'appelait, il était redevenu le sourd d'autrefois. Mais, je fis en même temps la remarque qu'il se mettait dans le sommeil précipité lorsqu'il avait envie d'entendre ; ce dont on s'apercevait en ce qu'il se tenait immobile, les yeuxfixes et les pupilles dilatées, et en ce que sa respiration devenait bruyante. Le pouvoir qu'il avait acquis de se susciter à volonté des accès de concentration d'esprit pour mieux percevoir les sons, fut donc la cause pourquoi il avait rompu son idée fixe transmise du sommeil à la veille, idée qui tenait auparavant son attention toujours dirigée sur l'organe auditif.

A dater du mois d'avril, je cessai de m'occuper de ce sourd-

muet. Le 29 mars 1862, j'appris de lui qu'il perdait la faculté de se concentrer sur lui-même aussi facilement qu'autrefois et que parallèlement, il cessait d'entendre aussi bien; ainsi, le mouvement de baisse pour son audition, avait lieu proportionnellement à la difficulté de plus en plus grande, où il était d'arriver dans l'état passif. Vers le mois de juillet, Loué était redevenu sourd comme avant le mois de novembre 1860. Il en était attristé et regrettait l'heureux temps où il avait eu idée d'un genre de sensations qui ne lui avait laissé que des espérances déçues. Après avoir mis, de nouveau et plusieurs fois, ce sourd en somnambulisme, je parvins à lui rendre la propriété qu'il avait de se mettre dans son sommeil léger avec promptitude, mais même dans cet état, il ne retrouva plus la délicatesse de son ouïe, sans doute parce qu'il ne renouvelait pas aussi souvent l'exercice de ce sens dans les mêmes conditions de passivité.

En assistant au développement de la faculté auditive chez les sourds-muets en question et surtout chez le second, je m'aperçus qu'ils retenaient les sons, les comparaient et les attribuaient chacun à sa cause ; ce n'est donc pas l'ouïe seule qui jouait ici un rôle, c'était encore la mémoire et l'intelligence. On croyait être présent à la manière dont les enfants prennent connaissance du monde extérieur, au moins dans un ordre d'idées.

Tant que ces deux sourds-muets furent hypnotisés, leur attention continua activement à se porter à la perception des sons. Aussi, ce qu'ils avaient acquis ne se perdit pas pendant ce temps-là. Mais, dès qu'ils ne furent plus stimulés, ni par la tendance fixe d'écouter transmise par suggestion, ni par le progrès de leur ouïe, ni par l'impulsion qui leur était imprimée tous les jours; ces deux sourds, encore trop mal servis par leurs organes auditifs pour avoir de l'attrait à prêter l'oreille, cessèrent peu à peu de faire des efforts pour entendre et perdirent ce qu'ils avaient gagné. Aussi, suis-je porté à croire que

si, pour conserver des sens incomplets devenus meilleurs, il faut les entretenir, pour ne pas perdre des sens même parfaits, il faut nécessairement toujours les exercer. Sans la propriété de faire effort d'attention, l'homme n'aurait acquis ni sensations, ni idées, ni intelligence; il ne serait rien, tout en possédant les organes les mieux constitués. Du reste, d'après ce que l'on remarque sur les somnambules isolés de l'ouïe ou des autres sens, il est certain qu'avec des organes de perception anatomatiquement bien construits, l'on resterait idiot, faute d'effort d'attention pour les exciter. On rencontre des imbéciles de naissance, insensibles comme les dormeurs profonds et possédant certes tous les filets nerveux du tact, qui ne restent ainsi paralysés du sentiment que parce qu'ils n'ont jamais été capables de prêter attention pour recevoir les impressions cutanées.

C'est de la même manière que, sans s'en douter, mon somnambule Loué était parvenu, par suite de son affection, à avoir, depuis son enfance, le tact, le goût et l'odorat d'une finesse exquise ; c'est de la même manière qu'actuellement, dans l'état de concentration où il se mettait, il arrivait à entendre mieux que jamais. L'attention, qu'il avait habituellement apportée en plus sur les autres sens, il la rapportait alors sur le sens auditif délaissé, par un mécanisme semblable mais plus rapide. Il est connu que les individus qui, comme lui, ont fait la perte d'un ou plusieurs sens, finissent par avoir les autres plus parfaits: il y a un retour d'équilibre au profit des organes sensibles conservés; l'attention, au lieu de se disséminer partout ainsi qu'auparavant, n'ayant subi du reste aucune sorte de diminution, va s'accumuler, en raison directe de la perte faite, sur les autres organes du corps et notoirement sur les sens encore intacts, ce qui entraîne des perceptions plus vives par leur intermédiaire.

Dès que ce même sourd-muet eut acquis la faculté de se mettre en concentration d'esprit, il perdit celle d'entendre mieux pendant la veille. C'est qu'en s'habituant à susciter à volonté son attention accumulée sur l'organe auditif, il rompit l'idée fixe de prêter l'oreille, qui lui avait d'abord été suggérée, et cela de la même façon que l'on guérit un malade, en détournant son attention sur une idée autre que celle du mal. Ce fut, pour lui, d'autant plus facile, qu'il avait un très faible pouvoir de conserver après réveil les idées imposées.

Gomment les sujets de mes deux observations revinrentils, enfin, au point où ils étaient avant que je ne les endormisse? 11 est bon de s'expliquer de nouveau sur ce point. La décroissance de l'ouïe chez ces hommes, fut due à ce que leur attention reprit sa direction ordinaire. Leurs autres sens, plus excitables et bien supérieurs à l'ouïe, rappelèrent naturellement plus cette faculté qu'un organe encore aussi imparfait que l'oreille, tout surexcité qu'il pouvait être; il y avait une attraction trop parfaite de leur côté, tandis que du côté de l'ouïe, les impressions étaient trop incomplètes, trop peu attachantes pour que l'attention ne se dirigeât pas de nouveau, aux dépens de ces dernières, vers d'autres impressions des sens plus habituelles et plus attrayantes.

Si, du particulier il est permis de conclure au général pour des phénomènes du même genre, les deux observations précédentes me portent à induire que, dans tous les cas de perte de l'ouïe (à moins que les deux organes n'en soient entièrement détruits), qu'il y ait lésion organique ou non, il est possible de rétablir au moins temporairement les fonctions auditives. Il est probable même que l'on obtiendrait des guérisons durables, si l'on pouvait rendre aux personnes sourdes, traitées par la thérapeutique du sommeil, la faculté d'entendre aussi parfaite

qu'elle l'est d'habitude '. L'attention, ayant alors repris son libre afflux vers l'oreille sur des sensations normales éminemment utiles, par cela qu'elles sont redevenues délicates, prend naturellement le pli d'y conserver sa direction ; la nécessité y pousse. On peut assurer que la guérison sera plus durable, si l'on récupère la possibilité d'avoir des perceptions complètes, que si l'on n'arrive qu'à acquérir celle d'obtenir des perceptions obtuses, lesquelles, inutiles à cause de leur imperfection, sont bientôt délaissées par l'attention. Cette induction est, du reste, confirmée par des cures remarquables obtenues par des magnétiseurs et, entre autres, celles de M.Adam, professeur de musique, traité par Teste 2, et celles de MM. de Munschausen et Thilorier, traités par M. Lafontaine 3.

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