LUMBAGO
Je remis un jour à une de mes somnambules, une carte de visite sur laquelle j'eus soin de faire quelques passes devant elle. Je lui recommandai de s'appliquer ce papier sur la région rénale où elle souffrait d'un lumbago. Cette femme, sans être nullement endormie, plaça l'objet magique sur l'endroit douloureux et se trouva délivrée de son mal. Un attouchement de reliques n'aurait pu mieux faire '. En ce cas, l'idée négative de la douleur accapara l'attention portée en excès vers les reins et la maintint fixe au cerveau.
Dans une de mes tournées médicales, je rencontrai un jour, assis près de sa porte, un vigneron tout désolé de ne pouvoir partir à une fête patronale chez des parents habitant un village situé à trois kilomètres plus loin. Il était tenu par un lumbago dont la douleur s'exagérait au moindre mouvement. Cet homme ne demanda pas mieux de se laisser toucher par moi, pendant cinq à six minutes. Tout éveillé qu'il était, la douleur discontinua immédiatement et il put se rendre où il avait tant le désir d'aller. Depuis lors, sans qu'il fût entièrement guéri, il lui fut possible de travailler à la vigne, ce qu'il n'avait pu faire depuis plusieurs semaines.
Par le même procédé et en une seule fois, je débarrassai aussi, mais complètement, une femme atteinte d'un lumbago datant de plusieurs années.
Le 23 septembre 1862, je mis en somnambulisme une autre femme qui, de temps en temps, éprouvait de vives
1 Pareil fait s'est reproduit souvent et a déjà été conslalé depuis longtemps. Cabanis lui-même ne met aucun doute à la guérison de maladies par l'applicaiiou, comme topiques, de certains objets de culte (V.Rapporldu phijsijue et, du mot al, t. 11, p 298).
douleurs lombaires. Après suggestion, elle ne sentit plus rien revenir.
Je ne réussis pas aussi bien sur un gros Auvergnat qui, mis dans un sommeil presque imperceptible, ne fut soulagé de son lumbago très ancien que moins d'une demijournée.
8e Observation. Mme Colin, de Neuves-Maisons, est la plus intéressante malade de cette catégorie. Cette femme éprouvait •de violentes douleurs à la région sacro-lombaire. Depuis plus d'un mois, elle ne pouvait se lever. Je l'avais traitée, finalement, à l'aide de vésicatoires volants ; l'un d'eux fut même entretenu avec 0%02 et demi de sulfate de morphine, matin et soir, jusqu'à production de narcotisme. Il resta, malgré ce traitement énergique, une douleur fixe, pourtant moins violente sur la région des reins, douleur qui s'exagérait par les mouvements et empêchait cette femme de se livrer à ses travaux.
5 juin 1862. Sommeil léger et suggestion. Dès ce moment, la douleur disparut. Mme Colin put travailler, même à la vigne. Cependant, vers le tO du mois, elle ressentit de rechef de la pesanteur, de la fatigue à la même région, sentiment qu'elle aitribua avec raison à ce que, dans son occupation des champs, elle restait presque toujours courbée.
14 juin. La malade vient me trouver. Sommeil et suggestion. Depuis lors rien ne reparut.
Ainsi, sur six lumbagos, trois furent radicalement guéris en une seule séance ; un autre fut grandement amélioré par une application de la main ; et, si celui de l'Auvergnat resta tel quel, ce fut faute de n'avoir pu influencer cet homme à un degré assez élevé. L'observation 8e montre combien la révulsion mentale, faite d'une manière méthodique, est supérieure aux deux révulsions irritantes et calmantes, lesquelles peuvent amener la guérison ; en ce que, dans l'une, il y a surtout un déplacement de l'attention consciente vers le lieu delà vésication produite et par là, inconscience définitive du mal ancien;
ou bien en ce que, dans l'autre le calmant absorbé rend la douleur inconsciente, pendant quelques jours et même plus longtemps, en engourdissant la faculté cérébrale la plus importante, l'attention, dont la propriété est de nourrir le mal par l'idée qu'elle en donne.
L'unique fois que je pratiquai, sur une somnambule, la suggestion avec renfort d'une idée émotive, ce fut pour une douleur siégeant dans le dos, douleur attribuée à un effort fait pour soulever un objet pesant. Je fis descendre du ciel', toute lumineuse, sainte Catherine, la patronne de cette femme. La sainte lui annonça sa guérison à haute et intelligible voix. Au réveil, cette malade ne ressentit plus rien ; cependant, le lendemain, la douleur revint légère pour s'éteindre ensuite peu à peu. 11 me sembla que l'émotion suscitée par l'apparition ne fut pas aussi grande que je l'aurais dû espérer, si cette malade avait été plus bercée qu'elle ne l'était dans des sentiments religieux.
INSENSIBILITE DES DORMEURS UTILISEE POUR FAVORISER DES OPÉRATIONS CHIRURGICALES OU UN TRAVAIL PHYSIOLOGI- QUE DOULOUREUX.
Après m'ètre occupé de quelques maladies avec sédation ou surexcitation des sens, maladies traitées par la suggestion, pendant le sommeil profond et le sommeil léger, c'est la place ici de parler de l'état passif comme moyen de calmer la sensibilité tactile dans les opérations chirurgicales et l'accouchement. Du moment que, dans le somnambulisme principalement, l'attention est repliée vers le cerveau et fixée en abondance dans la mémoire sur une idée, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'on soit alors insensible ; quand déjà, dans des états analogues,
on rencontre des exemples d'anesthésie remarquables : ainsi chez les fous, chez les soldats dans la chaleur du combat et même, chez quelques personnes éveillées, ainsi que j'en ai rencontré qui, de sang- froid, ont la faculté de se rendre insensibles en distrayant, comme Campanella, leur attention sur d'autres idées que celle de la douleur, ou en s'affirmant la négation de leur mal. J'ai trouvé une famille presque entière de paysans jouissant d'une propriété si précieuse, et j'ai aussi connu un hydroscope des environs de Nancy qui a supporté de difficiles pansements et s'est fait, par pari, enfoncer des clous dans les mollets à coups de marteau, sans accuser la moindre souffrance l.
Il résulte de ce que j'ai émis, dans la première partie de cet ouvrage, que le tact est le sens qui s'amortit Je dernier et que, même alors il ne cesse jamais de fonctionner activement et reste la seule sentinelle vigilante qui veille encore quelque part. N'est-ce pas, grâce aux impressions reçues par ce sens, que, dans les profondeurs des tissus, la vie peut s'entretenir à l'insu des dormeurs ? Aussi, ne faut-il pas s'attendre à des résultats extrêmement remarquables d'insensibilité du tact, pour les opérations dans l'état de sommeil, et, s'il arrive que quelqu'un jette la pierre par ce côté-là à la thérapeutique morale, c'est qu'il lui aura trop demandé.
Le résumé de ma pratique chirurgicale et obstétricale, sur des personnes mises préalablement en sommeil léger ou en somnambulisme, n'est pas long.
J'ai d'abord ouvert deux abcès; l'un à une petite fille
1 Quoique d'une corpulence ordinaire, ce dernier est d'une agilité et d'une force musculaire rares; c'est qu'il met, au service de ses muscles, lo surplus de force nerveuse qu'il emploie à se donner l'idée fixe d'insensibilité absolue. C'est parmi les individus de cette trempe, les fous, les hystériques, les somnambules, elc , que Ton a remarqué souvent l'augmentation des forces.
de huit ans qui, amenée seulement en sommeil léger, ressentit le coup de lancette et s'éveilla ; l'autre à une personne qui vint me demander de l'endormir pour être opérée ; celle-ci tomba facilement en somnambulisme et n'eut pas conscience de l'incision que je lui fis.
J'ai ensuite pu, sept fois, extirper des dents pendant l'un et l'autre sommeil. Deux malades, mis dans le plus léger de ces états, ont déclaré avoir moins souffert que dans les opérations antérieures du même genre qu'elles s'étaient fait faire. Quand aux personnes qui, plongées en somnambulisme, ont été opérées par moi pour la même cause, voici le sommaire, par ordre de date, de ce qu'elles ont offert de remarquable.
23 novembre 1860. Cri poussé au moment de la divulsion. Le souvenir de la douleur a été conservé après le réveil.
1er juin 4861. Pas le moindre mouvement lors de l'opération: l'insensibilité a été complète. La malade, hystérique de longue date, interrogée dans son sommeil a assuré n'avoir rien senti. Quelques moments après, cette même fem me s'est décidée à se laisser arracher une seconde dent, bien qu'elle fût éveillée, parce que je lui assurai que j'avais le talent de les extraire, sans douleur, même à l'état de veille. Et, en effet, il me suffit de lui affirmer qu'elle ne ressentirait rien, pour qu'elle n'eut pas conscience de la plus légère impression.
10 septembre 1861. Accusation, pendant le sommeil et après extraction, d'une souffrance comparée par la dormeuse à une piqûre d'épingle.
22 janvier 1862. Même malade que la précédente. Cette fois, souffrance absolument nulle. N'a pas trahi la moindre émotion et ne s'est pas doutée du moment de l'expulsion ; tout endormie, elle se croyait encore la dent dans la bouche.
Yoilà quatre résultats assez favorables à l'emploi de la méthode hypnotique; mais il faut l'avouer, j'ai tentér en vain et bon nombre de fois, d'endormir des malades auxquels j'aurais voulu pratiquer de petites opérations chirurgicales du même genre que celles dont il vient d'être question. Sauf à l'égard de quelques somnambules habitués à être plongés dans le sommeil profond et que j'ai pu endormir, j'ai été obligé dé cesser mes manœuvres sur d'autres et même sur des dormeurs déjà mis en somnambulisme, ne pouvant arriver au but que je me proposais, tant il naissait chez presque tous, une crainte peu légitime d'éprouver de la souffrance.
Il est un autre emploi du sommeil profond sur lequel mon attention a été attirée, c'est celui de rendre insensible à leurs maux, les femmes qui sont dans le travail de la parturition. Si une femme pouvait, en somnambulisme, n'avoir nullement conscience des douleurs de l'enfantement, il y aurait un grand pas de fait dans la science, à l'avantage de celles qui arriveraient alors dans cette forme de l'état passif. Elles jouiraient, tant qu'on voudrait, de l'immunité à la douleur produite par les anesthésiques toujours difficiles à manier et dont on ne peut continuer l'emploi que peu de temps ; et de plus , ce que j'ai remarqué en extrayant des dents à des dormeurs, elles se prêteraient à tout ce que l'on demanderait d'elles comme si elles étaient éveillées. Certes, je ne pouvais faire un plus bel essai que celui d'endormir une femme en couches,, d'autant plus qu'aucun obstacle ne se présentait pour que je n'osasse tenter l'aventure ; j'avais la certitude que, pendant le sommeil, les contractions intermittentes des muscles soumis à l'influence du nerf grand sympathique ne sont troublées que par exception.
La première femme que j'accouchai dans le sommeil profond y fut laissée vingt-deux heures. Elle eut pendant
ce temps conscience de toutes les contractions, malgré mes suggestions de ne pas les ressentir. Elle avoua pourtant, en cet état, ne pas les éprouver aussi vivement que dans ses accouchements pre'cédents. Au réveil, elle se rappela seulement de ses trois dernières douleurs et des cris qu'elle poussa en même temps.
Une seconde fois, j'endormis une de mes somnambules déjà parvenue dans un travail avancé. La matrone, chargée de l'accouchement et qui avait suivi les couches précédentes de cette personne, me dit qu'elle lui avait paru beaucoup plus insensible cette fois. Au réveil, l'accouchée ne garda souvenir de rien.
J'eusencore l'occasion démettre une femme en sommeil légervers la fin de son travail, mais elle s'éveilla à la suite de quelques contractions. Enfin, j'eus aussi, pour un dernier accouchement, celle de faire plonger dans le sommeil, une somnambule de profession que l'on éveilla au bout d'une demi-heure, parce qu'elle n'éprouvait pas grand soulagement.
On le voit, les résultats que j'obtins sur les femmes en mal d'enfant ne sont pas encourageants. Cependant, il est positif qu'elles durent souffrir moins que d'ordinaire; dès que sur quatre, trois, malgré leurs douleurs, ne s'éveillèrent point d'elles-mêmes. Ce peu de succès n'est pas suffisant pour porter à croire, que dans le sommeil, il n'y a pas d'enfantement non douloureux possible, puisque l'on a trouvé des individus endormis qui n'ont rien ressenti pendant de grandes opérations; et qu'il est de règle, chez les femmes aliénées ; c'est-à-dire, parvenues dans un état morbide analogue au sommeil, d'accoucher à leur insu et sans éprouver la moindre souffrance.
La difficulté d'endormir tout le monde suffisamment pour déterminer l'insensibilité ; celle même d'endormir en vue de les opérer ceux qui sont prévenus d'avance de
l'opération, sera un obstacle pour que l'on songe souvent à employer le sommeil profond à la place des anesthésiques. La méthode hypnotique, dans le but d'opérer sans douleurs , par cela qu'elle est sans danger, doit être une ressource à réserver aux personnes pouvant devenir somnambules ; et encore, rarement l'insensibilité sera chez elles aussi complète qu'à l'aide de l'éther et de ses succédanés.