CHAPITRE III
IL m'aurait été impossible d'écrire autrefois ce dernier chapitre, faute de posséder assez de faits de clairvoyance bien observés. C'est que ces événements psychiques se montrent peu communément dans le somnambulisme et les états analogues. Ils n'y apparaissent que chez quelques sujets et comme des éclairs dans la nuit. En outre, tout différemment de ce qui se passe dans les phénomènes dont je me suis occupé jusqu'ici, leurs causes intimes sont plutôt soupçonnées que connues. Bien que Ton sache que la condition première de ces événements étranges soit une grande concentration d'esprit et une grande surexcitation des sens, on n'a encore rien découvert de bien certain sur le mécanisme de leur développement. La preuve en est que si l'on tente de les faire naître à son gré, on est incapable d'y parvenir. Aussi cette impuissance est-elle pour moi une raison de cherchera projeter quelque lumière sur ces faits, d'autant plus que bon nombre d'observateurs réservés et prudents mettent encore leur existence en doute. Faire admettre leur réalité ou au moins leur possibilité, c'est porter les investigateurs à en chercher les modes de formation et les lois ; c'est
peut-être mettre ces investigateurs sur la voie d'utiles découvertes.
1° Ainsi, à propos des cas les plus simples des événements en question, j'ai remarqué souvent, près de quelques somnambules intelligents et sensibles, qu'en les mettant en rapport avec des malades inconnus pour eux, ils étaient capables de désigner le point du corps où ceux-ci souffraient, ce qu'avait déjà affirmé le Dr Husson, rapporteur de la Commission nommée, en 1826, par l'Académie de médecine, dans le but d'examiner la question du magnétisme animal. Une de mes dormeuses parvenait même à découvrir le siège du mal, quoique le sujet n'y éprouvât aucune douleur, et pour cela il suffisait qu'elle lui touchât la main. Cette dormeuse, du reste, joignait à de l'intelligence un certain esprit d'observation. Contre ces particularités singulières, on ne peut invoquer l'argument qu'il y eut simplement coïncidence entre les affirmations des somnambules et les faits constatés chez les consultants, car les premiers devinèrent avec exactitude le plus souvent, et même il arriva à l'un aVeux de dire vrai jusqu'à cinq fois de suite à l'égard de cinq personnes différentes qu'il n'avait jamais vues, ce que n'avaient pu faire d'autres dormeurs consultés au hasard, ni moi-même quoique ayant l'esprit attentif et l'habitude de juger à l'aide des sens.
2° J'ai encore eu l'occasion d'observer des faits de grande surexcitation des sens et de lucidité intellectuelle plus complexes que ceux dont il vient d'être fait mention. Ils se sont produits chez de rares somnambules, que j'avais déjà endormis bien des fois, et qui, outre beaucoup de
sensibilité, possédaient de l'instruction et une vive intelligence. Les plus ordinaires de ces faits avaient rapport à la divination et à l'exécution d'ordres que, en les touchant sur le front ou ailleurs, je leur transmettais tacitement par la pensée, afin qu'ils les accomplissent après leur réveil. En même temps, pendant que ces somnambules dormaient et pour mieux convaincre les personnes présentes, j'avais le soin de faire passer ces ordres écritssous les yeux de chacune d'elles, avec recommandation de ne pas les lire à voix basse et de ne faire aucun geste trahissant la pensée. Il n'est guère besoin d'ajouter que les ordres suggérés ainsi étaient parfois exécutés avec beaucoup de ponctualité; il y en eut même de compliqués qui furent effectués à la lettre par ces sujets hors ligne, tels par exemple : l'ordre d'aller se chauffer près d'un poêle, d'y prendre une brique dans le coffre, de la placer sur le sol et de mettre enfin les pieds sur cette brique.
3° Il m'a aussi été donné d'observer d'autres faits encore plus compliqués et presque de même genre que les précédents. En outre d'ordres exécutés après réveil, ceuxci furent accompagnés, chez une somnambule, d'une illusion de la vue, et chez une autre de la vision d'un objet imaginaire, choses que j'avais aussi suggérées mentalement à chacune d'elles. Ainsi, au sortir du sommeil, la première vit en rouge son chapeau qui était de couleur brune' et la seconde eut dans l'esprit l'idée d'un coq noir.
De même que les phénomènes les plus simples du sommeil provoqué, les phénomènes de clairvoyance dont je viens de parler déjà et dont je vais m'occuper encore, sont des effets de déplacement des forces nerveuses, lesquelles agissent avec d'autant plus d'énergie que, d'une
1 Le sommeil provoqué el Us états analogues, p. 296.
part, elles se portent en plus grande quantité du côté du cerveau et vers un ou plusieurs sens, aux dépens des forces qui, d'autre part, sont distribuées dans toutes les autres parties du corps. Cette même fluctuation de l'influx nerveux existe déjà chez l'homme éveillé et attentif lequel, ainsi que Gumberland et autres, l'ont observé de nos jours, découvre, sur autrui et par le toucher, des ébranlements dans les tissus qui, tout minimes qu'ils sont, trahissent la pensée du moment. On en retrouve aussi la loi chez les sourds-muets très intelligents, dont les sens autres que celui de l'ouïe perdue, étant par cela plus ouverts, présentent une plus grande acuité que d'ordinaire. Celte loi, elle apparaît surtout plus qu'évidente dans les citations suivantes ayant rapport à deux sourdsmuets aveugles.
« L'ouïe et la vue, écrit Mr Beaunis*, peuvent faire défaut, et dans ces cas, les sensations musculaires suffisent avec les sensations tactiles, pour tout le développement intellectuel. » Parlant de Laura Brigman, sourdemuette aveugle, il ajoute : « Elle interprétait le langage émotionnel des doigts ; elle savait reconaître, dit le médecin qui l'a observée , le Dr Hove, la pression légère de l'aflection, la force convaincante de la persuasion, le mouvement ferme du commandement, la vive secousse de l'impatience, le spasme soudain de la colère. >*
A propos de la même Laura Brigman, je lis encore dans la Revue philosophique 2, qu'à la fin d'une cérémonie qui s'acheva par un beau solo d'orgue, cette aveugle sourde-muette y prit le plus grand plaisir; « car elle perçoit et comprend la musique par le rythme et l'arrangement des vibrations du plancher. » Enfin même Revue 3,
1 Les sensations internes, p. 121.
- Une nouvelle Laura Brigman, par Balugou, 1889 p. 171.
3 /ci., p. 175.
dans une page concernant Hellen Keller, autre aveugle sourde-muette âgée seulement de huit ans, je copie ce qui suit : « Elle goûte beaucoup la musique qu'elle perçoit
de la même manière que Laura L'été dernier, elle
fut tellement enlevée qu'on eut beaucoup de peine à l'empêcher de danser. ... ; son toucher est devenu d'une vérité et d'une délicatesse tout à fait extraordinaires. Nonseulement elle est capable de reconnaître ses amis par de simples attouchements de leurs mains ou de leurs vêtements ; mais encore elle découvre de la même manière l'état d'esprit des personnes qui l'entourent, ayant appris à associer certains mouvements musculaires à l'idée de joie, de chagrin, de tristesse, etc. .... Elle distinguait un coup de sifflet et le moindre son de la voix, tournait la tète, souriait, se comportait en un mot, comme si elle eût entendu ce que l'on disait. »
D'après ce que j'ai dit plus haut sur les mouvements presque imperceptibles qui se passent sur la personne de quelqu'un, mouvements qu'à l'état de veille on découvre à l'aide du tact et dont on interprète la cause en même temps ; d'après ce que je viens de transcrire sur la délicatesse du sens du toucher chez des sourds-muets aveugles, il n'est plus besoin d'insister pour faire comprendre combien les somnambules qui ont l'habitude de tenir souvent en exercice et tour à tour leurs facultés intellectuelles et tous leurs sens ; combien ils doivent, s'ils concentrent leur esprit, pouvoir pénétrer en clairvoyance bien au-delà de ce que sont capables des personnes éveillées et les sourds-muets. De même qu'avec les lettres de l'alphabet et des mots qui en sont formés, on arrive, grâce à ces signes, à comprendrel'écriture; de même, par certaines contractions ou certains relâchements involontaires des muscles, par certaines expressions fugaces des traits, par certains sons imperceptibles à tous autres, etc.,
les somnambules arrivent à interpréter sur autrui les idées que ces signes révèlent *. Aussi, il ne doit y avoir rien d'étonnant à ce que ces dormeurs découvrent le siège des douleurs que les malades ressentent, comprennent et subissent ensuite les ordres tacites qu'on leur transmet mentalement ; rien d'étonnant qu'ils éprouvent même les illusions et les hallucinations que, par suggestion mentale et en les touchant, leur intelligence docile a comprise et traduite en image dans les sens.
Je passe à un ordre de faits plus complexes ets'écartant bien plus que les précédents des données acceptées aujourd'hui dans la sience. Parmi les médecins de nos jours, MM. les docteurs Ochorowitz,Dussard, Gibert,Richet,etc, en ont les premiers confirmé l'existence : je veux parler des faitsde communication dépensée à distance, faits qu'on est encore loin d'accueillir dans les Académies. Mais sur ce point, qu'importe l'opinion des savants ! C'est très souvent le partage des vérités nouvelles, d'être mal reçues par les conservateurs des vérités du passé, vérités peut-être acquises à leur éclosion avec plus de peine encore que celles dont il s'agit et qu'ils ont pourtant acceptées depuis sans contrôle.
Ces faits de communication de pensée, confirmatifs de ceux du même genre qu'avaient déjà signalés autrefois les magnétiseurs, ont été de nouveau reproduits à ma clinique dans ces derniers temps. Ils eurent pour initiateur
1 D'après le Dr A. Rousseau {Congrès international d'hypnotisme, 1889, p. 216), puisque des mouvements organiques font toujours écno à la pensée, les somnambules, rien que par leur ouïe surexcitée parviendraient à entendre les bruits du larynx gui parle à la muette lorsqu'on pense tout bas.
M. Beaunis, et M. Liégeois s'associa ensuite à moi pour
en continuer l'étude. Une jeune fille, Camille S , que
nous n'avions jamais vue s'endormir spontanément et qui était une somnambule très impressionnable, fut le sujet de nos expérimentations. D'abord à l'aide de passes, M. Beaunis, qui l'avait déjà endormie souvent, se mit en action sur elle d'une chambre à une autre, sans qu'elle en eût le moindre soupçon ou au moins sans que son moi conscient s'en doutât, et il parvint ainsi à la mettre en somnambulisme en peu de temps et un certain nombre de fois. Cette expérience il la refit ensuite de la môme manière sur la même personne et toujours sans qu'elle le sût , en se plaçant sur une butte de mon jardin entourée d'une ceinture épaisse de vigne vierge et située à 29 mètres du lieu ou nous étions avec elle. Cette butte était impénétrable aux yeux, et en outre un petit bois séparait encore M. Baunis de cette jeune fille à endormir. Malgré ces obstacles qui empêchaient de découvrir l'opérateur,
Camille S tomba dans le sommeil, dix-huit minutes
après que celui-ci eut dirigé ses passes à partir de labutle où il s'était dissimulé.
Après cette épreuve importante, la reproduction du sommeil profond, à distance et à l'insu bien évident du sujet à influencer, ne nous parut plus guère contestable. Mais, pour donner encore plus de certitude à cet ordre de faits, M. Beaunis venant de quitter Nancy pour longtemps, je tentai d'abord un essai du même genre que le précédent, sur la même jeune fille, de concert avec M. le Dr Neilson (de Kingston, Canada), qui jamais ne l'avait endormie. Mais il agit sur elle sans obtenir de résultats. J'en essayai ensuite un second, longtemps après avec M. Liégeois qui souvent, au contraire, l'avait déjà mise en somnambulisme. Même lieu, mêmes conditions qu'auparavant ; seulement l'endormeur n'employa pas les passes,.
276 TRERAPEUTIQUE SUGGESTIVE
mais simplement l'action de la pensée. Le sommeil, celte fois, se déclaraauboutdehuit minutes et, chose importante, lorsque M. Liégeois, averti du résultat, se rendit auprès de la dormeuse, nous constatâmes que celle-ci n'était en rapport qu'avec lui seul, tandis qu'elle était devenue isolée de toutes les autres personnes présentes et de moi, comme il arrive presque toujours lorsqu'on produit de près le somnambulisme sur quelqu'un. Ce fait caractéristique fut la démonstration irrécusable que la jeune fille endormie était entrée dans le sommeil sous une inflence éloignée venue de la personne de M. Liégeois. Aux expérimentations précédentes on peut objecter qu'elles furent toujours faites dans la durée comprise entre huit et neuf heures et demie du matin et que, par suite, le sujet s'y attendant devait par habitude s'endormir dans ce court espace de temps. Cette objection a de la valeur ; mais comment expliquer pourquoi elle ne s'endormit que les jours seuls où l'on expérimenta, jours toujours éloignés les uns des autres ?
Nous nous décidâmes encore, mais d'une manière différente, sans en souffler mot à personne, à faire ensemble une dernière expérience sur cette somnambule. L'hypnotiseur, M. Liégeois, agit aussi en concentrant sa pensée sur elle, avec intention de la faire dormir ; seulement, il se plaça à une distance de vingt-quatre mètres dans une chambre close de toute part. De plus, dans mon bureau où se trouvait la jeune Camille, toutes les issues furent également fermées. Mais cette fois, après vingt minutes d'attente, rien ne se produisit. Et cependant, dans ce petit appartement nous étions peu de monde, on n'y faisait guère de bruit, on y parlait peu et notre sujet tranquillement assis, était occupé à chercher son nom sur l'un de mes registres. Ce résultat négatif fut-il du à l'isolement ■où le sujet aurait été amené en feuilletant ce registre, ou
à l'espèce de claustration dans laquelle nous l'avions mis? Des expériences ultérieures peuvent seules vider cette question.
Voilà quelques faits dont j'ai été témoin et dont la qualité ne me paraît guère contestable. A celte courte série, j'adjoins un seul autre fait, fait beaucoup plus étrange que j'ai constaté moi-même et à propos duquel j'ai été par aventure l'un des acteurs. Il eut lieu le 7 février 1868. J'en ai déjà depuis adressé la relation à M. Frédéric W. Myers (de Cambridge), collaborateur, avec MM. Franck Podmore et Edmond Gurney, du livre intitulé: Phanlasms of the Lwing, livre où ces chercheurs ont signalé huit à neuf cents cas analogues.
Ce qui me procura l'occasion d'être à même d'observer ce fait, ce fut la rencontre que je fis d'une famille d'origine française, venue de la Louisiane pour passer quelque temps à Nancy. Ma profession d'hypnotiseur avait conduit chez moi le chef de cette famille pour que je traitasse sa nièce, depuis peu revenue malade de Coblentz, où elle était professeur dans une maison d'éducation. Guérie par suggestion en deux séances pendant lesquelles j'étais parvenu à la mettre en somnambulisme, elle fut amenée, par les' conseils de sa tante qui était spirite écrivant, à s'exercer pour devenir médium du même genre, ce qui ne lui coûta pas grande peine, puisqu'elle tombait facilement dans le sommeil profond. En effet, en deux mois, elle devint comme sa tante une spirite écrivant de première force. C'est à elle que j'ai fait allusion dans mon Ebauche de psychologie, lorsque je parle de médiums qui, d'une part, tracent au crayon des pages entières dont ils ignorent au moment même le sens écrit, et qui, d'autre part, tiennent en même temps conversation avec les personnes qui les entourent, comme s'il y avait deux moi différents agissant en eux.
Un jour donc, c'était comme je l'ai dit le 7 février 1868,
je vis arriver toute cette famille américaine vers neuf heures du matin : père, mère, enfants, nièce, lesquels venaient m'apporter ce qu'ils appelaient : un message. C'était un grand cahier, sur vingt-cinq feuillets duquel était tracée, en assez gros caractères, une phrase illisible et toujours à peu près semblable à elle-même. Pourtant sur le dernier feuillet on déchiffrait ces quatre mots : « Adieu, je meurs, Catherine. » Tout d'un coup, me fut-il affirmé, il y avait de cela près d'une heure, la médium, en se mettant à table pour déjeuner, s'était sentie en proie à une grande surexcitation, ce qu'en terme spirite on appelle : trayise. Alors s'élançant vers un crayon et un cahier disposés sur une table toujours préparés d'avance afin qu'elle y écrivît ce que devaient habituellement lui dicter les messagers d'outre-tombe, elle s'était écriée, en saisissant le crayon: « un esprit ». Alors avec une agitation fébrile, elle avait tracé précipitamment et successivement sur chacune des pages à la suite de ce cahier dont on lui avait tourné les feuillets à mesure qu'elle avait fini d'y écrire: d'abord, une ligne indéchiffrable, puis enfin, sur une dernière page, les mots cités plus haut et à peine lisibles. Dès que notre médium sortant de sa transe eut pris connaissance de ce qu'elle avait tracé, il lui vint de suite la pensée qu'elle venait de perdre une de ses amies intimes, nommée Catherine X , amie qu'elle avait naguère laissée bien portante au pensionnat allemand où elles étaient professeurs toutes deux. Cette révélation étrange était la cause pour laquelle on était venu ensemble, à une heure si matinale, me faire part de ce qui venait de se passer. Aussitôt, nous résolûmes, d'un commun accord, de nous enquérir si l'événement annoncé venait réellement d'arriver, et sous un prétexte que nous imaginâmes, mais qui ne faisait pas allusion au message reçu, nous convînmes que notre médium adresserait une lettre à une demoiselle anglaise,
qui continuait d'être professeur à la même institution que celle de la défunte supposée. Cela fut fait immédiatement. Or, quelques jours après, nous reçûmes la réponse de cette demoiselle, réponse dans laquelle elle nous annonçait la mort de leur amie commune, tout en trouvant singulier de recevoir de Nancy une lettre dont elle ne s'expliquait pas bien la cause. Elle disait textuellement et avec inquiétude : « Je vous envoie le faire-part de la mort
de Catherine X , morte le 7 février à huit heures du
matin. N'oubliez pas de me dire ce qui est arrivé; je serais curieuse de le savoir, >; Et ce billet de faire part était un petit carré de papier, grand comme la main, sur lequel il y avait imprimé en allemand, que Catherine X... était décédée le jour même du message !
Certes, voilà un événement des plus renversants. Il est du même ordre que ceux que MM. Ochorowitz, Dussard, Gibert, Richet, Beaunis, Liégeois et moi avons déjà remarqués; et il est bien autrement important. Doit-on reculer devant un coup d'oeil sur ces quelques faits de communication de pensée à distance, sous prétexte qu'à cause de leur rareté, ils peuvent bien être survenus par coïncidence ou par le motif qu'ils ont été mal observés? Enfin doit-on les nier d'emblée comme étant impossibles, ainsi que le font les esprits outrecuidants qui, de prime-saut, rejettent ce qui dépasse leurs petites connaissances? Il me semble qu'il est plus sage de suspendre son jugement et d'en appeler à de nouvelles expériences, car il y a ici un nœud gordien, non à trancher, mais à dénouer. En matière scientifique il faut tout contrôler, même ce qui paraît absurde. Que de foisn'a-t-on pas vu des savants rejeter des faits de grande importance, et qui en ont été ensuite bien et justement humiliés !
C'est pourquoi, en attendant d'autres expériences pour confirmer les faits précédents, je ne crains pas déjà
d'émettre l'hypothèse probable que, si, dans certains étals organiques, les sens et le cerveau de l'homme reçoivent des impressions plus vives et élaborent des opérations intellectuelles plus complexes que d'habitude, ces organes peuvent bien dans les mêmes états, surtout chez quelques sujets très sensitifs, être susceptibles de fonctionner avec une délicatesse plus grande qu'on ne l'a soupçonné encore. Par exemple, si l'on admet, avec quelques esprits non prévenus que des vibrations transmises par contact, entre endormeurs et somnambules, sont non-seulement saisies; mais comprises par ces derniers, on ne doit pas être éloigné de croire que comme pour un grand nombre de phénomènes physiques acceptés de tous, des ondulations, vrais prolongements de ces vibrations, ne puissent se transmettre par l'air, puis être ensuite ressenties et interprétées à de grandes distances par des sujets éminemment nerveux? Et l'on doit être d'autant plus porté à cette croyance, si les sujets en expérience sont habitués à être endormis par un même hypnotiseur ; ou s'il y a entre eux et lui de la sympathie, des attractions de caractères, comme il en existait entre les deux jeunes filles de l'observation précédente.
Il est reconnu que les pigeons voyageurs, transportés au loin retrouvent leur demeure sans qu'on sache bien comment; que des chiens, des chats, des ânes, etc., ont aussi la même faculté; que des animaux beaucoup moins haut placés dans la chaîne des êtres: l'abeille, la tortue, le saumon, etc., sont doués d'un même pouvoir, et l'on refuserait à l'homme, <iont on sait combien les sens et l'intelligence arrivent parfois à un grand degré d'exaltation et de pénétration, on lui refuserait la faculté élevée d'être apte à recevoir des communications suggestives venues de lieux éloignés et provoquées tacitement par action mentale?
Dans les cas spéciaux que j'examine, il n'y a certes rien d'impossible que, à de grands éloignements, il n'y ait eu, sans qu'ils se soient même sentis impressionnés, de la part des somnambules et des médiums, une réception par les sens, d'ébranlements de l'air, et ensuite une interprétation intellectuelle de ces ébranlements : et si dans le dernier cas de transmission de pensée transcrit par moi, la communication s'est faite à une distance de 250 kilomètres, n'est-ce pas aussi que les ondulations transmises étaient renforcées chez l'un des sujets,, par une disposition sensitive exceptionnelle, et chez l'autre par un état émotif excessif, celui qui s'est exprimé par la pensée au dernier moment de l'existence? Quand on sait que des forces inférieures en qualités aux forces pensantes : forces attractives, lumineuses, caloriques, électriques, etc., pénètrent à des éloignements incommensurables, dans toutes les directions et à travers les interstices des globes célestes; remplissent les espaces et les mondes, c'est bien le moins que la pensée humaine, cette puissance que nous sommes si loin de connaître, ne puisse, par certaines ondulations à travers l'atmosphère, se transmettre d'une personne qui exprime cette pensée à une autre qui, à son tour sympathiquement, en ressent, les signes transmis et les interprète ensuite.
Dans les événements de l'ordre moral, on est encore porté à regarder l'avenir comme impénétrable. Tout au plus croit-on que quelque fois l'esprit humain partant de données certaines peut émettre des inférences probables sur la succession future des faits qui appartiennent à l'évolution morale et intellectuelle de quelques hommes. Généralement, faute de connaître les causes qui en détrui-
sent la régularité, on regarde encorecette évolution comme ne se rangeant pas dans la loi reconnue, base physique, où dans la nature, les causes et les effets, toujours semblables, se succèdent tour à tour d'une manière permanente et nécessaire. Si pourtant l'homme, dans ce dernier ordre de phénomènes moraux, se trouvait en état de prévoir parfois quelques événements importants, tels que ceux que je vais signaler, ne tiendrait-il pas un fîl conducteur qui lui permettrait de relier la loi de succession variable de ces derniers avec celle de ceux qui se passent avec tant d'harmonie dans le monde astral, par exemple? Car tout se lie dans l'univers. Pourquoi, dans les choses futures del'ordre moral, l'homme n'espérerait-il pas découvrir des enchaînements de causes et d'effets, comme il en a trouvé dans l'ordre physique : ainsi, dans l'électricité qu'il ne connut d'abord par ses effets que sur un bâtonnet de résine ; ainsi dans l'expansion de la vapeur d'eau qu'il ne connut primitivement en action que sous le couvercle d'une marmite ?
Ces quelques réflexions exprimées, je passe maintenant aux faits de prévision, objets de ce dernier paragraphe, et je me fais un devoir de les publier, quelque absurdesqu'ils paraissent aux savants qui croient qu'en ceci, comme en une foule d'autres choses, il n'y a plus rien à trouver. On doit, a dit Bacon, soulever toutes les pierres de la nature pour savoir ce qu'il y a dessous ; eh bien I suivant son conseil, je soulève celle-ci : honnis soit qui mal y pense l
ire Observation. — Elle est extraite de l'un de mes registres, à son rang, n° 339, 7 janvier 1886.
Est venu me consulter aujourd'hui, à quatre heures de l'après-midi, M. S. de Gh..., pour un état nerveux sans gravité. M. de Ch... a des préoccupations d'esprit à propos d'un procès pendant et des choses qui suivent. En 1879, le
26 décembre, se promenant dans une rue de Paris, il vit écrit sur une porte : Mmo Lenormand, nécromancienne. Piqué par une curiosité irréfléchie, il se fit ouvrir la maison, et introduit, il se laissa conduire dans une salle assez sombre. Là il attendit Mme Lenormand qui, prévenue presque aussitôt, vint le trouver et le fil asseoir devant une table. Alors cette dame sortit, revint, se mit en face de lui, puis regardant la face palmaire de l'une de ses mains, lui dit : « Vous perdrez votre père dans un an, jour pour jour. Bientôt vous serez soldat (il avait dixneuf ans) ; mais vous n'y serez pas longtemps. Vous vous marierez jeune ; il vous naîtra deux enfants et vous mourrez à vingt-six ans. »
Cette stupéfiante prophétie que M. de Ch... confia à des amis et à quelques-uns des siens, il ne la prit pas d'abord au sérieux ; mais son père étant mort le 37 décembre 1880, après une courte maladie et juste un an après l'entrevue avec la nécromancienne, ce malheur refroidit quelque peu son incrédulité. Et lorsqu'il devint soldai — seulement sept mois — lorsque marié peu après, il fut devenu le père de deux enfants et qu'il fut sur le point d'atteindre vingt-six ans, ébranlé définitivement par la peur, il crut qu'il n'avait plus que quelques jours à vivre. Ce fut alors qu'il vint me trouver pour me demander s'il ne me serait pas possible de conjurer le sort qui l'attendait. Car, pensait-il, les quatre premiers événements de la prédiction s'étant accomplis, le cinquième devait fatalement se réaliser.
Le jour même et les jours suivants, je tentai de mettre M. de Ch... dans le sommeil profond, afin de dissiper la noire obsession gravée dans son esprit : celle de sa mort prochaine, mort qu'il s'imaginait devoir arriver le 4 février, jour anniversaire de sa naissance, bien que Mme Lenormand ne lui eût rien précisé sous ce rapport. Je ne pus produire sur ce jeune homme, même le sommeil le plus léger, tant il était fortement agité. Cependant, comme il était urgent de lui enlever la conviction qu'il devait bientôt succomber, conviction dangereuse ; car on a souvent vu des prévisions de ce genre s'accomplir à la lettre par auto-suggestion, je changeai de manière d'agir et je lui proposai de consulter l'un de mes somnambules, un vieillard de près de soixante-dix ans, appelé le prophète, parce qu'ayant été endormi par moi, il avait, sans erreur, annoncé l'époque précise de sa guérison pour des rhumatismes articulaires
remontant à quatre années, et l'époque même de la guérison de sa fille, cette dernière cure due à l'affirmation de recouvrir la santé à une heure fixée d'avance, ce dont son père l'avait pénétrée M. de Ch... accepta ma proposition avec avidité et ne manqua pas de se rendre exactement au rendez-vous que je lui ménageai. Entré en rapport avec ce somnambule, ses premières paroles furent de lui dire : « Quand mourrai-je?» Le dormeur expérimenté soupçonnant le trouble de ce jeune homme, lui répondit, après l'avoir fait attendre : « Vous mourrez... Vous mourrez... dans quarante et un ans. » L'effet causé par ces paroles fut. merveilleux. Immédiatement le consultant redevint gai, expansif et plein d'espoir; et quand il eut franchi le 4 février, ce jour tant redouté par lui, il se crut sauvé.
Ce fut alors que quelques-uns de ceux qui avaient entendu parler de cette poignante histoire s'accordèrent pour conclure qu'il n'y avait eu rien là de vrai ; que c'était par une suggestion post-hypnotique que ce jeune homme avait conçu ce récit imaginaire. Paroles en l'air ! le sort en était jeté, il devait mourir.
Je ne pensais plus à rien de cela lorsque, au commencement d'octobre, je reçus une lettre de faire-part par laquelle j'appris que mon malheureux client venait de succomber le 30 septembre 1886, dans sa vingt-septième année : c'est-à-dire à l'âge de vingt-six ans, ainsi que Mme Lenormand l'avait prédit. Et pour qu'il ne soit pas supposé que ce que je raconte peut être une illusion extravagante de mon esprit, je garde toujours celte lettre de même que le registre d'où j'ai tiré, à la suite, l'observation qui précède. Ce sont là deux témoignages écrits, indéniables. Depuis, j'ai appris que cet infortuné, envoyé, par son médecin, aux eaux de Contrexéville pour qu'il y soit traité pour des calculs biliaires, fut obligé de s'y aliter, à-la suite de la rupture d'une poche liquide (vésicule du fiel), rupture qui amena une péritonite.
2mC Observation. — Elle m'a été communiquée par un homme Irùs honorable, M L .., banquier.
Dans une famille des environs de Nancy, l'on endormait souvent une fille de dix-huit ans, nommée Julie. Gettte fille, une fois mise en état de somnambulisme, était portée d'ellemême, comme si elle en recevait l'inspiration, à répéter à chaque nouvelle séance qu'une proche parente de cette famille, -
qu'elle nommai!, mourrait bientôt et n'atteindrait pas le 1er janvier. On élait alors en novembre 1883. Ime telle persistance dans les affirmations de la dormeuse conduisit le chef de celte famille, qui flairait là une bonne affaire, à contracter une assurance à vie de 10,000 francs sur la tète de la dame en question, laquelle n'étant nullement ma'ade obtiendrait facilement un certificat de médecin. Pour trouver celte somme, il s'adressa à M. L..., lui écrivit plusieurs lettres, dans l'une desquelles il racontait le motif qui le portait à emprunter. Et ces lettres que M. L... m'a montrées, il les garde comme des preuves irréfragables de l'événement futur annoncé. Bref, on finit par ne pas s'entendre sur la question des intérêts et l'affaire entamée en resta là. Mais quelque temps après,
grande fut la déception de l'emprunteur. La dame X qui
devait mourir avant le l"r janvier, succomba en effet, et tout d'un coup le 31 décembre, ce dont fait foi une dernière lettre du 2 janvier, adressée à M. L..., lettre que ce Monsieur garde aussi avec celles qu'il avait reçues précédemment à propos de la même personne.
Assurément voilà deux relation concernant de singulières coïncidences entre la prévision des faits et les faits re'alisés. N'y a-t-il en cela que des effets du hasard? C'est aux pionniers de l'avenir à nous éclairer sur ce point, en se mettant à la recherche d'autres faits du même genre. En attendant, placé comme je le suis sur le terrain nouveau de la prévision des événements psychoorganiques futurs par le moyen des somnambules, etc., je vais, à ce sujet, émettre quelques déductions aventurées en leur faveurs, choses qu'on ne doit pas craindre de faire, dit G. Bernard \ du moment qu'il est possible d'exciter les savants sans préjugés à des recherches pouvant peut-être devenir fructueuses.
Le monde, tel qu'il paraît évoluer, présente un enchaîne-
1 Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, p. 289. Paris, j.-li. Baillièrc, 1865..
ment de causes et d'effets qui se succèdent avec ordre et d'une manière permanente. Tout s'y passe de telle façon que ce qui devient effet est une cause pour l'effet suivant, et ainsi de suite. Dans cet enchaînement, rien ne naît de rien ; rien ne meurt et ne retourne à rien: tout, forces et matière, se transforme et se suit. Cette liaison invariable entre chaque événement successif, si évidente par exemple pour ce qui concerne la marche des astres, en ce qu'elle permet d'annoncer des faits à heure fixe et des siècles d'avance, elle se retrouve dans tous les faits physiques qu'observent et que découvrent tous les jours les hommes de science, jusque même dans les phénomènes météorologiques, toujours si changeants, si compliqués, par suite des causes accidentelles et multiples qui les déterminent. La science constate aussi cette liaison dans le cycle perpétuel où, les forces et la matière se transformant ensemble et sans jamais être séparées, il y a évolution des corps bruts à la plante, de la plante à l'animal, pour que cette évolution revienne à la suite de ces changements, à l'état primitif de matière inanimée ; car ce cycle se répète toujours alternativement de même.
Et surtout, dans le développement de ce qui a vie, développement spécial qui nous intéresse, — ainsi par exemple, dans la ressemblance successive et continue des êtres de chaque espèce, lesquels se suivent de génération en génération et ressemblent tour à tour à chacun et aux autres dans leur manière de se reproduire, de naître, de se développer, de vieillir et de disparaître ; ainsi encore dans la régularité continue des fonctions que ces êtres exécutent tout le temps de leur existence ; enfin, dans toutes les grandes lignes des divers phénomènes vitaux et solidaires que chacun d'eux présentent, — la science constate des lois indéniables de causes à effets.
Maintenant qu'on admet avec M. Dmitri Mendeleiew,
que les évolutions invisibles des corps chimiques sont absolument semblables aux évolutions visibles des corps célestes et qu'elles obéissent aux mêmes lois simples de l'attraction universelle ; que les édifices moléculaires des chimistes sont établis d'une manière analogue à ceux des systèmes solaires des étoiles doubles ou isolées des astronomes ; que tous ces phénomènes paraissant si opposés suivent par conséquent les mêmes lois de causes à effets, pourquoi hésiterait-on d'admettre que, dans les corps vivants, les manifestations de la pensée unies aux organismes, obéissent aussi elles-mêmes à une suite continue de causes et d'effets, on ne sait pas encore trop comment il est vrai, tant les lois dont elles sont les résultantes apparaissent compexes ? Comment la pensée, qui pénètre et dirige l'organisme où l'on retrouve les lois de la progression bien ordonnée des mondes, dans la constitution intérieure de ses particules les plus petites ; comment la pensée unie intimement à la matière moléculaire des tissus où elle est toujours présente, pourrait, dans sa marche et ses évolutions variées, échapper à une loi de nécessité semblable à celle qui règle les infiniment petits aussi bien que les infiniment grands ? Et comment alors n'y échappant pas, cette pensée ne pourrait pas être parfois connue d'avance dans ses manifestations à une époque ultérieure et déterminée, de même que la conjonction des planètes est prévue à heure fixe par les astro nomes ?
Quand enfin, chez l'homme particulièrement, depuis le langage qui est soumis à des règles invariables dans ses constructions, et qui, dans son développement inconscient chez tous, est l'expression d'une intelligence profonde, jusqu'aux fonctions organiques : circulation, digestion, sécrétion, etc., toutes autres expressions continues et harmoniques de cette même intelligence ; quand il est
reconnu que la pensée y agit avec ordre, peut-on clouter que des dormeurs ou des médiums, dans leur état de concentration d'esprit, ne soient, par une observation inconsciente que nous soupçonnons, capables même de découvrir, dans les profondeurs des organes d'autrui, les marques de l'enchaînement psychique de causes à effets qui y existe, enchaînement qui leur permet d'y prévoir des événements futurs ? On n'admettrait pas que, dans le mécanisme compliqué de la vie humaine, lequel dépend de diverses séries d'actions pensantes; l'on n'admettrait pas que des séries d'événements psychiques et organiques réguliers devant faire leur jonction dans les tissus, l'on n'y puisse entrevoir, dans l'avenir le moment où, d'après ces actions peut-être aussi régulières que celles qui régissent les astres, un grain de sable obéissant à une cause un peu différente, se détacherait dans l'organisme et en arrêterait les rouages ?
Je conclus. Si de nouveau l'on arrive à contaster des faits analogues à ceux que je viens de relater en dernier lieu, on aura le droit d'être porté à croire que certains somnambules et certains médiums, — sans doute grâce aux impressions nerveuses excessivement délicates dont ils sont affectés, et grâc^ ensuite à l'interprétation que leur intelligence surexcitée fait de ces signas sentis, — ont réellement la faculté encore cachée de prévoir sur autrui, la production d'événements organiques même très éloignés. S'ils ont cette faculté, ainsi que les deux faits précités portent à le croire, je dois dire qu'il est difficile pourtant de découvrir :' 1° d'un côté, d'après quelles impressions sensibles reçues par eux ; d'après quelles opérations intellectuelles à la suite, ils parviennent à trouver le fil conducteur : c'est-à-dire la loi qui les mène à entrevoir sur un sujet pour l'avenir des pertubations à heures fixes, telles que la mort ; et 2° de l'autre
côté, comment tenant ce fil, ils peuvent sur ce sujet, en suivre la direction à travers les successions variées de phénomènes de causes à effets qui ont lieu, dans son organisme, du moment que cet organisme est toujours exposé aux influences multiples et variables d'une foule de causes imprévues et incidentes qui en gênent ou en entravent los mouvements, telles que : modifications par l'action des milieux, contacts fortuits d'êtres ou d'objets qui les portent à chaque instant, à changer leurs déterminations et leurs actes, ce qui, par suite, amène des changements dans le fonctionnement interne des organes. Il y a là de quoi exercer la perspic acité des chercheurs.