CHAPITRE II
Il ne suffit pas desavoir comment les maladies prennent naissance par action morale, il faut encore connaître comment elles guérissent par la même cause. D'après le chapitre précédent, puisque dans l'état passif, la pensée est une force désorganisatrice, nous sommes entraîné par induction à conclure que la puissance qui aide au développement des maladies doit nécessairement, en s'harmonisantavec le mouvement physiologique, contribuer encore plus à leur disparition. Les faits les plus avérés, faits reconnus vrais, même par les médecins, démontrent suffisamment ce que le raisonnement fait pressentir.
Pour nous rendre compte dequelle manière les maladies se terminent par influence psychique, nous avons rassemblé quelques observations relatées dans des ouvrages d'auteurs dignes de foi, et avons regardé la solution heureuse de ces affections comme un effet de la réaction du moral sur le physique. Ce qui, dans nos recherches, nous a frappé, c'est que le plus souvent l'on a attribué à une telle cause les guérisons arrivées d'une manière prompte et contre la prévision des médecins. Quant aux cures morales produites avec lenteur, celles des maladies avec lésions apparentes, les auteurs en ont à peine relaté quel-
ques-unes, pénétrés qu'ils sont que, dans ces cas, il n'y a que les forces nerveuses agissant à notre insu dans les organes, qui opèrent d'elles-mêmes ou sous l'influence des médicaments. Malgré une telle lacune, que notre expérience ne pourrait même pas remplir et que l'expérience seule des magnétiseurs comblerait, nous nous en sommes à peu près tenu sur ce sujet, pour ne pas être suspect, à ce que les auteurs, presque tous médecins, nous ont laissé.
Nous n'exposerons ici brièvement que quelques faits de diverses catégories ; mais ils suffiront à notre thèse, qui a pour but de saisir, dans ces cas, les conditions des guérisons par réaction de la pensée sur l'organisme, de connaître les modes fonctionnels de ces guérisons, leur loi. Nous procéderons, comme déjà nous avons fait pour découvrir les conditions psychiques et le mécanisme du développementde certaines affections morbides ; mais nous serons plus étendus dans ce qui va nous occuper, par la raison que le sujet en est encore plus important. Mettre donc le doigt avec plus de précision sur une nouvelle inconnue complément de celle que nous avons déjà signalée dans le chapitre précédent, c'est faire un pas immense; car, s'il est prouvé que l'on peut artificiellement faire naître, pour obtenir des guérisons, les mêmes prédispositions psychiques et les mêmes réactions morales en sens inverse que celles qui favorisent la formation d'un grand nombre de maladies et se mettre, par conséquent ainsi, dans les conditions de la nature curatrice par influence morale, le moyen rationnel de guérir par l'intermédiaire de la pensée ne peut tarder à entrer dans la science. Ce moyen, une fois scientifiquement établi, comme il l'est déjà empiriquement, il n'y a plus à reculer, à alléguer des motifs pour rejeter des traitements employés de longue date et avec succès par les magnétiseurs ; il faut se ranger, car ces em-
piriques sont dans la bonne voie, leurs théories seules sont fausses.
Nous reconnaissons par avance, et c'est d'un bonaugure, la part importante que des médecins font au moral pour les quelques guérisons dont nous allons parler ' . C'est d'abord une preuve qu'ils n'ignorent pas combien grande est la puissance modificatrice de la pensée sur l'organisme; puis ensuite, c'est un hommage rendu par eux à la supériorité de la thérapeutique morale sur la thérapeutique des remèdes ; car ils sont forcés d'avouer que le rétablissement si merveilleux des malades, dont ils relatent les observations, a eu lieu souvent après que l'on avait épuisé, en vain, les ressources pharmaceutiques employées d'ordinaire pour combattre ces affections.
Les cures par réaction de la pensée sur l'organisme se rapportent à plusieurs types.
1° S'il y a des affections qui naissent par la fixation volontaire ou involontaire de l'attention accumulée sur des idées pures ou des idées-images non émotives, il y a des solutions heureuses de maladies qui ont lieu par une même fixation volontaire ou involontaire de cette force sur des idées du même genre ; que ces idées aient rapport à la guérison ou non.
A cette sorte de guérison, l'on doit rapporter la disparition de la névralgie dentaire de Pascal. Un jour que cet homni3 de génie éprouvait un mal de dents atroce, il s'appliqua à résoudre un problème, celui de la courbe cicloïde ou roulette. Quand il eut fini, il s'aperçut que sa douleur était disparue. Pendant l'état passif de la méditation, son attention avait cessé d'entretenir la sensation pénible qu'il éprouvait et, en s'accumulant un certain temps sur un
1 Voy. entre autres ouvrages : Médecine morale, par Padioleau et Etwh sur la médecine animique, par Charpignon, livres couronnés par l'Académie de médecine.
autre ordre d'idées, cette force s'y était fixée sans pouvoir ressaisir la sensation de douleur perdue.
En 1776, Zimmermann * écrivait déjà ceci : «Je puis assurer, d'après ma propre expérience, que dans les crises les plus fatiguantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même le faire disparaître. »
On sait que le philosophe Kant, sujet à des palpitations et souvent oppressé, triomphait de tous les symptômes maladifs dont il était affecté, en transportant son attention sur un travail de tête appliquant. Il se mettait très vite en une sorte de sommeil, ce qui lui permettait, en concentrant ainsi son esprit, de perdre la conscience de ses maux. « Cette cure morale, il l'employa même avec succès contre le rhume et la toux. Il s'était fait son médecin à lui-même et, chose bien périlleuse à imiter, il s'était rendu indépendant de l'art médical 2. » Je doute qu'it y ait plus de danger à imiter Kant qu'à se mettre des drogues dans le corps, même selon les règles de l'art: en suivant l'exemple de ce grand homme, on est déjà sûr de ne pas nuire à sa santé.
Feuchtersleben 3 rapporte, d'après le témoignage du médecin anglais Mead, qu'une dame, souffrant depuis de longues années d'une ascite compliquée d'atrophie des membres, se guérit de cette maladie toute physique et non imaginaire, en imprimant à ses pensées une direction déterminée vers un seul objet. Ainsi, les maladies chroniques ne résistent même pas, dès que l'attention, fortement détournée, cesse de les fomenter.
« J'ai fait moi-même cette observation, écrit encore le
1 Traité de la solitude, p. 110, Charpentier, 1845.
- Voy. Médecine morale, par Padioleau, p. 246, Germer-Baillière, 1864.
3 Hygiène de lame, p 120.
précédent auteur ' : pour faire disparaître les mouches volantes qui me troublent la vue et pour empêcher le tremblement des lettres sur le papier, il me suffît de fixer le regard avec fermeté sur les objets vacillants. » Feuch- •tersleben 2 résume sa théorie en ces termes :« Quand je m'applique fortement à faire abstraction de l'objet A ou B, je maintiens cet objet dans ma pensée et je manque mon but. Que si je fixe l'objet G, A ou B s'éloignera de lui-même. » Ces paroles sont lumineuses; c'est un éclair dans la nuit. L'attention, lors même qu'elle ne crée pas toujours le mal par remémoration en s'y portant, le maintient dès qu'il est formé ; diriger cette force dans un autre sens et l'y appliquer, c'est cesser d'alimenter ce mal ; c'est le guérir ou, comme qui dirait : transporter un poids sur un autre bras de levier plus résistant, c'est décharger celui qui ployait ; c'est lui redonner sa direction normale.
Avant le professeur de Vienne, Cabanis avait déjà écrit 3 : « Nous savons avec certitude que l'attention modifie directement l'état local des organes, puisque, sans elle, les lésions les plus graves ne produisent souvent ni la douleur, ni l'inflammation qui leur sont propres, et qu'au contraire, une observation minutieuse des impressions les plus fugitives, peut leur donner un caractère important, ou même occasionner quelquefois des impressions véritables sans cause réelle extérieure ou sans objet qui les détermine. » Pour arriver à la même hauteur que Feuchtersleben, Cabanis n'avait qu'à conclure, puis à expérimenter, mais il laissason assertion à l'état de constatation pure de faits réels. Rèndons-lui, du reste, cette
1 Hygiène de l'âme, p. 120.
- Id., p. 221.
3 Rapport du physique et du moral, f. I, p. 151.
justice, qu'il est encore par là un des précurseurs de l'art de guérir par influence morale.
Maison ne fait pas seulement disparaître une maladie, en révulsant son attention sur des idées non émotives autres que celles du mal ; on se guérit encore d'une affection même venue sans le concours de la pensée, en s'affirmant sa cessation complète. De même que, dans un état analogue au sommeil, on se crée une névralgie ou une paralysie du sentiment, deux maladies opposées, en se les représentant l'une et l'autre par le souvenir : c'està-dire, en dirigeant en plus la force nerveuse là où Ton rapporte la sensation morbide, et en la dirigeant en moins là où l'on rapporte l'absence de toute sensation ; de même on peut faire disparaître ces accidents si opposés en se représentant, soit la non-douleur, soit la non-paralysie; c'est-à-dire en soustrayant la force nerveuse du point où elle était cause de souffrance, ou en l'accumulant vers le lieu où elle était par sa diminution, cause de perte de mouvement. C'est que, en règle générale, l'idée de guérir est cause, dans les parties affectées, d'un afflux ou d'un retrait d'attention agissant dans le sens de la réparation physiologique *. Les faits qui suivent viennent à l'appui de la théorie que nous émettons.
Un stoïcien démontrait, en présence de Pompée, cette proposition que la douleur n'est pas un mal. Il joignit l'exemple à la leçon, en triomphant sur lui-même d'une violente attaque de goutte2. En continuant de temps en temps de cette façon, cet homme aurait pu fort bien se guérir. Nous avons rencontré plusieurs individus qui seraient devenus des stoïciens convaincus; il leur suffisait,
1 Voy. pour l'explication intime de ce phénomène, ce que nous émettousau chnp. in de celte lre partie.
2 Voy. Hygiène de l'àme, p. 121, par Feuchtersleben.
même éveillés, de se suggérer qu'ils ne souffriraient pas, pour qu'ils supportassent soit des opérations, soit des expériences dans le but de constater leur insensibilité. Si l'on peut, en se mettant dans un charme subit, faire cesser, par une affirmation contraire, les souffrances que l'on éprouve; et si, à plus forte raison, la résolution prise d'avance de ne pas souffrir empêche la reproduction de la douleur, la douleur n'est plus un mal et je comprends ainsi sa négation par fes partisans de la doctrine de Zenon Ce n'est pas de leur part une fanfaronnade, c'est une vérité en ce sens que nier le mal, c'est réellement le détruire, puisque c'est cesser de l'alimenter.
C'est par un procédé substitutif semblable que Padioleau*, en avançant l'heure de la pendule, fit disparaître, chez une femme, une fièvre, par cause morale, dont les accès revenaient toujours à quatre heures de l'après-midi ; ces accès avaient résisté jusqu'alors aux médications employées pour les supprimer. Cette féhricitante qui, en dernier lieu, s'était affirmée son futur accès pour la même heure que les précédents, ne le sentant pas survenir puisqu'elle se l'était insciemment annoncé pour plus tard, trompée mais contente, se suggéra la disparition de son mal ; et son attention, ainsi détournée de son cours habituel par une autre idée fixe négative, qui l'accapara, fut cause d'un rétablissement immédiat.
Le même auteur rapporte aussi2 la guérison d'un de ses clients atteint d'une fièvre quarte, rebelle à toute espèce de traitement, laquelle fut coupée par cette apostrophe d'un ami: « Parbleu, il faut que tu sois b... bête. Tu sais que je fais passer la fièvre en la conjurant et tu vas dépenser ton argent en médecins et en remèdes ? Tiens,
1 Médecine morale, par Padioleau.
2 Id., p. 216.
avale-moi ce verre de vin, et je te réponds que tu n'entendras plus parler de ta fièvre.» Ce malade prit alors un verre de vin blanc où se trouvait un petit papier sur lequel étaient écrits quelques mots, et à partir de ce moment, faute d'en avoir l'idée fixe, son attention n'affluant plus pour créer le mal, la fièvre ne reparut pas. C'est qu'il crut à son ami avec une conviction aussi forte qu'Alexandre avait cru à son médecin Philippe.
Padioleau est aussi arrivé à ramener une hystérique à la santé rien qu'en lui affirmant la guérison f.
Un de mes clients, atteint de fièvre intermittente, fut guéri parla formule suivante qu'il mit à exécution : porter un sac de toile sur la partie antérieure de la poitrine, l'y conserver vingt-quatre heures et aller ensuite le jeter à la rivière.
On avait vanté un remède nouveau à un paralytique. Le médecin qui soignait ce malade lui ayant mis un thermomètre dans la bouche, il se figura que c'était le remède et se sentit mieux. Au lieu du spécifique, on renouvela l'application du mystérieux talisman pendant quinze jours, et la cure fut complète 2.
Je connais une vieille femme, superstitieuse et dévote, dont l'extrémité des doigts avait été écorchée après qu'elle eût lavé une lessive ; cette femme, pour dissiper ses souffrances, s'en alla à l'église tremper ses doigts dans le bénitier ; immédiatement elle n'éprouva plus aucune douleur.
Il est évident que ces guérisons n'ont pu arriver que sur des personnes capables de tomber facilement en un commencement de sommeil léger et, en cet état, de se donner une idée fixe négative du mal. C'est là ce qui explique le
1 Voy. Médecine morale, p. 143.
- ld., p. 181.
succès, chez les uns, des pratiques les plus absurdes couvrant la suggestion de retour a. la santé' qu'ils se font ; et chez les autres, l'insuccès de ces mêmes pratiques, parce qu'ils sont très peu impressionnables. Il ne faut pas s'étonner que, dans les vieux formulaires, les potions étaient indiquées devoir être composées avec de l'eau bénite pour véhicule ; on s'était aperçu qu'elles avaient par là plus de vertu, elles agissaient sur le moral. Et si, à notre époque, l'eau de la Salette a ses fervents convaincus ; si des remèdes inertes sont réputés avoir des propriétés curatrices ; c'est qu'il est au-dessus de ces fadeurs une médication pleine de virtualité que Ton ne soupçonne pas ; celle de l'action modificatrice de la pensée.
Avant d'aller plus loin, car nous sommes sur un terrain où l'on ne saurait trop s'étendre, nous rapporterons encore un fait en faveur des cures amenées par affirmation de la disparition de la douleur. Une de mes anciennes clientes, somnambule naturelle dans sajeunesse, éprouvait de vifs maux de dents dont elle ne pouvait se débarrasser par aucun calmant, lorsqu'elle fut accostée un jour par quelqu'un qui lui indiqua une recette ; c'était de se couper les ongles tous les lundis sans manquer. Dès que cette femme eût commencé le traitement, ô miracle I la douleur disparut. Dès lors, elle continua religieusement cette pratique et, depuis vingt-deux ans, elle n'a plus souffert aux dents, bien qu'elles se fussent presque toutes gâtées. Certes, cette femme n'aurait pas été déplacée dans la secte stoïque, elle aurait pu soutenir à bon droit que la douleur n'est pas un mal.
N'y a-t'il pas, et nous en avons rencontré, des sorciers de village faisant de singulières cures au moyen de paroles cabalistiques? C'est qu'elles cachaient une suggestion.
Et ce paysan toucheur des environs de Saumur, et
HÉRAPEUTIQUE SL'GGEST. 1*
l'exorciste Gassner, et Gréatackes, et Cagliostro, ce Sganarelle sublime, n'ont-ils pas été causes de milliers de cures ; parce que ceux qui les approchaient, tombant dans un des états analogues au sommeil, croyaient alors tout simplement à la puissance thérapeutique de ces hommes, et d'après l'affirmation qu'ils se faisaient de guérir par leur intermédiaire, guérissaient réellement.
Dans toute guérison par une affirmation négative de la maladie, l'effet final consécutif à la pensée est un retrait ou un afflux de la force nerveuse dans la partie souffrante ; mais il est des symptômes que l'on fait disparaître de même sans qu'il puisse y avoir répercussion nerveuse sur l'organisme, le mal étant particulièrement psychique et cérébral. Dans ces cas, où il y a absence de lésions quelconques en dehors du cerveau, l'on substitue seulement, à une idée fausse mise dans l'esprit, l'idée fixe et vraie que cette idée fausse est sans réalité ; il se produit un déplacement d'une idée fixe par une autre. Yoici trois faits de ce genre.
Un malade se croyait des grenouilles dans le ventre. À. Paré le purgea et fit jeter de ces bactraciens dans son vase de nuit. La guérison eut lieu par la mise d'une idée fixe négative à la place d'une idée fixe positive et imagée.
Un autre se croyait une tumeur. On simule une opération et on lui montre ensuite un morceau de chair en lui disant que c'est la tumeur. 11 n'y songea plus (Haller).
On en a vu un qui s'imaginait avoir des cornes et que l'on guérit en lui attachant sur la tête des bois de cerf que l'on scia ensuite (Scnner).
Dans ces cas, l'on mit dans lVsprit des malades une idée fixe, vraie et pure à la place d'une idée fixe imagée et fausse ; la croyance à la guérison fut la guérison comme la croyance à la maladie avait été la maladie. Rien ne nous étonne dans le rétablissement de tels indi-
DU MORAL, CAUSE DE GUERISONS Ti
vidus ; la nature de leurs chimères décèle assrz qu'ils étaient capables d'être charmés et que ces chimères étaient le fruit d'affirmation pendant l'état passif.
Voilà certes plus de faits qu'il n'en faul, pour se former une conviction sur le retour possible àla santé par l'action de la pensée sans éléments affectifs appréciables. Nier un tel mode de guérison, c'est nier les maladies par cause morale ; c'est être absurde.
2° De même que Ton trouve des affections qui naissent dans un moment d'émotion subite, il en est, et elles sont nombreuses, qui disparaissent dans des mouvements de même nature. Cette vérité découle à pleins bords, même des livres classiques de la science médicale. C'est toujours un des états analogues au sommeil, état ressemblant à celui de la fascination, qui en est la condition. Aussi; dans la partie que nous allons aborder, bien que ce soit la pensée qui réveille l'élément affectif: l'émotion, les sentiments ou les passions seules apparaissent sur le premier plan ; mais l'idée, cause de l'excitation, ne s'y découvre que comme le soleil à travers un brouillard.
Nous avons transcrit, à mesure que nous les lisions, d'une part, les faits relatés de cures par explosion brusque de sentiments de gaîté, de satisfaction, de bonheur, etc., et de l'autre, par explosion brusque de sentiments de dégoût, de crainte, de colère, d'horreur, etc. ; et nous sommes arrivé à ce résultat qu'il y a moins de guérisons par sentiments expansifs que par sentiments compressifs, sans doute, parce que les premiers sont portés moins à l'extrême.
Voici quelques faits de guérisons naturelles par sentiments expansifs.
Une lettre du président de Thou arriva à un malade dont la langue était paralysée ; l'attention qui était en moins sur cet organe y revint et immédiatement cet
homme se mit à chanter un hymne plaisant qui était écrit dans la lettre. Ce résultat s'explique par la suggestion qu'il se fît à son insu de chanter, aidé qu'il fut par le renfort que l'émotion agréable apporta à sa pensée ; il sortit de son idée fixe sans doute comme il avait dû y entrer.
Une de mes malades, une hystérique qui n'était pas sortie de son lit et n'avait pas prononcé un seul mot depuis dix ans, fut guérie presque instantanément, dès la première visite que je lui fis. Après l'avoir examinée, je lui adressai quelques plaisanteries suggestives, et à peine fus-je sorti, qu'elle demanda ses vêlements, se leva, s'habilla et se remit à ses occupations comme autrefois. Sa gdérison, qu'elle attribua à ce que je lui avais plu, ne se démentit jamais.
Les guérisons qui suivent s'expliquent encore, par un afflux surabondant de l'attention sur des idées gaies et non directement suggestives de la guérison, idées appelant à elles l'élément affectif. Cette force nerveuse, alors <en excès, se déplace loin des organes malades, à tel point qu'il ne lui est plus possible de recouvrir de son ressort pour nourrir de nouveau le mal qu'elle entretenait.
C'est ainsi qu'un musicien fut débarrassé d'une fièvre violente, par le plaisir que lui fit éprouver un concert qu'on lui donna dans sa chambre '.
Une cliente du Dr Devay, apprenant les succès de son fils, fut guérie d'une hydropisie de plusieurs années et rebelle à tous les traitements.
Le professeur Conring ne s'aperçut plus d'une fièvre tierce, après le plaisir que lui fit éprouver un entretien -avec le savant anatomiste Meibom 2.
1 Voy. Rapport de Dodartà l'Académie.
2 Voy. Hygiène de Vâmc, par Feuchterslebcn.
Nous connaissons quelqu'un qui, depuis six semaines, était souffrant d'une névralgie de la face, et qui en fut immédiatement délivré, à la nouvelle qu'il venait de gagner un procès lui assurant la possession de plus de 100,000 francs.
Dans les guérisons précédentes, c'est surtout le renfort que l'élément émotif apporte au déplacement de l'attention qui est cause du rétablissement de ces malades ; soit qu'il y ait substitution d'une idée fixe de guérison à une idée fixe morbide; soit que, sous l'influence delà pensée, l'afflux nerveux se soit détourné dans un autre sens que le mal et y reste.
Les cures dont il s'agit plus bas sont dues à des explosions brusques de sentiments compressifs.
Un chasseur devint muet ; attribuant son malheur à une femme qu'il croyait sorcière (il avait la langue nouée comme on peut avoir l'aiguillette paralysée), il entra à sa vue dans une si violente colère qu'il recouvrit la parole *. C'est qu'il se suggéra de parler avec plus de force encore qu'il ne s'était, à son insu, suggéré auparavant de se taire.
Une femme paralytique voyant un officier jeter son chat sur un brasier ardent, parce qu'on lui refusait ce qu'il demandait, se mit sur ses jambes et marcha. Elle fut guérie et l'officier fêté 2. Si elle récupéra le mouvement des membres inférieurs, c'est qu'elle se le suggéra avec un cumul d'attention extrême et que les nerfs moteurs en furent surexcités à un haut point. De plus, pour l'obtention d'un tel résultat, il fallait que la paralysie fut purement nerveuse.
Nous connaissons un homme devenu bègue par
1 Voy. Hygiène de Vâme, par Feuchlersleben.
2 Voy. Pyschologie physiologique, p. 172. par Cbardel.
frayeur ; une fois ivre ou en colère, il s'exprime avec facilité. C'est qu'il se met alors dans une espèce de charme qui lui permet d'appeler sur sa langue plus d'action nerveuse *".
Ces observations nous démontrent comment, bien qu'affligé, Ton s'affirme la guérison sous l'influence subite d'une pensée émotive.
Les guérisons suivantes, par explosion de sentiments oppressifs, s'expliquent différemment.
Un maniaque allait sur un pont de Londres pour s'y noyer. Pendant qu'il se préparait à se jeter à l'eau, il fut assailli par des voleurs. Il se défendit avec succès et ne songea plus à se suicider 2.
Une nourrice, prise de délire, se précipita au fond d'un puits. De là on l'entendit qui appelait pour qu'on l'en retira. Elle avait recouvré la raison.
En 1793, lors du bombardement de Lyon, une fille qui se trouva entre deux feux croisés, eut tellement peur qu'elle fut depuis lors délivrée de palpitations de cœur.
D'après Pierre de l'Étoile, Henri IV ayant failli se noyer avec sa femme en passant le bac àNeuilly (9 juin 1603), ut débarrassé d'une névralgie dentaire à la suite de sa frayeur ; il ne put ensuite s'empêcher de dire en riant qu'il n'avait jamais trouvé meilleur remède pour ce mal.
Une femme gastralgique depuis deux ans, et qui était déjà allée consulter plusieurs médecins sans avoir, par leurs remèdes, obtenu la moindre amélioration, vint enfin, toute tourmentée, me trouver pour que je lui dise la vérité sur sa maladie qu'elle croyait très grave. S'apercevant que j'étais du même avis que ses médecins,
1 Ce fait nous rappelle que Graves, comprenant la nature nerveuse de certains bégaiements, indiquait aux bègues d'articuler les sons avec une grande attention.
2 Voy. Médecine animique, par Padioleau.
CAUSE DE GUERISONS 31
elle m'accusa de la tromper comme eux, dans un but pou avouable. Exaspéré, je la mis à la porte de chez moi. Ce procédé ex abrupto fit merveille. Le mal disparut comme par enchantement. Quinze jours après j'eus l'étonnement de voir revenir cette femme m'annoncer sa guérison, s'excuser et me remercier, Ma colère l'ayant convaincue de ma sincérité, elle s'était alors crue réellement peu malade. Aussi sa conviction étant changée, son mal avait disparu.
Un de mes clients fut guéri d'une fièvre intermittente après qu'on lui eut fait manger des poux dans un œuf.
Un nommé Adam Richter, de Strasbourg, épileptique, ne tomba plus en accès après avoir bu un demi-litre du sang chaud d'un supplicié.
Ces deux derniers faits légitiment la médication bizarre quoique empirique, des anciens médecins, plus artistes que savants ; mais peut-être plus habiles guérisseurs que nous, lorsqu'ils prescrivaient les cloportes, les tètes de vipères, la poudre de crânes humains, la prétendue graisse d'homme, la peau de couleuvre, X album grœcum et d'autres excellents remèdes du même genre. Rien qu'avec des toiles d'araignées, sous forme pilulaire, nous avons guéri des fièvres intermittentes, rebelles même au sulfate de quinine ; il est juste d'ajouter que celles de ces maladies qui avaient résisté au fébrifuge par excellence, nons ont paru des créations suggestives de la pensée.
Les cures précédentes sont évidemment dues à un retrait indéterminé de l'attention loin du siège du mal, par suite de l'aiflux brusque de cette force sur une idée émotive ; il arrive, ici, que l'on perd conscience du mal de la même façon que les somnambules oublient au réveil faute de posséder assez d'attention à leur service pour retrouver les souvenirs de leurs rêves ; en ces cas, cette faculté maintenue par l'émotion, reste tellement détour-
née de l'idée fixe morbide et des parties affectées, qu'elle ne peut les retrouver, et par conséquent, recréer le mal. Mais, dans la pratique ordinaire, chacun peut se convaincre de l'influence de l'attention, lorsqu'elle se met en arrêt sur une idée en appelant à elle l'élément sympathique. Une simple émotion arrête les règles ; une surprise suspend le hoquet; la crainte, la colère font disparaître des névralgies. Nous avons rencontré des femmes sujettes à la migraine qui, se trouvant dans une situation à se préoccuper fortement, voyaientleurs accès suspendus lorsque, auparavant, il suffisait de la plus insignifiante contradiction pour les ramener.
Les médecins, il faut encore leur rendre cette justice, ont aussi compris quelle est la puissance des émotions pour amener la guérison.
Un malade se croyait des diables dans le corps ; on lui donna vingt secousses électriques en lui disant qu'à chaque secousse il en sortait un ; il fut délivré [Gazette médicale).
Un fou se croyait condamné à mort ; on organisa un tribunal, on le jugea et on l'acquitta ; son idée fixe disparut ^Pinel).
Un jeune homme se croit damné ; on fait apparaître un ange qui vient lui annoncer la rémission de ses péchés et son esprit devient tranquille (Zacutus).
Dans ces cas, ce fut une idée fixe et raisonnable avec émotion substituée, par affirmation, à une idée fixe folle qui détermina des changements si radicaux.
3° Enfin, s'il est des affections chroniques qui naissent par l'effet d'idées tristes ou gaies réagissant lentement sur l'organisme, il est aussi des guérisons lentes d'affections aiguës ou invétérées, guérisons qui sont dues à l'attention s'exerçant sur des idées émotives, d'une manière permanente. Les cures de cette nature sont plus
rarement notées dans la science que les précédentes, parce qu'elles ont moins attiré le regard des observateurs.
. Nous avons connu un jeune homme qui urinait tous les jours au lit ; mais qui s'en abstenait chaque fois que son père menaçait dele battre. C'est qu'alors, pendant son sommeil, une idée fixe veillait en lui sous le coup de la crainte. N'est ce pas l'idée fixe, prise en se mettant au lit de ne pas uriner en dormant, qui fait que nous retenons le liquide urinaire tout le temps que nous sommes en repos? Etpendant un état analogue au sommeil, l'attention est-elle vivement détournée comme dans un accès de gaîté, par exemple, il arrive alors à certaines personnes d'uriner ou de lâcher des gaz intestinaux et même des excréments. Elles ne peuvent plus, par la volonté, maintenir l'accomplissement physiologique des fonctions des sphincters. Ces troubles sont la conséquence de l'afflux trop considérable au cerveau, de l'attention sur des idées aux dépens de cette même force qui veillait à la fermeture de la vessie et de l'anus. Ils sont absolument du même ordre que ceux du sommeil ordinaire où, parfois la bouche reste béante et laisse écouler la salive ; où les muscles présidant à la mixtion et à la défécation, laissent échapper ce qu'ils sont chargés d'arrêter.
Nous connaissons un homme qui fut guéri d'épilepsie après avoir eu la main broyée dans un engrenage. Il fut amputé, et son attention longtemps tendue avec émotion sur ce nouvel incident, ne* trouva plus le chemin des accès antérieurs.
Ce fut encore l'attention affluant sur d'autres idées; celles du désir satisfait et du bonheur réalisé (il est partout où on le suppose), qui amena la cure d'une anémique longtemps traitée sans succès par Bouillaud ; cette malade ayant obtenu ce qu'elle voulait, son entrée dans
3i THERAPEUTIQUE SUGGESTIVE
un couvent de carmélites, recouvrit peu à peu sa fraîcheur et son embonpoint, bien qu'elle ne se nourrit plus de viandes '.
Padioleau cite aussi une femme souffrant depuis de longues année?, qui fut guérie après avoir adopté deux enfants.
Charpignon 2 parle d'un asthmatique qui fut délivré cie la gène qu'il avait de respirer, par l'occupation de la chasse.
Dans ces faits, c'est évidemment la révulsion lente de l'attention vers des idées quelconques, révulsion renforcée par l'élément nerveux du système ganglionnaire qui a amené le rétablissement des malades ; en changeant de cours, cette force a fini par ne plus alimenter le mal. Du reste, des médecins, profitant des cures de ce genre qu'ils avaient vues sans doute se produire par hasard sous leurs yeux, ont aussi systématisé le mode de guérir par une dérivation émotive de l'attention préparée de longue main. C'est ainsi que Latour, par la menace des verges qu'il fit à un enfant avant l'heure où ses accès épileptiques devaient se développer, parvint, en répétant la même menace pendant quelque temps, à le débarrasser de son épilepsie. C'est encore ainsi que Boerrhaave fit disparaître une épidémie de convulsions chez des pensionnaires d'un couvent, en menaçant de cautériser avec le fer rouge celles qui tomberaient de nouveau dans les mêmes attaques.
Aux longues maladies, les longues révulsions morales. C'est à cette même distraction continue de la pensée sur des objets autres que les maux ressentis, que l'on doit attribuer souvent ces magnifiques cures aux eaux thermales,
1 Voy. Médecine morale, par Padioleau.
2 Médecine animique, p. 57.
cures faisant tant d'honneur à la vertu spécifique de ces eaux. Et les guérisons que le séjour à la campagne procure ne sont pas exclusivement dues au changement d'air et de régime, pas plus que celles qui se produisent dans des hospices, sous la direction des me'decins aliénistes, médecins arrivés à leur gloire, Esquirol en tête, à traiter les aliénés en les portant à diriger leur attention vers des occupations révulsives, manuelles ou intellectuelles.
Il faut donc le reconnaître, les hommes de science entrevoient quelques-uns des moyens de l'art de guérir par l'action du moral sur le physique ; mais ils n'ont à cet égard aucun corps formel de doctrine, ils ne connaissent pas les véritables conditions de ce mode de traitement, le sommeil et les états analogues; s'ils en ont compris, par-ci par-là, le mécanisme, ils n'en ont pas syn^ thétisé les applications à en faire ; ils sont toujours restés à la thérapeuthique des remèdes, comme ces navigateurs sans boussole qui, n'osant s'aventurer en pleine mer, côtoyent les rivages. Pourtant cette tendance timide vers la thérapeutique morale est pour nous un gage de croire que la science ne s'arrêtera pas où elle en est et que, derrière Cabanis qui en a connu le principe; derrière Zimmermann, Feuchtersleben et Kant qui en ont déjà formulé une règle et l'ont mise en pratique sur euxmêmes ; derrière Esquirol et, à sa suite, une pléiade d^aliénistes qui, dans l'ordre des maladies mentales, pratiquent la révulsion morale en grand ; les médecins, moins voués au culte des médicaments, chercheront à sortir du domaine de l'empirisme pour se placer sur le terrain des principes.
Nous avons fait le relevé de quelques genres de maladies guéries, selon le témoignage des médecins les plus classiques, par l'action brusque ou prolongée de la pensée accompagnée d'émotion. Sur 45 cas, on trouve : folie,
9 cas ; épilepsie, 6 ; paralysie, 5 ; anémie, 4 ; aphonie, 3 ; fièvre, 3 ; névralgie, 3 ; hydropisie, 2 ; maladies organiques ou indéterminées, 2 ; catarrhe compliqué probablement d'une lésion organique, 1 ; hémorragie, 1 ; goutte, 1 ; vertiges, 1 ; symptômes nerveux, suite de chute, 1 ; phtisie, 1 ; asthme, 1 ; convulsions, 1. Nous ne nous faisons pas garant de certains diagnostics. De cet aperçu, il résulte que, dans la majorité des cas, ce sont les affections sans lésions appréciables de tissus qui ont été coupées par influence psychique. Sauf quelques paralysies consécutives à l'apoplexie, paralysies modifiées en mieux sur le coup et disparues en peu de temps ; sauf quelques maladies organiques, dont l'une n'a été guérie que momentanément ; sauf, enfin, une hémorragie et deux hydropisies douteuses, on doit placer toutes celles que nous avons énumérées dans le bagages des affections nerveuses, y compris les cas d'asthme, de goutte et les fièvres; et l'on peut conclure que les quatre cinquièmes des maladies disparues par l'influence de la pensée avec émotion, étaient sans lésions organiques appréciables et venaient presque toutes par le contre-coup d'idées ayant réagi sur l'économie.
Cette courte analyse porte à penser que les affections du système nerveux sont, plus que les autres, modifiées heureusement par action morale ; mais elle ne peut nous faire conclure que les affections organiques ne soient pas guérissables de la même façon. Combien il s'en trouve qui se résolvent avec lenteur par'ce moyen et dont l'heureuse terminaison est regardée comme l'effet des médicaments? Naturellement, les observateurs n'ont voulu mettre sur le compte de l'imagination, un de leurs chevaux de bataille, que les cures étranges de maladies nerveuses, seules maladies guérissables d'une manière insolite. Mais il est à croire que toutes les affections à lésions organiques
doivent être aussi modifiées en mieux par des suggestions re'pétées, si surtout on sait employer une méthode rationnelle : car il ne répugne pas d'admettre que ce qui, dans un état passif, est supérieur aux remèdes contre les maladies, sans altération sensible de tissus, peut bien l'être, mais avec plus de lenteur, là où il y a des lésions de tissus apparentes.
On peut déjà l'entrevoir, la nature curatrice n'est pas aveugle, ainsi que l'on serait tenté de l'admettre, d'après ceux qui rapportentcertaines cures qu'elle fait à une faculté folle et vagabonde, l'imagination. Ce mot, vide de sens, depuis qu'il signifie tout ce que l'on veut, et auquel on rattache tout ce que l'on comprend le moins dans l'art de guérir, apparaît à des médecins comme une véritable colonne d'Hercule devant laquelle on doit s'arrêter court. Pour qui prononce magistralement ce mot sonore, cela veut dire qu'il faut se signer ou se prosterner ; il n'y a plus rien au delà. Et cependant nous venons de le remarquer, derrière cette borne posée par ces myopes, l'imagination, il y a quelque chose à étudier et à analyser ; il y a des leviers à trouver ; il y a une puissance dont on se rend maître et que l'on peut utiliser ; il y a un nouveau monde.
THE<*\PEUTIQUE SUGGEST.