Thérèse Aubert
50 exemplaires numérotés sur papier du Japon ; 50 exemplaires numéroléâ sur papier de Chine.
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Je m'appelle Adolphe de S..., je suis né à Strasbourg, le 19 janvier 1777, d'une famille noble dont j'étais le dernier rejeton. J'ai perdu mon père dans l'émigration.
Ma mère a péri dans une maison de détention pour les suspects; je n'ai ni frères, ni sœurs, ni parents de mon nom. J'ai dix-sept ans et demi depuis quelques jours, et rien n'annonce que cette courte existence puisse se prolonger, j'en dirai même la raison plus tard, quoique ma position n'intéresse plus personne.
Aussi, ce n'est pas pour le monde que j'écris ces lignes inutiles; c'est pour moi, pour moi seul ; c'est pour occuper, pour perdre de tristes et désespérants loisirs qui seront heureusement bien courts. C'est pour ouvrir une voie plus facile aux sentiments qui m'oppressent, pour soulager mon cœur si le souvenir est un
soulagement, ou pour achever de le briser.
J'avais suivi mon père à quatorze ans; je venais de le perdre à seize. J'étais rentré à Strasbourg, rapportant pour tout bien son dernier adieu, ses derniers conseils, l'exemple de son dévouement, de son courage, de ses vertus privées, et je ne sais quelle émulation de malheur qui relève l'âme.
Je cherchais ma mère ; on ignorait jusqu'à sa fosse. Nos biens n'étaient plus à nous.
Nos parents étaient errants ou morts. Nos anciens amis auraient craint de me reconnaître, et probablement il y en avait parmi eux qui ne m'auraient plus aimé ; j'étais si à plaindre !
J'avais eu pour professeur de
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grec un moine qui s'appelait le père Schneider, et pour maitre de musique un virtuose qui s'appelait M. Edelman.
L'un et l'autre avaient embrassé avec violence le parti de la révolution ; je m'informai d'eux cependant, parce que je les avais vus s'honorer de l'amitié de mon père, et que leur pitié, à eux, était ma dernière ressource. Le premier venait d'être lié aux poteaux de l'échafaud dans un mouvement populaire; je passai sur la place d'Armes ; je le reconnus pâle, défiguré, sanglant. La clameur publique l'accusait des forfaits les plus odieux ; mais il avait été mon maître, il m'avait peut-être aimé; j'aurais volé à lui, si je
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n'avais craint que ma tendresse ne le chargeât d'un crime de plus. Je pleurai amèrement en cachant mon visage. M. Edelman avait été arrêté le même jour. Qiielques mois après, m"a-t-on dit, ils sont tombés à Paris, sous cette faux terrible de la révolution qui n'épargne pas ses enfants.
Mon dernier assignat avait été échangé contre un peu de pain. Il faisait très froid, la journée s'avançait, et je ne savais où me retirer. Je me souvins que, dans une petite ville assez voisine, j"avais passé quelques jours de mon enfance chez la jolie hôtesse de.... Ma reconnaissance, hélas! n'ose pas la nommer. Comme elle était connue par son attache-
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ment à ce qu'on appelait les aiislocrali's, c'ctaii dans sa maison que nous avions couché, mon père et moi, la nuit qui précéda notre émigration.
J'employai à ce voyage tout ce qui me restait de forces.
J'arrivai à la nuit obscure; je gagnai avec précipitation le cabinet de madame T..., et je me jetai, ou plutôt je tombai à ses pieds, car je ne pouvais plus me soutenir.
— Au nom de la charité, lui dis-je, un peu de vin pour se remettre, un peu de paille pour se reposer, à votre pauvre petit Adolphe ! Je meurs s'il faut que je passe encore cette nuit dans la neige!
l'.lle m'embrassa et pleura ; et comme ses larmes l'em-
hellissaient ! Ensuite, elle me recommanda d'être prudent, et me conduisit dans une chambre écartée où il y avait trois lits. J'étais seulement prévenu que je n'avais rien à redouter de mes voisins. C'étaient des compagnons de malheur, mais je ne les connus pas ce jour-là.
J'avais à peine achevé mon léger repas que tous mes sens furent liés par le sommeil.
Q.uand je rouvris les yeux, il faisait jour.
Mes camarades m'embrassèrent en frères; le nom de mon père ne leur était pas étranger. Nos sentiments étaient les mêmes ; notre fortune, notre destinée étaient communes; ils m'offraient
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d'ailleurs quelque chose de plus que des consolations; ils parlaient de grands dangers à courir, de quelque gloire à mériter. Ils voulaient changer mon sort, et j'étais jaloux déjà de partager le leur, quel qu'il fût.
L'amitié doit être un sentiment délicieu.x à toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie; mais, entre de jeunes âmes froissées par de nobles malheurs, c'est presque une religion.
L'un de ces messieurs avait dix-huit à vingt ans. C'était un jeune homme d'une figure affable mais sérieuse, plein de calme et de résolution, d'énergie et de présence d'esprit.
Il s'appelait Forestier, et je
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crois qu'il était fils d"un cordonnier de Saumur ou de Cholct, je ne sais pas lequel.
L'autre, qui avait pour lui la plus grande déférence, était de deux ou trois ans plus jeune et se nommait le chevalier de Mondyon. Quoiqu'il fût tout au plus de mon âge, il était beaucoup plus développé que moi. Ma petite taille, mes yeux bleus, la couleur un peu ardente de mes cheveux bouclés, la fraicheur d'un teint animé que je tiens de ma mère et qui caractérise nos Alsaciennes, me donnait, à mon grand regret, quelque chose de féminin et de timide qui m'avait souvent exposé, sur mon passage, aux soupçons et aux railleries
des voyageurs mal élevés.
— En vérité, dit Mondyon avec un ton de gaieté expansive qui ne l'abandonnait jamais, nous aurons peine à persuader au général que ce nouveau camarade ne soit pas une jeune fille déguisée.
— Je le détromperai de cette erreur, lui répondis-je, sur le premier champ de bataille où il y aura du sang à répandre pour le service du roi.
Forestier sourit et me serra vivement la main ; Mondvon, qui craignait de m'avoir mortifié, me sauta au cou.
Ces deux officiers venaient de se montrer avec le plus grand éclat dans les premières affaires de la Vendée. Leur
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intelligence, leur zèle, leur courage éprouvé, leur jeunesse même, qui repoussait à leur égard jusqu'au soupçon d'une mission importante, et peutêtre décisive, les avait fait préférer par le brave la Rochejaquelein, pour être envoyés auprès des princes de la maison de Bourbon.
Ils étaient arrivés à leur armée au moment où Ion s'occupait d'établir avec la France des communications qui pouvaient la sauver, et ils avaient eu la généreuse témérité de réclamer ce nouvel emploi, plus fertile que cent batailles en dangereux hasards.
Déjà la partie la plus importante de leurs instructions était remplie, et le succès
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le plus heureux, un succès même inattendu, et dont tous les résultats ne sont probablement pas perdus pour la génération à venir, avait couronné leurs entreprises.
Il ne leur restait plus, pour reprendre à travers la France le chemin de la Vendée, qu'à recevoir les passe-ports qui leur étaient promis par un des chefs du parti de Tintérieur. Ces papiers arrivèrent peu de jours après; les liens de notre amitié avaient continué de se serrer dans l'intimité de notre solitude. Nous jurâmes que la mort seule nous séparerait les uns des autres.
La bonne dame T... nous procura des Unitermes de vo-
lontaires, nous munit de quelques provisions pour notre voyage, et nous fit promettre de revenir la voir un jour, si nous échappions aux périls presque inévitables qui nous menaçaient. Je n'en doutais pas ; les premières chances de la vie n'étonnent point l'âme, elles l'enhardissent.
Tout réussit au gré de nos souhaits ; nous arrivâmes sous le drapeau blanc, non sans obstacle, mais sans accident.
Je passe sur ces événements avec rapidité.
Qu'il me suffise de dire que cinq ou six actions d'éclat m'avaient mérité, malgré mon extrême jeunesse, l'estime de l'armée royale, la confiance de mes chefs et le commande-
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ment d'une compagnie, quelques semaines avant la déroute du Mans.
J'avais reçu plusieurs blessures dans les affaires antérieures; quelques-unes n'étaient pas tout à fait fermées ; les fatigues des jours précédents pesaient encore sur moi.
Pour comble de maux, je perdis mon cheval d'un coup de feu, et mon épée fut rompue près de la garde, dés le commencement de l'affaire.
Il faut avoir vu le désordre de l'armée, le tumulte et la confusion du peuple ; il faut avoir été témoin de cette journée de désastres, pour s'en former quelque idée : les plus braves de nos soldats erraient au hasard dans les rues, cher-
cliant inutilement à se rallier, et augmentant de leurs mouvements incertains, de leurs cris de terreur et de rage, de tous leurs efforts sans objet, l'horreur de notre situation ; enfin je parvins à en rassembler quelques-uns autour de moi, au bas d'une rue escarpée dont la hauteur était occupée par un poste de républicains qui se hâtaient de l'encombrer de tous les débris qui se présentaient sous leurs mains.
Je m'y jetai avec ardeur, en encourageant ma petite troupe du geste et de la voix ; l'ennemi s'ébranlait et paraissait disposé à nous laisser la place ; mais, en l'abandonnant, il poussa vers nous avec une violence augmentée par la
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nipiditc de la pente, quelquesuns de nos chars d'artillerie qui obstruaient le passage ; un de leurs timons me frappa dans l'estomac, et me renversa mourant sur un monceau de morts, où je passai la nuit sans autre sentiment qu'une perception confuse de douleur.
La fraîcheur du matin développa cette impression et la rendit plus distincte ; mes idées reprirent un peu d'ordre, un peu de netteté ; je revins à moi, le jour était levé.
J'entendais une rumeur vague qui s'éloignait, qui se rapprochait tour à tour, qui me laissait de temps en temps reconnaître quelques sons, distinguer quelques paroles.
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Elles étaient accompagnées du cliquetis des baïonnettes qui se heurtaient dans la marche. C'étaient évidemment les républicains ; je pensai qu'ils parcouraient tous les quartiers pour surprendre ceux d'entre nous qui s'étaient cachés ou pour compter les morts.
Il n'y avait pas une maison qui ne fût fermée avec le plus grand soin ; mais parmi les objets qui avaient servi à barricader la rue, je remarquai une échelle, je la dressai contre une muraille; j'arrivai au toit au moment où une décharge de fusils brisait le dernier échelon .«^ous mes pieds; je n'étais pas atteint, mais je n'étais pas sauvé.
Je passai du ce toit sur un autre; et toujours poursuivi, toujours en évidence, je parvins au détour de la rue avant les soldats qui rechargeaient leurs armes, et que cette opération avait retardés.
Dans l'angle même, je me trouvai auprès d'une fenêtre dont le volet mal attaché céda au premier effort, et je tombai d'un saut au milieu d'une chambre dont l'aspect annonçait la demeure du pauvre.
Une jeune fille poussa un cri ; elle était couchée :
— Ne craignez rien, lui dis-je, sauvez un pauvre brigand et Dieu vous récompensera.
En prononçant ces mots, je m'étais jeté sur son lit. et
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j'avais retourné sur moi une partie de sa couverture. Mon cliapeau était resté sur les morts : j'avais passé dans ma ceinture le tronçon de mon épée; mes cheveux qui étaient très longs, tombaient épars sur mes épaules. Les soldats entrèrent, s'approchèrent du lit, regardèrent dessous, parcoururent la chambre et revinrent à nous.
Je fermais les yeux, et je cachais sous le drap mon front noirci du feu et souillé de la poussière de la bataille.
— Voilà qui est bien, dit Tun d'eux, je connais celleci ; c'est Jeannette.
■ — La blonde est sa jeune scieur, reprit l'autre, le brigand n'est pas ici.
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La porte se referma enfin sur eux ; il en était temps pour ma compagne, dont les dents se choquaient de terreur.
Il n'y avait peut être pas un moment à perdre pour éviter leur retour; )"étais déjà debout derrière le rideau qui séparait le pied du lit de Jeannette de l'intérieur de la chambre.
Qiielques mots rapidement échangés avec ma protectrice avaient suffi pour la décider à me sacrifier un de ses deux habits complets; et malgré la nouveauté du travestissscment, il ne me coûta que quelques minutes; mon costume était simple mais propre ; mes cheveux étaient relevés avec un peu d'art, sous une cornette que Jeannette aurait mieux
posée : mais toutes les toilettes de ce jour-là pouvaient se ressentir du désordre et des terreurs de la veille; enfin le hàle de mon visage n'était plus disparate avec mes atours ; le soleil brûle la peau comme la fumée du canon.
Après m'être assuré, d'un seul regard, sur un fragment de miroir suspendu à la mu-
raille.
qu il ne m était pas
impossible de faire illusion aux soldats mêmes qui m'avaient vu de près dans la mêlée, je me hâtai d'envelopper ma veste gris de fer avec le cœur et l'épaulette qui la décoraient, mes pistolets, mon poignard et le reste de mon équipage dans le mou-
choi
r rouge qui me servait
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d'écharpe uii moment auparavant; je le passai à mon bras, |e me rapprochai du lit de Jeannette, je la forçai à rece-
voir quelques pièces d'or, qui étaient la juste moitié de ma petite fortune, et que sa main repoussait; puis j'imprimai sur ses joues et sur son front un
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baiser de reconnaissance plus expressif que toutes les paroles. Jarrivai an pied de l'escalier quand les soldats qui me poursuivaient achevaient leur infructueuse recherche.
Ils ne me remarquèrent pas.
Je ne connaissais point la ville ; j'y marchais au hasard en cherchant une issue du côté par où il me semblait que devaient être sortis mes camarades ; enfin j'apercevais la campagne et je me croyais près de la liberté, quand un soldat abattit devant moi le canon de son fusil, et me força à reculer de deux pas.
— Halte-là, me -dit-il, la jeune fille. On ne passe pas sans se faire connaître. Entrez au bureau.